LES FEMMES DE METZ A CEUX QU'ELLES ONT SOIGNÉS
0 solitude pluvieuse, étroits espaces dont la France se détourne ! Il gît là pourtant assez d'âme pour former les générations qui voudraient s'en approcher, et pour émouvoir l'histoire, si le génie français survit et ne laisse pas au seul Germain le soin de la rédiger. Tête nue, dans un sentiment douloureux et fraternel, les deux Lorrains déchiffrent
sur les petites tombes les noms qui subsistent entre tant de milliers anéantis par les pluies, le soleil et le vent. Sous ces pierres, dans cette terre captive, sept mille cadavres s'entassent, de jeunes gens qui aujourd'hui atteindraient seulement la quarantaine, et leur vie n'aura pas eu un sens si on refuse de le chercher dans l'éternité de la patrie française. Leur mort fut impuissante à couvrir le territoire, mais elle permet à un Sturel et à un Saint-Phlin de se reporter sans honte complète à cette année funeste. C'est une fin suffisante du sacrifice qu'ils consentirent en hâtant la disparition inéluctable de leur chétive personnalité.
Les fifres et les tambours prussiens qui, sans trêve, d'un champ de manœuvres voisin retentissent sur les tombes de Chambière, ne détournent pas les deux visiteurs de leur pieuse méditation, et avec une tendresse égale à l'orgueil de dénombrer sur l'Arc de Triomphe les généraux de la Grande Armée, ils épèlent la nomenclature des morts, les inscriptions des bannières délavées et des couronnes épandues.
Mais voici à trois mètres du monument français, dans cet exaltant cimetière, où la douleur, la fraternité, l'humiliation et l'orgueil stagnent comme des fièvres, la pierre commémorative qu'eux aussi, les Allemands, consacrent à leurs morts. Elle jette ce cri insultant : « Dieu était avec nous ! » — Offense
LA VA.LLÉE DE LA MOSELLP:. 101
qui tend à annuler les sacrifices des jeunes vaincus à qui les femmes de Metz ont fermé les yeux!
Il ne dépend pas du grand état-major allemand de décider sans appel que nos soldats luttaient contre Dieu ! En vérité, la France a contribué pour une part trop importante à constituer la civilisation ; elle rend trop de services à la haute conception du monde, à l'élargissement et à la précision de l'idéal, — dans un autre langage : à l'idée de Dieu — pour que tout esprit ne tienne pas comme une basse imagination de caporal de se représenter que Dieu — c'est-à-dire la direction imposée aux mouvements de l'humanité — serait intéressé à l'amoindrissement de la nation qui conduisit les Croisades dans un sentiment d'émancipation et de fraternité, qui a proclamé par la Révolution le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes! Mais voilà bien la prétention de toute l'Allemagne, du plus mécanique de ses soldats jusqu'au plus réfléchi de ses professeurs. Ce n'est point par hasard, c'est par le développement d'une pensée très raisonnée qu'ils inscrivent Dieu comme leur allié à deux pas de l'ossuaire de nos compatriotes, excluant nos chrétiens du paradis des enfants de Jésus, dépouillant nos athées de leur part d'auteur dans l'œuvre civilisatrice de l'humanité, rejetant nos armées dans le brigandage, et proscrivant la pensée française comme nuisible. Dans cet étroit espace, ce double
charnier de Français et d'Allemands produisit une vigoureuse végétation, cette trentaine d'arbres élancés vers les cieux, mais l'Allemagne consciente d'ellemême, ne veut pas que « dans le sein de Dieu », dans le concert de l'humanité, le génie français et le génie allemand collaborent. Elle nous excommunie; elle prêche l'anéantissement de notre langue, de notre pensée. C'est une guerre sacrée. Sur le territoire de Metz et de Strasbourg, l'Allemagne, plus cruelle que les peuples orientaux qui coupent les oliviers et comblent les puits, tend à traduire son principe en actes. Elle supprime la pensée française dans le cerveau des petits enfants, elle ensevelit sous des verbes germains, comme une source vive sous des fascines, une sensibilité qui depuis des siècles alimentait cette race et que ces enfants avaient reçue de leurs pères.
Saint-Phlin et Sturel, à mesure qu'ils maintiennent leur pensée sur ce que veut détruire l'Allemagne, voient avec plus d'horreur l'étendue du crime projeté et avec plus de lucidité sa démence. Ce n'est pas en jetant de la terre sur des cadavres, une formule insolente sur des siècles d'histoire et un vocabulaire sur des consciences qu'on annule ces puissances et qu'on empêche le phénomène nécessité par l'accumulation de leurs forces. Au cimetière de Chambière, devant un sable mêlé de nos morts, la piété pour les martyrs, la haine contre
les Français qui mésusent de la patrie, l'opposition à l'étranger, tout cet ensemble de sentiments habituels aux vaincus et portés au paroxysme par le lieu, déterminent chez les deux pèlerins un mouvement de vénération. Leur cœur convainc leur raison des grandes destinées de la France et par un coup subit trouve ici son état le plus propre à recréer l'unité morale de la nation.
Alors depuis ces tombes militaires, l'imagination de Sturel et de Saint-Phlin se tourne vers quelques penseurs en qui ils distinguent la connaissance et l'amour des éléments authentiques de la France. La patrie, si on continuait à l'entamer, saurait trouver un solide refuge dans de telles consciences. Une demi-douzaine de ces hommes suffisent à conserver le bon ferment pour notre renaissance. Et par-delà les frontières que notre influence ne franchit plus, le verbe français où ils déposent des idées si fortes et si bienfaisantes conquiert encore des intelligences, de telle sorte que par leur action, notre génie contraint à l'hospitaliser ces mêmes races qui avaient juré de l'anéantir.
Avec un sentiment filial qu'ils n'éprouvèrent jamais hors de Metz, les deux Lorrains appellent un soldat heureux pour qu'il adjoigne la force à ces glorieux civilisateurs. En même temps, ils se rappellent que cette élite proclama toujours la gloire de la France intéressée étroitement à l'intégrité de
tous les peuples; qu'elle exigea un traitement de faveur pour toutes les idées d'outre-Rhin; qu'elle considérait Strasbourg comme un dépôt de la pensée allemande où devaient s'approvisionner nos laboratoires intellectuels. Et ils ne trouvent point naïf de croire que par cette compréhension supérieure, la France s'élève au plus haut degré dans la hiérarchie des nations et, pour reprendre le langage mystique du grand état-major allemand, demeure le soldat initié de plus près aux desseins de Dieu.
C'est ainsi qu'en sortant du cimetière de Chambière, et d'un grand tumulte du cœur, Sturel et Saint-Phlin associent dans un acte d'élévation les noms illustres de la pensée française aux noms obscurs des petits soldats sur la tombe de qui, tête nue, ils viennent d'unifier leurs intérêts individuels, leur hérédité lorraine, la société française et l'humanité. La tristesse générale de ce paysage asservi fait une magnifique atmosphère à la moralité qui les remplit et qui communique à leur visage la dignité sérieuse de ceux qui, après un deuil, se sentent des responsabilités.
(De Metz à Sierck, 52 Ml.)
Le long de la vallée mosellane, très large ici et importante par ses hauts-fourneaux, une route rougeâtre, bordée de poiriers et de pommiers alternés, les mena, sans plus de cahots qu'eût fait une piste
de vélodrome, jusqu'à Thionville, guerrière encore et corsetée si étroitement dans sa ceinture de murailles que d'un même point de sa petite place centrale, on voit ses trois portes militaires et qu'un seul clairon est facilement entendu de tous les habitants dressés à en comprendre les sonneries.
La pluie qui pour le trajet s'était interrompue, tombait par intervalles. Dans cette soirée humide, Sturel et Saint-Phlin ranimèrent leur tristesse à comprendre pleinement ce qu'est une vaincue, quand sur la plaque d'une rue ils constatèrent la condescendance du vainqueur qui de la « rue de Jemmapes » se contente de faire « die Jenimapetistrasse». Cela rappelle ce qu'on sait de l'ironie empreinte sur les figures des Allemands quand à Sedan ils présentaient les armes au troupeau de nos soldats désarmés. Mais à Metz ne lit-on pas encore sur le socle de Fabert: «Si le roi m'avait confié une ville , plutôt que de la rendre , je boucherais la brèche avec moi, ma femme et mes enfants».
Cette petite Thionville, aussi dénuée de ressources qu'une guérite de factionnaire, les retenait parce que sous l'enduit allemand, ils distinguaient partout les couleurs françaises.
