A MON AMI G. VA PERE AU
Le poëte est comme un enfant :
Il aime ce qu'on lui défend,
Ce qui l'amuse ; Il dit au réel : « A demain ! »
Et vous prend le plus long chemin
Avec la Muse.
Entre son rêve et son devoir Son âme faible et sans pouvoir
Penche inégale.
S'il a ses loisirs préférés, Moins paresseuse dans les prés
Est la cigale.
Il veut des sons et des couleurs, Il a des cris, il a des pleurs
Et des colères; Mais ses fureurs d'enfant gâté, Comme les orages d'été,
Sont passagères.
Qui sait, quand il rêve sans bruit, Ce qu'il change, ce qu'il détruit Et ce qu'il fonde ?
18 LA CHOSE AILEE.
11 fait au bon Dieu la leçon, Et vous arrange, à sa façon, Un autre monde.
Il s'éprend comme un jouvenceau Un doux profil sous un berceau,
Un bras qu'on donne, Deux petits pieds sur le gazon Lui feront perdre la raison
Tout une automne.
La richesse a pu le tenter; Mais il faut, pour le contenter,
Si peu de chose !
Son pauvre esprit aventureux A beau gémir, il est heureux
Pour une rose.
LA CHOSE AILKE. 19
11 chante, et le monde est son bien, Mais, pour chanter, une ombre, un rien
Va lui suffire.
Il aime, et ce cœur affamé Ne demande au visage aimé
Que son sourire.
Et, s'il voit pleurer un passant, Femme, vieillard, adolescent,
— Faiblesse ou charme, — Oubliant la gloire et l'amour, Il sera triste tout un jour Pour cette larme.
Sa gaîté n'est qu'un vague éclair, Et, comme la fusée en l'air, Elle retombe.
Fidèle au deuil de tous les siens, 11 a de sombres entretiens Avec la tombe.
TJn mal sans nom trouble son cœur ; Même il donne au bon sens moqueur
La comédie.
11 faut le plaindre, il faut souffrir, Sans espérer de la guérir,
Sa maladie.
Est-ce un remords qui le poursuit?
A-t-il, dans l'ombre de la nuit,
Commis un crime?
Non ; mais son cerveau tourmenté, Pour la tristesse ou la gaîté,
Cherche une rime !
Le livre qu'il voudrait finir, Il le consacre au souvenir
De chaque année; Les yeux mouillés, les doigts tremblants, Il pose entre les feuillets blancs
La fleur fanée.
Il veut laisser à ses amis Tous les secrets qu'il aura mis
De page en page; Il prend la plume, il est tout feu ; Plus de paresse! Il a fait vœu
D'être enfin sage.
Il fera vivre dans ses vers Ce petit coin de l'univers Qu'il leur dévoile ;
Au travail il a consenti :
Vous le croyez? Il est parti Pour une étoile!
Sur un des ponts de la cité , Où coule à flots la foule active Est assis, hiver comme été, Un vieillard à mine chétive.
Je l'aperçois sur mon chemin , Par le vent, la pluie ou la neige
Un flageolet est dans sa main ; Un auvent de cuir le protège.
11 est aveugle : son regard , Scellé sous ses paupières closes , N'a plus même rien de hagard A promener sur toutes choses.
Son âme est, comme en un tombeau, Dans des profondeurs enfouie ; Jamais par la splendeur du beau Sa face ne fut éblouie.
L'enfant qui s'arrête à le voir A son soleil ne fait point d'ombre; Pour lui, le monde, c'est du noir, Comme au naufragé la mer sombre.
Ni reflet vague, ni lueur :
A fond de cale est sa pensée ; Rien que le jour intérieur Pour éclairer la traversée!
impassible sous son abri , 11 promène ses longs doigts maigres, Et-de loin son air favori M'arrive à l'oreille en sons aigres.
Cet air autrefois m'a bercé :
La simplicité m'en est chère:
Mais qu'il est triste, ainsi faussé !
C'est : « Que ne suis-je la fougère ! »
Pauvre vieillard, aveugle-né, Comprends-tu ta chanson naïve,
Toi dont jamais l'œil étonné N'a vu forêt, campagne ou rive?
«Que ne suis-je!... » Ah! tu ferais mieux D'être le brin d'herbe qui pousse, Ou bien l'insecte au vol joyeux Qui vient, s'ébattre sur la mousse !
Pour toi, la nature est un mot Plein de promesse et de mystère :
L'ombre et la nuit, voilà ton lot.
Dans ta prison, dors solitaire !
Parfois ton aspect m'a rempli D'inquiétude et d'épouvante; Je n'ai pu te couvrir d'oubli, Sphinx de chair, énigme vivante!
Sur ce pont j'ai passé souvent, Depuis ma lointaine jeunesse, Hâtant le pas ou bien rêvant, Dans la joie ou dans la tristesse.
J'y passai, fier de mes vingt ans, Qui me parlaient d'indépendance, Jours de folie, heureux instants, Qui me font sourire à distance !
J'y passai le jour où la mort, Ami, dans mon cœur fit un vide, Quand je suivais avec effort Ce char qui t'emportait livide!
J'y passai le jour où, frappé Par l'abandon d'une infidèle,
J'effeuillai, sombre et détrompé, Cette fleur qui me parlait d'elle !
J'y passai quand la liberté Secoua mon indifférence ; Quand chaque jour eut emporté Un lambeau de notre espérance ;
Quand Paris pleurait ses enfants, Quand les pavés, à peine en place, Montraient aux frères triomphants Le sang dont ils gardaient la trace ;
Quand je vis mendier au loin Ces proscrits jouant aux apôtres, Et sous mes yeux, morne témoin, Monter les uns, tomber les autres!
J'y passai lorsque, dans mon cœur Le doute amer venant à naître, D'un premier sourire moqueur J'insultai l'homme, et Dieu peut-être!
Et j'ai trouvé toujours assis Contre le parapet de pierre L'aveugle au sourire indécis, Le prisonnier de sa paupière !
Sans un tremblement dans le son, Sans un effort sur le visage, Il jouait sa même chanson , Faussant l'air au même passage !
Plaisirs ou larmes, passions,
Tout ce qui ravit ou torture,
Rumeurs des révolutions , Démagogie ou dictature :
Q'importe à lui ce qui déplaît Ou rit à la foule légère !
Il rêve, et puis son flageolet Dit : «Que ne suis-je la fougère! »