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AVEU

Et mon regard, cherchant un monde qui lui plaise, Contemple l'invisible, et sonde l'infini

Je rêve ! — des effets remontant vers les causes, L'âme prend son essor sous mes paupières closes ; La justice l'enivre ainsi que la beauté!

Je rêve! — à l'impuissant qui me raille ou m'accuse, Je cache tous ces biens qu'un songe lui refuse; Et je laisse la terre à la réalité !

Us sont quelques milliers, répandus par le monde,

En qui j'ai déposé la semence féconde.

Qu'un sophiste aux abois, novateur imprudent,

De sa foudre attardée écrase le pédant,

Et suppose, acharné contre tout privilège,

Que nous sommes toujours des régents de collège,

Armés de la férule, effrayants de latin,

Vieux cuistres, nous drapant du pourpoint de Cotin.

Jaloux, hideux, plissés des rides d'un autre âge,

Gens en proie aux rieurs et rampant sous l'outrage ;

Que, débitant sans fin des mots vides et creux,

Nos lèvres n'ont pas même un souffle généreux,

Et que la serge antique avec la toque noire

Cache un spectre qui rôde aux charniers de l'histoire !

Outre que le portrait n'a rien de ressemblant,

Et que, prompts à casser un arrêt accablant.

Deux siècles, dissipant cette obscure manœuvre,

Se dresseraient, les mains pleines de cent chefs-d'œuvre

Jeunes gens, répondez! est-il un sentiment,

De ceux dont notre siècle a vu l'enfantement,

Est-il un cri d'amour, de gloire ou de colère,

Est-il un saint élan de vertu populaire,

Un péril, un effort, un espoir, un regret,

Pour la cause du juste est-il un intérêt,

Un éloge à l'honneur, à l'infamie un blâme,

Où nous n'ayons pris part de la voix et de l'âme ?

Avons-nous méconnu des signes éclatants?

Vivons-nous enterrés sous la poudre des temps?

Et quand notre parole a gardé sa puissance, Avons-nous, ô jeunesse, étouffé ta croissance?

Le ciel en est témoin : le jour où librement,

Ici-bas, j'ai choisi ma part de dévouement,

J'ai vu le monde entier resplendir dans l'école:

Le vrai fut mon souci, le beau fut mon idole,

Et fier du pur froment, que j'allais partager,

Nul des plus nobles soins ne me fut étranger !

Aux choses du passé ma foi n'est point servile ;

J'entends les bruits prochains qui font vibrer la ville ;

Je n'ai point rattaché l'homme et tout son destin

Aux superstitions du grec et du latin ;

Pour moi, l'antiquité n'a que son droit d'aînesse;

Je sais trouver partout la vie et la jeunesse,

Et noter, dans l'histoire aux spectacles mouvants,

Des vivants qui sont morts, des morts qui sont vivants!

Et nous sommes nombreux! Vieux amis, jeunes frères,

Dites si vous marchez dans des routes contraires, Si mon orgueil s'égare en des devoirs nouveaux? Je ne suis qu'ouvrier de nos communs travaux. Jeunes, nous mesurions déjà l'ample domaine Où lutte, en grandissant, l'intelligence humaine. La main sur le passé, les yeux sur l'avenir, Nous savons quelle flamme il faut entretenir; Nous étions à vingt ans, et nous sommes encore Fiers d'expliquer le monde à l'enfant qui l'ignore. De pays en pays, notre admiration Saluant chaque siècle et chaque nation, Franche en ses jugements, se dérobe à l'entrave, Et n'attend pas d'autrui la leçon qu'elle grave. Aux disciples choisis, comme en un réservoir, Nous versons chaque jour un limpide savoir ; Les âmes, lentement par la raison guidées, Sous le tissu des mots ont palpé les idées, Et la jeune ignorance, au vrai s'accoutumant,

S'est armée avec nous d'un ferme jugement! Mais nous laissons germer et fleurir la nature; L'arbre étend ses rameaux sans rien qui le torture; Jamais d'une espérance ou d'une illusion Nul de nous n'étouffa l'obscure éclosion; Notre âme, aux grands sommets aspirant la première, Se baigne avec amour dans des flots de lumière; Et notre main de plomb sur le frêle cerveau N'a jamais fait peser un stupide niveau. Au-dessus des partis, dont la haine est [stérile, Nous remplissons sans bruit une tâche virile ; La France, qui travaille et pense à ta clarté, Sait ce qu'elle te doit, vieille. Université!

Où sont-ils aujourd'hui, ces enfants de mes veilles, A qui j'ai révélé le monde des merveilles, Les secrets du langage et les lois de l'esprit, Comment un peuple naît, se transforme ou périt,

Quels noms ont surnagé sur les débris des âges,

Ce qu'on doit aux guerriers, aux poètes, aux sages,

Et comment l'univers, gravitant vers sa fin.

De l'atome à l'étoile, est dans l'ordre divin ?

Ils ont grandi, vieilli : dans cent routes diverses

Us marchent, rencontrant la joie ou les traverses;

Ils ont senti le vent de mille opinions;

Us ont leurs intérêts, leurs soins, leurs passions;

Dans le livre de vie, où la jeunesse épelle,

Ils tournent chaque jour quelque page nouvelle ;

Mais tout au fond du cœur doit survivre à demi

L'enseignement du maître, ou plutôt de l'ami.

Us vivent désormais marqués de mon empreinte :

Et vingt ans cette main, sans faiblesse et sans crainte,

Dans les sillons ouverts que Dieu daigna bénir,

A semé largement des germes d'avenir!

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