11 est fâcheux que les romantiques qui nous dirent avec des expressions saisissantes le grand secret de mélancolie des bois, de la mer et des
prairies du centre, aient ignoré les petites villes militaires de l'Est et leur atmosphère propre à former les âmes: le son du clairon, tout le jour, le drapeau, le général, les promenades sur le rempart et chaque soir, soudain, fracas le militaire de la retraite éclatant en apothéose. Ah ! les magnifiques tambours se déchaînant à huit heures sur un geste bref de la grande canne et s'engouffrant dans les rues avec toute la population derrière! Cette discipline théâtrale et monotone pénétrait, pour en faire des héros et des amateurs de mort glorieuse, les jeunes garçons des places à la Vauban. Il y a là un état d'âme français qui disparaît sans avoir reçu son expression littéraire.
Les fortifications de Thionville subsistent, mais déclassées ; elle ne sont plus que des promenades agréablement plantées de chênes et aménagées en kiosques, en petites terrasses surélevées. 1870 a transformé les paysages de la Lorraine aussi bien que ses moeurs. Dès l'instant que la population perdait contact avec le soldat, — prussien et qui, d'ailleurs, évolue dans ses forts fermés à la curiosité publique, — c'était la fin de ces laboratoires d'esprit militaire. Pourtant ils ont fourni des officiers d'un même type hautement honorable, dédaigneux du panache, réalistes et moraux, en si grand nombre que cette discipline semble devoir survivre aux conditions qui la produisaient ; elle demeurera une des
pierres de la construction française quand les carrières lorraines d'où on l'extrait auront totalement disparu sous les remblais allemands.
Après un arrêt de trois heures à Thionville, Saint- Phlin et Sturel franchirent dans la même journée les dix-sept kilomètres qui les séparaient de Sierck.
C'est une petite ville au bord de la Moselle, resserrée étroitement entre de fortes collines de vignes ou de prairies et qui d'abord semble toute se réduire à la vaste forteresse ruinée qui la surplombe. Plus âpre que Thionville, elle n'est faite vraiment que de ruelles autour d'une citadelle. Ses étroites maisons qui chancellent de vieillesse les unes sur les autres, ont besoin des écus armoriaux et des saints au fronton délabré de leurs portes pour nous offrir de bonnes impressions sur leur dignité passée. Un torrent caillouteux qui formait avec la Moselle les défenses d'eaux du rocher féodal, court au travers de la principale venelle. Toutefois, sur les remparts démolis et nivelés, une rangée de maisons modernes jouissent du bon air, du bon soleil et tournent le dos à leur vieux maître, le château, qui, pendant tant d'années, leur imposa de pénibles conditions de vie en leur garantissant une certaine sécurité. Il ne se maintient plus que par des expédients mesquins : il loge des étrangers pendant la belle saison, il hospitalise des indigents et prête ses ruines aux espaliers.
C'est bien intéressant de voir les braves jardiniers aux reins courbés et les manches retroussées, c'est-à-dire, n'est-ce pas, la race la plus paisible des hommes, seuls en mesure de tirer parti des vieux remparts. Les formidables constructions des ducs de Lorraine à Sierck et des ingénieurs français à Thionville aboutissent à favoriser d'humbles horticulteurs ou des nourrices qui, les uns et les autres, recherchent pour leurs produits « les petites Provences ».
Si l'on s'enferme dans cette observation fragmentaire, elle autorise des vues optimistes sur l'adoucissement des mœurs en Occident. Mais Sturel et Saint-Phlin, placés par leurs émotions de Metz au seul point de vue français, ressentaient douloureusement la puissance d'oubli des peuples.
— Ces populations mosellanes, se disaient-ils, possèdent la paix et la sécurité. Tout porte à croire que ce sont les fins qu'elles poursuivaient au cours de leurs transformations successives. Mais alors! des événements que nous tenons très importants leur paraissent négligeables, s'ils ne les dépossèdent point de ce bien, présumé principal ? Il leur fut très sensible d'échanger l'ordre romain, c'est-à-dire le règne de la loi, contre l'anarchie féodale où dominaient seules les volontés individuelles. Ce fut aussi un grave changement, quand cette population qui avait supporté le bon plaisir du seigneur de Sierck
pour qu'il la protégeât, qui avait ensuite à ses risques et périls géré directement les intérêts de sa municipalité autonome, trouva maître, protecteur et gérant là-bas, dans les bureaux de Versailles. Mais aujourd'hui que la domination est impersonnelle et que le maître ne procède pas selon une volonté particulière, mais par la force abstraite de la loi, qu'importe, semble-t-il, si le centre administratif pose à Paris ou à Berlin, si le drapeau tricolore fonce son bleu jusqu'au noir? Qu'importe qu'elle se nomme France ou Allemagne, l'immense collectivité dont la petite ville subit les conditions générales? De cette collectivité, Sierck vient de recevoir un beau chemin de fer. Il détruit une partie importante de l'agrément du site, car ses talus masquent la Moselle qui jusqu'alors baignait la ville, mais il donne du bienêtre. Cet immense avantage et ces légers inconvénients, que la petite ville à elle seule eût été incapable d'organiser, lui furent attribués par les toutpuissants ingénieurs de l'État. Les pouvoirs appartiennent aux délégués d'une longue hiérarchie, dans les limites d'une loi fixe, et sous l'action générale de la force des choses ; chaque patrie, allemande ou française, exige de ses membres les mêmes charges en échange des mêmes services; pourquoi donc l'homme des petites villes qui vit d'un travail assidu, loin des centres d'enthousiasme ou de haute culture, serait-il sensible à des déplacements de fron-
tière? Ils n'entraînent qu'un changement de l'étiquette sur un ensemble de réalités qui continuent à se développer selon leur force organique. . . .
Et voici Sturel et Saint-Phlin mis en défiance sur la réalité de l'idée de la patrie.
Dans la petite auberge de Sierck, le soir de leur arrivée, les deux jeunes gens mangeaient à table d'hôte avec cinq ou six personnes, des pensionnaires plutôt que des voyageurs. A Metz, à Thionville, et dans cette petite ville tout à l'heure, certains noms lus sur un magasin : Lœwenbruck, quincaillier. Saur, marchand de fromages, CoUignon, architecte, leur avaient rappelé des anciens camarades du lycée de Nancy. Serait-ce lui ou bien un parent? Tout en mangeant, ils s'informèrent.
— Le Frédéric , le Léon , le François ? leur répondait-on, il est négociant en cafés au Havre, il est dans les draps à Rouen. Ah! Messieurs, on connaît bien toutes les bonnes familles du pays. . .
Le deuil de Metz, Sturel et Saint-Phlin au monument de Chambière l'avaient subi avec une pleine force et jusqu'à ressentir comme un empoisonnement physique. Mais c'est ce mot « les bonnes familles du pays » qui leur mit sous les yeux, comme une chose tangible, le désastre subi par la nation française en 1870. Car voilà pour le développement prospère d'une civilisation la chose essentielle : qu'un sol soit peuplé de gens honnêtes dans leur ordre
et jouissant d'être connus comme tels. Nul ne fût mieux rentré dans cette définition que Frédéric Lœwenbruck, ou Léon Saur, ou François Collignon, maintenant disséminés : des fils de petites gens, mais de qui le nom familial se prononçait avec considération. Que les enfants de modestes commerçants aient suivi les professeurs français à Nancy, quand il eût été plus économique, plus familial de s'accommoder des gymnases du pays annexé, comme cela représente des mères courageuses, des pères travailleurs, une opinion publique idéaliste, oui, d'honnêtes familles, bien fidèles à la France ! Être un anneau dans une chaîne de ce métal, quelle solidité, quelle sécurité, quelle convenance c'était pour les camarades de Sturel et de Saint-Phlin! Ces jeunes gens, sans le traité de Francfort, auraient doucement passé leur temps d'existence! quelquesuns émigrant sans doute vers les autres départements, sur l'Europe, aux colonies, mais se réservant toujours leur lieu de naissance, l'endroit qui leur est le plus sain, leur refuge et leur centre. Et maintenant, les chaînons brutalement ont été rompus; ces familles françaises sont dispersées en poussière d'invidus sur la terre française. Leur petite patrie leur est interdite et leur serait méconnaissable. Voilà des exilés! Voilà des diminués! A chaque pas sur ce territoire spolié, Sturel et Saint-Phlin constatent le déracinement de la plante
humaine. Un beau travail des siècles a été anéanti; une magnifique construction sociale, un jardin d'acclimatation français, dévastés et défoncés.
Eh bien ! ce sol de Lorraine, ainsi retourné par l'arrachement de ces fortes familles, laisse mieux voir sa qualité de fonds. En 1889, c'est toujours de la magnifique France. Cette conversation de table d'hôte, où nulle question d'abord ne fut abordée franchement, ne laissa aucun doute pour Sturel et Saint-Phlin. Un notaire, fonctionnaire allemand, donnait des chiffres : Sierck, depuis la guerre, s'est vidée de moitié en France. Ce qui n'a pu émigrer s'oriente désespérément vers la frontière, comme les branches et les feuilles d'un arbre, à qui l'on oppose un obstacle, avant de périr s'ingénient encore vers la lumière. Et ces dîneurs rappelaient que chaque année de jeunes conscrits dont les parents en 1871 n'ont pu opter, passent la frontière et se présentent dans les bureaux du recrutement français. Là-dessus un fonctionnaire allemand intervint pour ricaner et dire :
— On les enrôle dans la Légion étrangère, on les envoie se détruire au Tonkin.
C'est l'argument formidable que répètent chaque jour les journaux officieux d'Alsace-Lorraine; ils donnent des listes et montrent l'énorme pourcentage des annexés sacrifiés dans un service si dur et si peu fait pour de bons adolescents.
— Pardon, disait Sturel, du ton détaché qu'on prend là-bas pour traiter ces dangereuses questions, pardon! ce mois-ci, juillet 1889, sur l'initiative de M. Charles Keller, député de Belfort, je précise, la Chambre a décidé que les Alsaciens-Lorrains pouvaient recouvrer par une simple déclaration leur nationalité française, et entrer dans les régiments et dans les écoles militaires françaises.
Tous furent bien étonnés, mais ils se réjouirent de voir le fonctionnaire contredit ^).
Après le souper, l'hôtelier jeune, honnête, très sympathique, se tint debout en face des deux amis qui buvaient leur café :
— Messieurs, je suis de Sierck; j'étais allé à Paris; eh bien! on n'a pas d'égards: j'étais mal vu, traité en étranger. Oui, en étranger et pis ! Mon patron, un pâtissier-traiteur, chez qui j'étais saucier, après trois ans qu'il n'av^ait eu qu'à se louer de moi, m'a dit: «Je ne vous aurais pas pris si je vous avais su Prussien».
Le pauvre garçon à qui Ton reprochait d'être
*) sturel avait raison. Mais le gouvernement ne s'est jamais préoccupé de l'application de cette loi sur laquelle on fait le plus complet silence. On l'ignore aux pays annexés. Les jeunes réfractaires qui, par amour pour notre pays, passent la frontière et viennent dans nos bureaux de recrutement, n'apportent point les papiers exigés et l'on continue à les expédier sur la Légion étrangère. On a relevé une proportion formidable d'Alsaciens-Lorrains parmi les morts de Madagascar.
Lorrain en France revenait être Français en Elsass- Lothringen.
Ainsi l'hostilité d'une partie de la population française et la mauvaise volonté du gouvernement français s'unissent pour rejeter les Lorrains et les Alsaciens vers l'Allemagne. Dureté incroyable de notre conduite ! Ils devaient être un gage aux mains de l'ennemi, et sitôt reconstituée, la France en armes allait les réclamer. Trahison ! Nous les avons livrés et nous ne voulons plus les connaître.
Quand même! il n'appartient pas à l'injustice de la mère-patrie, ni à une minorité de vainqueurs, ni à des événements désastreux de changer l'inconscient d'une population. Ces fils dont se détourne la France, sont forcés par leur structure mentale d'associer les idées à la française et de préférer la civilisation qui, pendant des siècles, leur fournit leurs conditions de vie. Sous cette Germanie arrogante qui frappe sèchement de ses talons les étroits trottoirs des vieilles villes militaires, une France nombreuse et saine encore fait le fonds de ce pays. Comme, à certains tournants morts, la nappe d'eau pure de la Moselle sous la croûte des herbes parasites, elle transparaît cette France, en dépit des plantes germaines, jusqu'alors sans racines profondes, dans la douceur du regard des femmes, seul aveu de leur sensibilité souffrante, deuil honorable de celles qui vivent avec des frères, des
époux, des pères vaincus. Elle s'affirme dans la fierté du regard des jeunes gens, quand ils ont entendu la langue de leur pays et que leur œil s'écrie : « Le papier des diplomates est nul ! Moi aussi, j'appartiens à la France ! » Elle se proclame dans la fraternité immédiate et sans phrase avec des hommes de toute classe et de toute condition, quand leur main qui serre la nôtre nous déclare: «Jamais il n'arrivera que nous opposions nos fusils, et sous une même tente, un jour, nous partagerons le même péril pour la France ! »
Contre cette fidélité à l'idéal, le grand moyen de l'Empire, c'est de transformer la cérébralité et d'imposer aux jeunes êtres ce qui contient toute civilisation et toute sensibilité : une langue nouvelle, l'allemande. En les forçant à déserter la syntaxe, le vocabulaire, ils espèrent les contraindre à renier leurs idées, leur âme propre.
Voilà qui ne se prête pas à une représentation plastique, ni à l'expression scénique. Mais celui qui veut fixer son attention avec force sur une telle situation, reconnaîtra qu'on n'en connaît pas de plus pathétique, et sa pensée aura peine à l'embrasser, depuis la place du village oii l'enfant joue avec des noms nouveaux les jeux de ses pères, jusqu'aux bibliothèques où l'étudiant qui était né pour la culture française se débat, asphyxié dans l'atmosphère du génie allemand.
Les conséquences d'un si barbare jacobinisme impérial passent notre imagination. Si vous supposez qu'un Voltaire, — d'esprit rapide, faiseur de clarté, et qui répugne à examiner dans un même moment vingt-cinq aspects de choses, ou bien un Victor Hugo, — génial parce qu'il entendait bruire dans chaque mot français les plus lointains sens étymologiques, — vient de naître depuis 1870 dans quelque village de Lorraine, ne doutez pas que son cerveau désorienté, tenu en servage par l'enseignement allemand du maître d'école, manquera sa naturelle destinée. Je prends cette hypothèse pour qu'on se représente sensiblement la chose; mais l'ensemble de la génération subit d'une façon certaine la diminution qu'éprouveraient ce Voltaire et ce Hugo hypothétiques. Elle est sacrifiée si les pères et les mères, chaque soir, ne défont pas chez eux tout le travail du maître. Véritable bataille que se livrent, dans ces jeunes cerveaux de vaincus, les ancêtres et le vainqueur.
Sturel et Saint-Philin connurent par leur aubergiste de Sierck les manuels d'histoire pleins de haine et de mensonges qu'on met aux mains des petits annexés. Son fils, des livres sous le bras, dit en rentrant de l'école:
— Pourtant, selon mon livre, les Français furent toujours frivoles et battus!
Et le père, mal à l'aise, de répondre:
— Oublie tout ce qu'il t'enseigne, le maître. Il n'y a de vérité qu'en français.
Cette magnifique parole d'un aubergiste qui baisse la voix sur une terre esclave, ramène, une fois de plus, vers leur collège de Nancy, la pensée irritée de Sturel et de Saint-Phlin. Des professeurs, le croirait-on, cédant à quelque fade sentimentalité, se désolaient des avantages brutaux pris par Louis XIV et Napoléon dans une lutte qui dure de toute éternité entre les populations du territoire français et celles du territoire allemand. C'est niaiserie. En l'absence d'une vérité absolue sur laquelle des membres d'espèces différentes se puissent accorder, les fonctionnaires chargés de l'enseignement doivent s'inspirer du salut public. Ce n'est pas une vérité nationale, celle qui dénationalise les cerveaux.
Sturel et Saint-Phlin le sentent: ce qui résiste à l'invasion allemande, c'est un vieux fonds sentimental rebelle à l'analyse ; ce n'est pas l'éducation française puisqu'elle tend à faire des hommes, des citoyens de l'humanité plutôt que des Français et des membres de la société traditionnelle; ce n'est pas, non plus, le souvenir d'une civilisation matérielle qu'on trouve au moins égale sous le régime allemand. Que vaudraient-ils ces admirables patriotes du pays annexé si leur amour pour la France était racine dans ce terrain universitaire, bon seulement
pour qu'il y pousse des fleurs de cosmopolitisme? Ils résisteront autant qu'ils tiendront fort dans le sol et dans l'inconscient.
Sturel et Saint-Phlin voient bien, d'après la hâte des petits enfants de Lorraine à rendre un bonjour amical au salut français d'un inconnu, que ceuxlà, comme les pères, maintiendront la France. Et pourtant, après la classe du village, le petit annexé trouve cette autre école, le régiment, là-bas, dans les plaines de Prusse où un conscrit lorrain souffre d'un grand malaise. A ce drapeau que par la force il sert, doit-il lier son honneur? ou bien l'honneur serait-il de le trahir à l'occasion? Malheur au peuple qu'on accule à de tels débats où la conscience ne trouve pas une solution satisfaisante ... Et puis, cet annexé que n'ont pu entamer ni l'école ni le régiment, faudra-t-il encore qu'il se ferme les administrations? Et s'il lutte toute sa vie, ne se résignera-t-il pas dans ses enfants ? Quand même la bouche jamais ne renierait la France, un instant viendra qu'au milieu des conditions de vie, organisées à cet effet par une administration merveilleusement intelligente, les cerveaux seront germanisés et le sang mêlé. Un idéal chasse l'autre, avec le temps, par des mariages et par l'éducation . . . C'est un délai de vingt-cinq années, de trente-cinq peut-être que Metz, Thionville, Sierck nous consentent.
A chaque pas, Sturel et Saint-Phlin se sentaient plus attachés au général Boulanger :
— Il est l'occasion précieuse pour la France de remplir son devoir. Si son mouvement échoue, on ajoute gravement aux présomptions qu'il y a d'une acceptation définitive du traité de Francfort. Mais, concluaient-ils, notre voyage nous précise l'ampleur que nous devons donner au boulangisme : ce ne doit pas être un effort uniquement militaire, car notre tâche d'ensemble est de maintenir le nationalisme français. Il faut affermir la mentalité française sur toute la surface de notre territoire, car jusque chez nous, les étrangers tendent à appliquer la méthode destructive sous laquelle se transforment les territoires annexés.
(De Sierck à Trêves, par Remich, 52 liil.)
Par un soleil délicieux, ils quittèrent Sierck et passèrent le bac à Apach. C'est entre cette ville et Perl, à quatre kilomètres de Sierck, qu'avant 1870 la ligne de frontière séparait la France de la Prusse rhénane. Rive gauche, Sturel et Saint-Phlin roulaient sur le territoire du grand-duché souverain de Luxembourg. Sur la rive droite, ils voyaient l'empire d'Allemagne. La douceur reposante de la Moselle fait contraste avec la suite de querelles qu'évoquent ces lieux perpétuellement disputés par deux grandes races. Elle coule bleue dans les
vignobles et dans des prairies; sur sa rive, des chalets aux fenêtres largement ouvertes annoncent des chambres à louer. Petites maisons à la française, perpétuellement rafraîchies par le vent de la rivière, égayées par le vin innocent des coteaux et d'où l'on n'entend rien que le bruit d'une faux aiguisée, des enfants, un chant de coq, un village qui donne l'heure, de jolis silences. Il est impossible de les entrevoir sans s'imaginer qu'on y passerait d'excellentes vacances.
Sur cette belle route plate vers Remich, ils retrouvaient les paysages de Charmes, de Bayon, de Bainville-aux-Miroirs, mais agrandis, plus forts, comme la vigne qui fait leur principal élément. La petite fille Moselle est devenue jeune femme.
— A quoi bon pédaler si vite ? dit Saint-Phlin, quand ils eurent atteint Remich. Asseyons-nous en plein air; la vallée est large, le soleil tempéré, il y a des groupes d'arbres épars sur des villages dans les fonds, de vastes espaces en culture ; vivons dans la minute présente et prenons conscience de notre santé et de la santé des êtres.
Sturel remarqua, pour la première fois avec précision, ce que le visage de son ami, autrefois nerveux et mobile, avait pris de calme et de force. Et, sous cette influence, il s'appliqua, lui aussi, à , se mettre tout dans le moment présent et à savourer parmi ces trésors éparpillés le goût de la vie.
Ainsi passèrent-ils un long temps sur le pont à péage qui relie Remich à Nennig. Non pas que le spectacle ait rien de surprenant, mais cette grande prairie, ces nombreux villages heureux, ces vaches qui paissent, ces barques au port fortifient les yeux et l'âme. Un tel paysage, c'est une bonne leçon d'art, car rien n'y figure dont on ne discerne la nécessité, et la beauté sûre qui s'en dégage est faite du rapport d'utilité où vivent, depuis une longue suite d'années, tous ces objets que l'œil simultanément embrasse.
A mesure que par la réflexion ils comprenaient mieux la Moselle, ils l'aimaient davantage. Quelle variété dans son décor! que de climats politiques et sociaux! Le vieux duché de Lorraine, puis le tragique pays messin et, pour leur faire suite, un troisième terrain où le flot français à plusieurs reprises séjourna et dont il ne baigne même plus les limites. Que ces régions placides, pourvu qu'on les laisse reposer, soient belles sous tous les vainqueurs, voilà une indifférence cruelle qui touche l'âme des deux jeunes gens d'une sorte de trait romantique.
Onze kilomètres avant Trêves, ils atteignirent un point que depuis longtemps Saint-Phlin annonçait et recommandait à son compagnon: le fameux tombeau romain d'Igel.
C'est une pyramide mortuaire du siècle des Antonins en quartiers de grès brut où sont sculptés
d'intéressants épisodes de la vie familière. Ce noble monument s'adosse à une colline de 25 mètres environ qui supporte une petite église et des tombes catholiques. Le pauvre village d'Igel l'entoure.
Assis sous les noyers tout près de l'obélisque, puis là-haut, sur le mur bas qui clôt le cimetière, les deux jeunes gens jouirent de l'agréable paysage où la Moselle reçoit la Sarre. Saint-Phlin, en tirant de sa poche quelques feuillets décousus d'un livre, dit que Gœthe avait visité cette ruine:
— Il y a surtout apprécié le désir et le goût de transmettre à la postérité l'image sensible de la personne avec tout son entourage et les témoignages de son activité. Vois, sur cet obélisque, des parents et des enfants réunis dans un banquet de famille, puis, afin que le spectateur apprenne d'où vient cette aisance, des chevaux chargés arrivent, et l'industrie, le commerce, sont représentés de diverses manières, car, ce monument le témoigne, alors comme aujourd'hui, on pouvait amasser assez de biens dans cette vallée.
Et voici qu'auprès du monument d'Igel, Sturel et Saint-Phlin accomplissent un pèlerinage gœthien. Si peu archéologues, comment s'intéresseraient-ils à la méthode d'assemblage de ces rudes blocs? Et puis ces sculptures trop effacées ne produisent pas une nette impression artistique. Mais ils sentent une satisfaction, peut-être puérile, à mettre exacte-
ment leurs pas dans les pas du grand homme qui, devant cette pierre funéraire, marqua une fois de plus son goût pour toutes les formes de l'activité. A chacune d'elles, il savait trouver une place dans sa vision de l'Univers qu'il travaillait sans cesse à élargir. Gœthe traversa Igel en août 1792, quand il suivait l'armée de Brunswick, et il recueillit ses impressions dans sa Catnpagiie de France.
— C'est un des livres les plus honorables poui' notre nation, dit Sturel. Sans oublier les rapports naturels et consentis qui l'engagent avec son souverain et avec l'Allemagne, Gœthe comprend les fièvres françaises qu'assurément il n'était pas né pour partager. Il distingue quelque chose de fécond dans ces fréquents boulangismes où l'histoire nous montre que souvent notre nation affaissée trouva un ressort imprévu.
Dans ces dispositions, où les mettait le contact de Gœthe, à tout prendre avec sérieux pour en tirer de l'agrément intellectuel, Sturel et Saint -Phlin jouissaient que le pays fût riche en civilisations superposées, au point de présenter dans un espace de trente mètres ce vigoureux bloc romain, évocateur de la sagesse pratique des morts, et ce cimetière du goût le plus terrifiant, où des Christs émaciés et des saintes femmes en convulsions prêchent l'amour de la Douleur.
— Une chose me semble d'une qualité poétique, dit Sturel, c'est que mon grand-père, simple volontaire dans l'armée de la Moselle, a pourchassé ici Gœthe et Brunswick. Il a pu s'adosser pour soutenir son sac contre cette pierre où Gœthe, peu de jours avant, venait d'appuyer son carnet de notes. S'il n'avait tenu qu'à Jean-Baptiste Sturel dont je suis le prolongement, les destinées de ce pays auraient été fixées.
— Ton aïeul a fait pour le mieux et nous lui devons un souvenir. Mais qu'on a mal utilisé son effort! Installer ici un département de la Sarre et un département de Rhin-et-Moselle, c'était une fantaisie sans aucun rapport avec les espérances propres de ce pays.
Sturel protestait:
— Le flot prussien a recouvert ces territoires en 1816; en 1870, il s'étendit jusqu'à Novéant; pourquoi renoncer à le refouler jusqu'au Rhin?
— Sturel, mettons-nous bien d'accord. Je ne suppose pas que tu conçoives le boulangisme comme le point de départ d'une épopée militaire?
— J'attends du boulangisme la réfection française. Au moral et au géographique, nous voulons restituer la plus grande France!
— Ecoute Sturel, tu es un Français de Neufchâteau, formé dans des conditions très déterminées. Tes idées ne valent pas comme une vérité générale
autour de laquelle le monde graviterait. Pourquoi veux-tu que ce soit une fin pour la Basse-Moselle d'être française?
— Il a fallu plus de cinquante ans pour leur faire oublier le plaisir d'avoir été Français.
— C'est exact. En 1794, nous défendions l'ensemble des idées libérales dont le principe existe dans chaque être. Mais ces peuples-ci ont gardé notre Code civil ; ils se sont organisés pour défendre eux-mêmes leurs libertés, qu'ils n'entendent plus exactement selon nos dogmes révolutionnaires. Aujourd'hui, en intervenant sur le territoire de Trêves, à quels intérêts nous lierons-nous?
— Quand Louis XV a annexé la Lorraine, répliquait Sturel, il ne s'est pas préoccupé de prendre le fil des destinées lorraines, de réaliser l'idéal particulier de ses nouveaux sujets.
— Pardon ! les deux pays se confondirent quand la France, par sa Révolution, adopta en Lorraine les intérêts des petites gens et satisfit l'idéal libéral.. . D'ailleurs, je t'accorde qu'il y a des exemples de peuples contraints rien que par la force à confondre leurs destinées interrompues avec les volontés du vainqueur! Nous venons même de voir un essai de cette méthode à Metz, et jadis la maison capétienne en usa vigoureusement. (L'histoire de la formation d'une nationalité renferme des choses douloureuses qu'il faut cacher. Maintenons
un peu de mystère aux racines de l'idée de patrie. Pour amalgamer une France, il faut des mesures exceptionnelles, et il ne conviendrait pas d'inviter tout le monde à s'enfoncer dans des recherches sur ces préliminaires, car il pourrait arriver que certains esprits généreux et étroits n'acceptassent pas les injustices du passé. Pour ma part, beaucoup d'esprit historique, beaucoup d'esprit social, me décident avec peine à excuser la manière dont nous fûmes francisés . . .) Mais une démocratie fait-elle de sa-<force l'usage que pouvait s'en permettre la maison capétienne? Et que vaut notre force?
— Tu conclus que nous devons, même en doctrine, céder la place à la Prusse?
— Eh! quelle obstination à considérer les villages de la Basse-Moselle comme une grenaille que se disputent les aimants de Paris et de Berlin? Amenons notre esprit à un état plus lucide et plus doux. Pourquoi ce territoire ne poursuivrait-il pas un développement ni parisien ni berlinois? Est-ce que ces régions n'ont pas été un centre du quatrième au neuvième siècle ? . . . Elles ne surent garder ni prépotence, ni unité. Liées comme électorat à l'Allemagne, attirées au dix-septième siècle dans l'orbite française, rattachées à la France de 1794 à 1815, maintenant prussiennes, elles languissent d'avoir été tiraillées entre deux grands pays, et sans cesse empoisonnées d'étrangers. Mais notre France
n'aurait-elle pas beaucoup gagné à l'existence propre d'un État catholique, avec, pour capitale, la vieille ville romaine des archevêques de Trêves ? Tiens, Sturel, plutôt qu'un soldat français appuyant son fusil contre ce monument d'Igel, je voudrais un poète indigène accoudé à cette pierre vénérable et lui demandant l'inspiration de quelque beau cri de patriotisme local ... Il serait archéologue, ce poète, pour dire à l'Allemagne : « Vous élevez, dans la forêt de Teutberg, le monument du Teuton Hermann qui massacra trois légions de l'empereur, mais nous honorons à Neumagen le souvenir de Constantin le Grand ; nous sommes le sol des empereurs». Il serait linguiste pour restituer de la noblesse au dialecte franc qui, d'Arlon à Baireuth, atteste encore l'unité disparue et les temps oIj, l'Austrasie, comprenant en plus du bassin de la Moselle celui du Main, s'étendait aux deux rives du Rhin ... Il faudrait que ce pays dégageât ses divers âges gallo-romain, franc, autrasien, et connût qu'ils lui imposent dans l'Allemagne des fins particulières.
Saint- Phlin se plaisait à ces idées, car il continua à les développer.
— Tout s'écoule, disait-il, comme se parlant à soi-même ; nous sommes boulangistes, nous demandons à notre pays un effort national qui peut échouer. Si Paris, continuant à se développer dans
la direction d'un Casino, préférait constamment les étrangers aux Français et poursuivait des fins de plus en plus inconciliables avec les destinées des provinces, celles-ci auraient à se préoccuper de suppléer au cerveau que la capitale cesserait de leur fournir. Peut-être alors trouverions-nous une ressource à ressusciter la vieille nationalité austrasienne ?
Sturel, mal habitué à la notion de développement dont les conséquences parfois peuvent faire peur, se blessa de cette hypothèse exactement comme d'une impiété. Dans ces questions de patriotisme, de religions, il n'y a pas de logique qui persuade, c'est de l'ordre sentimental, héréditaire, c'est du vieil inconscient. Saint-Phlin n'insista pas, car il était bien élevé, mais intérieurement, il prit en pitié le servage de son ami. Et pourtant, luimême, comme tout le monde, il soustrayait aux méthodes critiques cinq ou six idées de fond. Il n'y a pas d'esprit libre.
Les deux jeunes gens se promenèrent dans Igel et jouirent des choses, le temps d'apaiser leur humeur, puis ils se regardèrent en souriant.
— O romantique, disait Saint-Phlin, est-ce que je ne vois pas que depuis une heure tu n'as pas donné plus de cinq minutes au monument funéraire des Secundini, tandis que tu ne te lasses pas de regarder les images de la Douleur et de la Mort sur ces pauvres tombes !
Sturel le reconnut.
— Et pourtant, continuait son ami, on trouve partout des cimetières, et sauf en Provence, il n'y a nulle part, de ce côté des Alpes, un monument qui vaille celui-ci.
— Si je voyageais seul, Saint-Phlin, je visiterais tous les cimetières sur ma route. Cette pierre romaine a quelque chose de raisonnable sans mystère, d'honorable sans élan, comme la manifestation d'un commerçant enrichi. C'est là-haut que je respire, auprès de ces images d'anéantissement que toi, catholique, tu devrais rechercher.
— Erreur! Sturel! Le Dies irae exprime une très petite part de notre doctrine. Le catholicisme est avant tout un faiseur d'ordre, voilà pourquoi j'apprécie les belles pierres sculptées où se témoigne la bonne et solide nature des Secundini. Une doctrine, supérieure à tous les établissements, m'invite à voir dans les choses bien moins des suites du passé que des promesses pour l'avenir. C'est peutêtre le secret de nos divergences: tu trouves ta poésie à te considérer comme un prolongement et jamais comme un point de départ. Dès le début de notre voyage, j'ai vu ton imagination se fixer chez les morts. L'idée que le sol oii tu naquis prendrait une figure inconnue de tes ancêtres te choque gravement. Pour moi, sachant que rien n'arrive sans la volonté de la Providence, je suis un opti-
miste décidé, et certain de ne pas collaborer à une œuvre qui manque de sens, je porte toujours mes regards sur les étapes à venir. Je n'ai jamais senti dans les cimetières cette odeur du néant où tu t'abîmes. J'y vois l'arbre de la vie, et ses racines y soulèvent le sol.
Sturel reconnut qu'en effet, il répugnait secrètement à ce que le temps et les circonstances apportent de modifications. Cette constatation d'un état d'esprit qu'il trouvait lui-même un peu stérile le rendit soucieux jusqu'à Trêves, où de beaux monuments et l'animation d'une grande ville le sortirent d'idées qu'il n'avait pas un intérêt immédiat à creuser.
Le sens profond de Trêves, c'est d'être la cité romaine, comme Metz la cité franco-carlovingienne. Elle eut sa grande époque au quatrième siècle. Capitale de la Gaule, de l'Espagne, de la Grande- Bretagne et l'une des quatre têtes de l'Empire, résidence de Constantin et de Julien, elle fut la proue latine que battaient les flots du Nord. Ses épaves ensablées attestent une civilisation recouverte par le tourbillon germain. Sa porte Nigra subit l'assaut répété des hordes barbares. Dans son amphithéâtre, maintenant enfoui sous les vignobles, les empereurs qui assumaient avec fermeté les moyens d'ordre social, livrèrent aux bêtes des milliers de
Francs et de Bructères. Voici leur palais tout tapissé de lierre. Et pourtant, la grande ville industrielle étendue sous son ciel nébuleux ne donne pas d'ensemble les impressions romaines qu'à lire Ausone et Fustel de Coulanges, Sturel et Saint-Phlin avaient espérées.
— Nous venons, se disaient-ils, de visiter autant de monuments du grand peuple qu'on en voit à Orange, dans Arles ou dans Nîmes, mais la vie sèche de Provence, ses mœurs maigres, son ciel bleu, sa lumière qui cuit le marbre, répondent mieux à nos idées de bachelier sur la civilisation latine. Là-bas, la route dure, sonore sous le pied, mérite le beau nom de voie romaine. Ici, c'est du sable de Moselle, où la longue suite des conquérants effacent leurs pas les uns les autres. La phrase commencée dans Trêves par des Romains, brisée par trente-six peuples, finit sur des sonorités gutturales de Berlin. En Provence, elle s'est déroulée sans hiatus jusqu'à ce que Mistral y ajoutât son mot.
Ils se rappelaient le Musée Réattu. On peut en plaisanter, car il s'intitule musée des souvenirs arlésiens et l'on n'y trouve rien de proprement local que dans la loge du concierge, une panetière ; et puis, comme témoignage du génie municipal, il propose officiellement au visiteur des peintures dans la formule de David et de Prud'hon. Mais cette
naïveté même fait juger avec quelle force les enfants de ce pays tendent aux formes classiques. Dans l'instant où la Provence s'ignore et veut être «à l'instar de Paris», elle suit encore les modes de Rome. Son grand Mistral est tout classique.
Au bout de vingt-quatre heures, Sturel et Saint- Phlin s'attachèrent avec force au vrai caractère du pays de Trêves, qui est d'être bâti sur des couches superposées de civilisation. Ils se plaisaient surtout au Musée provincial, où l'on voit les coutumes et les travaux des habitants à l'époque romaine représentés sur les tombeaux avec un réalisme sain. Si l'on réfléchit sur la magnificence des monuments publics, sur le grand nombre des domaines où toutes les cultures prospéraient, sur le bon goût et la douceur des mœurs, sur l'aisance des particuliers, sur la facilité des échanges et des transports, on doit conclure que les trois siècles romains placés à la racine de la plante locale influèrent comme un chaud fumier sur son développement général. Devant un bas-relief funéraire où des élèves écoutent docilement la leçon d'un magister, Saint- Phlin disait:
— Les vois-tu, ces petits Trévires qui sont en train de se faire certaines conceptions du droit, de l'Etat! En trois siècles, elles ont dû leur entrer dans le sang. Elle n'en sortirent pas en même temps que les légions vaincues se repliaient sur le
Midi. A l'appel d'un poète, un tel passé vaguement renaîtrait. Que ce pays près de quinze siècles ait été la résidence d'évêques et d'archevêques électeurs, ce n'est pas une mauvaise condition pour la permanence des éléments latins. On dit que le désir de garder le fructueux pèlerinage de la « Sainte Tunique» a contribué à faire repousser la Réforme; eh bien, un tel culte et cet attachement au catholicisme prouvent un sang où des globules fidèles s'accordent encore avec le sang d'Italie. Hypothèse, peut-être! Un poète en ferait une vérité. Il restituerait une autonomie à ce territoire pour la gloire de Trêves et pour le bien de la France. Il nous servirait mieux qu'une armée. Ah ! si nous pouvions leur procurer un Mistral!
— Quelle place tu accordes à l'auteur de Mireille! dit Sturel un peu surpris.
— C'est que celui-là, précisément, des cimetières dégage la vie. Mistral a restauré la langue de son pays, et par là, en même temps qu'il retrouvait une expression au contour des rochers, à la physionomie des plantes et des animaux, à la transparence de l'air, à la beauté des nuages et par cette même voie aux moeurs locales, il restituait à son univers natal un sens naturel. Il a rendu confiance à une société qui s'était désaffectionnée d'elle-même. Son œuvre est une magnifique action. Il est le sauveteur d'une petite patrie.
Sturel croyait la connaître, cette Provence, rude par son vent et ses coteaux pierreux, douce de civilisation. Il avait respiré l'odeur des cyprès qui se mêle à Todeur des bains, et suivi le Rhône jusqu'à ses embouchures fiévreuses à travers les villes grecques et sarrasines. Il pouvait décrire de mémoire le terrain d'action de Mistral qui laisse Marseille à la mer et Nice aux cosmopolites, pour préférer Arles, ses tombeaux et ses filles, Avignon et sa colline papale, le bric-à-brac archéologique des Baux qui sont couleur de sépulcre, les effets d'eau de la Sorgue et ses platanes si puissants vers Vaucluse, enfin les ruines romaines de Saint- Rémy.
Un jour d'automne, en montant du village vers les Alpines, derrière un rideau d'oliviers, soudain lui avait apparu le plateau des Antiques. Sur un gazon planté de quelques arbres oîi sont disposés des bancs de pierre, dans une admirable campagne, s'élèvent un arc de triomphe et un mausolée. Leurs bas-reliefs inspirèrent David et son Ecole. En plus du dessin, quel charme de couleur ! Ah! cette trouée d'azur, par la fenêtre du premier étage, dans le monument funéraire, bleuté des colonnes au faîte! Et sur les espaces pleins, ces couleurs d'ocre pointillées d'un carmin qu'ont fait le soleil, la pluie et une moisissure! Sturel, assis dans l'ombre de ces ruines, avait derrière lui, toute
proche, la ligne sévère de la montagne rocheuse, et, sous les yeux, des intensités d'arbres, des accentuations de vigueur au premier plan incliné d'une plaine semée d'oliviers, inondée de pure lumière et ondulée à l'horizon par la Montagnette. Dans cette solitude, une fontaine bruissait ; quelques branches déjà jaunies dans le feuillage vert des ormes semblaient de longs fruits d'or pendants. Le clocher de Saint-Rémy, édifié sans doute depuis une trentaine d'années, troublait seul ce divin ensemble, comme un jeune homme qui parle haut quand les aïeux se taisent.
— Oui, dit Saint-Phlin à son ami que le souvenir de ces beaux jours enchantait, du plateau des Antiques, on est bien placé pour aimer la Provence ; mais pour la comprendre comme mie chose vivante, le meilleur point, c'est auprès de Mistral.
Sturel fut curieux de connaître quel état d'esprit permet d'espérer que reverdiront des vieilles tiges dont il s'avouait aimer précisément qu'elles fussent desséchées sans espoir. II pressa son ami de lui parler plus longuement de ce maître.
La visite de Saint-Phlin chez Mistral.
« C'est en été, vers les dix heures, qu'un matin j'arrivai à Maillane, la ville des platanes et des cyprès. Quand j'eus pénétré dans la maison de Mistral et dans son cabinet frais et fermé à la grosse
chaleur, je vis un homme d'une grande beauté; et d'abord, il menait la conversation avec un peu de gêne, parce qu'il cherchait à distinguer mon caractère. J'aurais voulu placer derrière nous de longs entretiens pour qu'il sût déjà que je l'abordais avec une connaissance profonde de sa réalité. AUais-je lui expliquer par des compliments comment il m'a révélé la Provence? Je préférai lui dire mes raisons d'aimer la Lorraine.
« Je lui exposais que nous possédons une belle histoire, mais systématiquement dissimulée par les bureaux parisiens, au point que le Lycée de Nancy ne nous a pas donné une seule notion sur notre province.
« — Des notions! me dit-il, on vous les eût données fausses! C'est le comte d'Arles, et non Charles Martel, qui a repoussé les Sarrasins. Peutêtre avons-nous eu tort. Nous posséderions des Alhambras . . . Plus tard ce sont les paysans de Provence qui ont dévasté leur pays, héroïquement coupé leurs oliviers devant Charles-Quint. Mais tout cela, quelle histoire le dit ?
« Par manière de plaisanterie hospitalière , il remarqua encore que Jeanne d'Arc était de suzeraineté provençale et que le roi René nous appartient en commun.
« — En somme, ajoutai-je pour conclure, nous avons un esprit lorrain, un honneur de soldat que
nous avons fait connaître dans les armées de la France et, aujourd'hui, dans Metz fidèle à la patrie qui l'abandonne, mais il nous manque une expression littéraire.
« — J'ai pourtant reçu, me dit-il, un almanach d'Épinal.
« — Oui, nous avons des patois lorrains qui sont une langue diversifiée de village en village et, tout comme le français ou le provençal, formée régulièrement du latin rustique. Mais le malheur, c'est qu'on n'a jamais pensé d'une façon importante en patois lorrain ! Sauf un instant, aux quinzième et seizième siècles, sous la maison d'Anjou et sous la branche cadette de Lorraine où l'on écrivit quelques ouvrages notables en un dialecte sélecte des patois, la vie locale était trop tumultueuse et trop pauvre pour que des écrivains se plussent à composer des travaux et pour que l'aristocratie ou les bourgeois cherchassent du plaisir à voir leurs mœurs et leurs sentiments fixés dans leur langue. Cette culture de luxe, ils la demandaient sans doute à la cour de France. Bien avant de perdre leur autonomie, nos compatriotes cherchaient à l'étranger une discipline. Dans nos patois abandonnés aux petites gens, il y a des expressions saisissantes de vérité, toutes moulées sur les habitudes, sur les préoccupations, sur le gagne-pain, et fort malicieuses à l'occasion. (J'ai cité à Mistral quelques-uns des mots pittoresques
que nous disait, l'autre soir, ma grand' mère.) Mais l'ensemble correspond aux manières de sentir d'une civilisation inférieure. Où ces paysans réussissent le mieux, c'est dans leurs chansons, rondeaux, noëls, légendes et fabliaux, quand ils donnent carrière à leur esprit satirique avec des quolibets d'une effroyable grossièreté. Voilà, à mon avis, toute la tradition qu'on pourrait retrouver et faire apprécier. Du temps que MM. Jules Ferry et Buffet se disputaient la prééminence dans les Vosges, ils ont souvent et avec succès lancé des pamphlets en patois. Je sais bien qu'un dialecte qui s'est essayé dans l'épopée et qui fait encore rire dans le bas comique suffirait au génie d'un Mistral, mais la situation n'est plus entière en Lorraine. Voilà des siècles que du patois lorrain, prêt à sombrer, nous avons, à tort ou à raison, débarqué beaucoup de choses pour les placer avec nous dans la langue française, et maintenant, celle-ci, nous devons la défendre contre l'allemande où notre esprit se noierait tout entier. C'est partie perdue pour le dialecte lorrain, et un Mistral chez nous voudrait lutter pour maintenir la langue des « Parigots ».
« Le maître m'approuva, car il répugne à heurter, puis aussitôt, il me proposa une série d'affirmations bien faites pour m'ébranler.
« — Quand je veux parler avec un homme, disait-il, je ne prends pas un .« paysan instruit » ;
c'est un bêta qui ne comprend rien. J'apprends des « illettrés » : ils savent le nom des oiseaux et des plantes, leurs mœurs, et leur emploi, les traditions ; ils ont des mots vivants auxquels ils peuvent rattacher des idées, des impressions de chez eux. Les expressions de la ville, dénuées d'objet propre dans nos campagnes, y deviennent dès à peu près sans convenance réelle. Il est bon d'étendre notre langue quand nos besoins dépassent le champ qu'elle embrasse, mais les cro3^ez-vous si nombreuses, ces personnes faites pour déborder le milieu où elles sont nées? D'ailleurs celles-là, qu'elles soient bilingues! A Marseille jadis on parlait grec, latin, celtique et aujourd'hui encore la Suisse est trilingue. Souvent, quand j'étais jeune, on m'affirmait qu'à Paris seulement je pourrais m'épanouir (et quelquefois aussi je m'attristais à me représenter les plaisirs de la grande ville), mais je reconnais maintenant que ma langue et ma Provence ont été mon bonheur et mon talent, parce qu'elles étaient les conditions naturelles de mes sentiments. Croyezmoi, les paysans de la campagne de Metz défendront leur patois messin plus longtemps que le français ne résistera, car beaucoup de choses chevillées dans leur race ne peuvent s'exprimer que dans le patois.
« Voilà ce que m'a dit Mistral. Je me rappelle
certaines de ses expressions et, pour le reste, je ne crois pas trop m' écarter de son sentiment.
« Je ne m'étais pas proposé en venant à Maillane de lui faire accepter mes idées qui d'ailleurs, mon cher Sturel, se précisent surtout à parcourir avec toi notre pays ; je me préoccupais seulement de ne pas retourner en Lorraine, sans avoir amassé de bonnes provisions. Et je m'abandonnais au plaisir de le comprendre comme un être complet. Ce ne sont pas des théories qu'il faut demander à Mistral ; il fortifie parce qu'il ne perd jamais le contact de la réalité. Il dit aux jeunes écrivains de la région : « Tu es le fils d'un petit paysan ; tu veux faire le Parisien! Il y en a bien assez». Voilà le recrutement du félibrige. Tout accepter, tout prendre; l'élimination se fera par la suite.
« — Mais quelle difficulté, Monsieur, lui disais-je, de manier et d'accorder des poètes qui naturellement écrivent tous pour se surpasser!
« — Bah! me répondit-il, pourquoi refuser l'opinion qu'un homme fait de soi? C'est dureté de détruire une illusion, et puis le sage ménage celui qui dépensera toute son ardeur si on l'emploie tel qu'il se donne.
« Je fus ravi que ce grand homme ne dissimulât pas ce qu'il a d'habileté. La dignité de sa vie sort naturellement du bon ordre de ses pensées, de leur beauté et de leurs rapports intimes avec
la Provence où elles se développent; il dédaignerait de s'augmenter par des draperies artificielles, comme c'est trop souvent la coutume, mais il use, avec autant de psychologie que faisait le vieil Ulysse, des hommes et des circonstances pour l'influence de son œuvre.
« Comme nous étions à table et qu'avec cette même sagesse et une joyeuse bonne grâce, ses paroles et ses manières continuaient à créer cette atmosphère de haute dignité et de simplicité qu'on trouve par exemple dans le chant VI de f Odyssée, — tu sais, l'épisode divin de Nausicaa, — je lui dis en lui tendant les mains :
« — Je suis heureux d'être ici.
« En homme qui connaît sa puissance, il m'a répondu :
« — N'est-ce pas qu'on s'y sent libre ?
« Ecoute, Sturel, ayant fait usage de bien des libertés, on constate que la meilleure et la seule, c'est précisément cette aisance dont jouit celui qui resserre volontairement ses liens naturels avec quelque région, avec un groupe humain et avec les emplois de son état, c'est-à-dire quand, bannissant les inquiétudes de notre imagination nomade, nous acceptons les conditions de notre développement. Indépendance et discipline, voilà quelle formule je me propose depuis Maillane.
« La conversation de table se prolongea fort
avant dans l'après-midi. Mistral me parla de son journal, VAioli, qu'avec le concours de ses amis il publie à Avignon. Il plaçait au-dessus de tous son regretté frère d'armes Roumanille, avec qui, dès 1846, il entreprit la renaissance provençale; il me citait les meilleures épigrammes des luttes passées. Il m'indiqua ses projets pour l'accomplissement de son œuvre. Il a rassemblé tout ce qui flotte de particulier dans l'atmosphère de Provence pour en faire un tout significatif comme un monument. A sa nation, il a donné successivement des poèmes oij les coutumes héréditaires sont reliées à l'histoire et aux paysages, de manière à former une âme, puis un glossaire où les mots sont éprouvés et épurés, enfin, une ligue où les bonnes volontés se fortifient et s'utilisent, et maintenant cet infatigable sauveteur voudrait réunir dans un musée provençal tous les objets usuels, les humbles surtout, pourvu qu'ils soient du terroir. Il s'est ainsi créé des intérêts importants qui lui imposent des soins agréables et ne le laissent pas inactif, sans qu'ils soient tels pourtant qu'il ne puisse les embrasser dans leur ensemble. Ces œuvres d'espèces diverses semblent d'abord modestes, mais leur vérité même les propage et les amplifie, tandis qu'au service d'une conception artificielle, l'homme le mieux doué s'exténue en efforts inutiles. Et pensant à Gœthe dans Weimar, je prononçai son nom: quand il apparut,
rAllemagne, longtemps inondée de peuples étrangers, transportait dans sa langue des images tout à fait déplacées, et les meilleurs talents s'agitaient dans un trouble infécond parce qu'ils manquaient d'un fonds national. Chez Mistral, tout jeune, il y eut une émotion quand il entendit le bourgeois, le « monsieur-», railler le paysan et la langue terrienne; il prétendit venger ces nobles dédaignés. Tout entier, il s'appuie sur cette vérité de l'histoire : « La Provence, en se donnant à la France, a bien marqué que ce n'était pas comme un accessoire à un principal, mais comme un principal à un autre principal » .
«Nous étions allés nous asseoir au petit café de la place que connaissent tous les pèlerins de Maillane. Je vérifiai de quel respect confiant l'entourent ses concitoyens. La voiture publique qui m'allait ramener au chemin de fer vint se ranger à notre trottoir. J'aurais voulu, au moins, par l'âge, être l'égal de mon hôte illustre pour oser le presser dans mes bras.
«Comme nous nous éloignions, durant quelques minutes, je le vis de dos qui regagnait sa maison. C'est à cette image dans le grave décor des cyprès que ma piété s'attache le plus. Il retournait dans son isolement. Mais dans une maison héritée de son père, parmi les témoins de sa constance, au milieu de ce riche village, de cette plaine et des
pures montagnes dont l'abolition ferait de son œuvre une épave insensée, il est moins isolé qu'aujourd'hui la plupart des hommes supérieurs, qu'interprète avec malveillance un entourage sans unité. Ils s'attristent, parfois s'aigrissent, et de toutes façons ressentent un perpétuel malaise. Ne pensestu pas, Sturel, qu'à nous-mêmes Mistral fournit une grande leçon sur l'importance, pour notre bien-être et pour la conservation de nos énergies supérieures, d'accepter un ensemble d'où nous dépendions? C'est, du moins, dans ces sentiments, avec une profonde émotion, que je quittai ce grand homme et ce centre d'un monde particulier. »
Quand Saint-Phlin eut terminé son récit et mis sur pied cette forte image bien propre à illustrer les idées qu'ils avaient levées de concert aux étapes précédentes, Sturel, après un silence, demanda:
— Quand donc l'as-tu fait, ton voyage à Maillane?
— En 1884, peu de temps après que Mouchefrin m'eut insulté ! Tu te rappelles l'état que je traversais . . . Mistral ne m'a rien exprimé qui fût tout à fait nouveau pour moi, mais à voir dans sa maison cette paix et cette dignité, j'appréciai plus justement le parti que je pouvais tirer de ma terre de famille.
Les deux jeunes gens prolongèrent avant dans la soirée la conversation sur Mistral. Saint-Phlin
à commenter sa visite et Sturel à l'entendre s'enthousiasmaient. S'ils av'aient pris dans leur jeunesse l'habitude de versifier, certainement ils eussent fait cette nuit-là de bonnes poésies.
{De Trêves à Coblence, 163 kil.)
Après deux jours pleins, ils sortirent de Trêves, un matin, dès la première heure et quand le brouillard vêt encore les petits villages romantiques d'un bleu de tourterelle. Nul souci de la tonnelle où dîner, de l'arbre où s'abiter contre la grosse chaleur, de l'auberge du soir: jusqu'au Rhin, la Moselle ne fait plus qu'un sinueux sentier de plaisir, tout bordé de modestes et charmantes villégiatures. Rien ne presse les deux touristes : ils rêvent avec le paysage et font provision de fraîcheur. Ils admirent les vapeurs, celles qui rampent sur l'eau courante en la cachant et celles qui, accrochées aux vignobles des collines et aux rochers de grès rouge, hésitent à monter pour devenir pluie ou à descendre pour dégager le soleil. Ils sentent leurs vingt-six ans, jeunes, allègres, et leurs yeux frais rajeunissent encore l'univers qui leur est d'autant plus amical que seuls ils assistent à son éveil.
Voici Pfalzel, où se déroula l'aventure de Geneviève, fille du duc de Brabant et par mariage comtesse de Pfalzel. Siegfried, son mari, s'en allant guerroyer contre les Sarrasins, ignorait qu'il la
laissât enceinte. L'infâme Golo, intendant du domaine, n'ayant pu la séduire, la dénonça comme adultère, et le crédule Pfalzel ordonna la mise à mort de la malheureuse et de l'enfant que des valets attendris se contentèrent d'abandonner dans ces montagnes boisées. Une caverne abrita Geneviève ; des fruits la nourrirent et son fils tétait une biche. Après plusieurs années, Siegfried, à la chasse, poursuivit la biche jusque dans le rocher où sa femme lui prouva son innocence. L'infâme Golo fut écartelé. La touchante martyre ne tarda pas à mourir de ses privations.
Cette tradition mosellane qui a enchanté l'enfance de Sturel, date de 724 peut-être; sûrement on la connaissait en 1472. Elle appartient à un cycle d'histoires qui des plus nobles châteaux glissèrent aux petits enfants. Dans les pays de formation féodale, elles touchent beaucoup, tant que Paris ne les a pas détournés et qu'ils laissent parler en eux les préférences de leurs pères. Mais ces petits eux-mêmes ne soutiendront pas longtemps ces légendes sur le gouffre de l'oubli; ils ne les sentiront plus comme nationales, parce qu'euxmêmes se seront vidés de leur antique nationalité. L'esprit local la remplit, cette histoire de Geneviève ! Elle fait comprendre la bonne et douce race si disciplinée d'Austrasie. On y trouve de la débilité, du raisonnement, un goût serf pour s'apitoyer, une
confiance rustique dans la nature. Le comte de Pfalzel est un impulsif. Il condamne, il pardonne, sans avoir les éléments d'une sérieuse connaissance de la vérité. Ah ! les belles garanties pour l'hérédité de la seigneurie de Pfalzel, quand Geneviève, dans la caverne, par des dates, des souvenirs intimes, fait reconnaître son fils ! Mais la situation est poétique. Dans un tel dialogue, cette jeune femme certainement en appela aux sentiments les plus délicats. L'état d'esprit que révèle dans cette légende le bon peuple mosellan qui la créa, rend compte de la légitimité du système féodal. Cette forme correspondait vraiment à la mentalité des individus qui amnistièrent Geneviève et Siegfried pour accabler Golo. Ils n'éprouvèrent aucune hésitation à suppléer nos formes habituelles de justice par le bon plaisir du seigneur, maître et protecteur. L'idée latine de la loi n'avait donc rien laissé dans cette population ? Les abus du pouvoir n'indisposent pas l'imagination populaire contre Pfalzel; c'est l'intendant, le collecteur d'impôts, qui porte toutes les rancunes. On se réjouit quand, par une saute brusque du comte, Golo est écartelé. Enfin, il faut noter une confiance touchante dans la nature; si dure qu'elle soit, elle est le refuge : une grotte abrite l'innocente, une biche nourrit l'enfant.
Sturel et Saint-Phlin étaient heureux de retrouver dans cette belle et pleine légende des façons déli-
cates de comprendre la vie, qu'à l'usage ils avaient dû reléguer, anéantir, mais qu'ils tenaient de leurs ancêtres; et ils auraient voulu, sur la tombe de Geneviève à Niedermending, aller rêver à la formation historique d'une sensibilité qui les desservait à Paris.
Ils arrivèrent à Neumagen sous les rayons du soleil; la brume blanche et épaisse qui tout à l'heure emplissait la vallée, se resserrait en rosée tremblante sur la pointe des herbes. Ici s'élevait un magnifique château de Constantin.
— En se promenant le long de cette Moselle par une matinée semblable, cet Empereur, disait Sturel, a pu discuter en soi-même s'il serait raisonnable d'avoir cette vision qui peu après le convainquit d'inaugurer la liberté de conscience.
A cinquante kilomètres de Trêves, vers les dix heures du matin, dans un lieu nommé Berncastel, comme les deux cyclistes se reposaient de la route devenue poussiéreuse, en admirant la vallée de Tieffenbach, encore moirée d'ombres molles et de lueurs humides, ils virent venir le bateau à vapeur qui descend à Coblence et ils comprirent tout de suite que, par le gros du jour, ce serait excellent de déjeuner au fil de l'eau. Depuis Bussang, ils avaient franchi trois cent cinquante-cinq kilomètres en bicyclette, et la Moselle, à partir de Trêves, s'enfonce dans un massif compact oii elle ne pénètre
qu'avec les efforts d'une vrille. C'est la région des coudes. La route, pour profiter de l'étroit défilé ouvert par les eaux, s'associe à leurs serpentements. Le cycliste peste, quand, sous un gros soleil, les lacets du chemin le ramènent continuellement à quelques kilomètres du point où deux heures plus tôt il passait; mais sur un bateau, commodément installés à l'ombre, jouissant des villages semés sur les deux rives et des rochers abrupts mêlés aux terrasses de vignobles, Sturel et Saint-Phlin ne songèrent qu'à se féliciter de circuits qui renouvelaient perpétuellement le paysage.
De Trêves à Coblence, on descend en onze heures trois quarts, on remonte en vingt-trois heures, tandis que le chemin de fer fait le trajet en deux heures et demie. Aussi le bateau est presque vide. Les touristes croient devoir préférer le Rhin. S'ils avaient le goût plus fin, après avoir suivi le grand fleuve de Mayence à Cologne, ils jouiraient de retrouver au long de la rivière les vignes sur les pentes, les maisons à pignons, groupées en bourgades à chaque tournant ou allongées sur la berge étroite et toujours surmontées d'une ruine féodale, les vallées qui s'ouvrent aux deux rives et qui laissent apercevoir des donjons dans chacun de leurs dédoublements, enfin tous les éléments rhénans proportionnés pour composer l'harmonie délicate des paysages mosellans. Çà et
là, des bancs précisent ce gentil caractère de toute la Basse-Moselle, heureuse de sa paix, de son demi-isolement, touchant rendez-vous des petites gens, pays de vin, non de bière, et dont les eaux transparentes apportent un peu de France à l'Allemagne.
Ce ne sont point ici les grands ciels salis de brume des antiques burgraves, mais des nuages joliment formés promettent des pluies dont la verdure se réjouit. Et l'absence d'hommes et de bruit ne va pas jusqu'à créer la solitude, mais seulement le repos. En dépit de quelques montagnes d'une structure assez puissante, la nature dans le val de la Moselle ne trouble pas, ne domine pas le voyageur. Elle dispose Sturel et Saint-Phlin à une activité raisonnable et régulière. Le courant d'air vivifiant de la rivière, un sport modéré, l'excitation de l'amitié, leur méthode d'éliminer du paysage ce qui ne se rapporte point à leur programme, tout concourt à faire de ces deux jeunes gens non pas des hystériques livrés aux sensations, mais des êtres qui dirigent le travail de leur raison avec une parfaite santé morale.
Depuis leur sortie de Lorraine, des Gretchen leur offrent des biftecks plats coiffés d'œufs au beurre, des confitures variées avec de la viande rôtie. Maintenant, ils naviguent au travers de régions qui produisent des vins fameux, et puisque
le bateau prétend posséder d'honorables échantillons, Saint-Phlin, fréquemment, interrompra leur sérieuse causerie pour se faire des opinions sur la variété des crus.
— Il n'y a pas à en rougir, remarqua Sturel; nous devons nous prêter aux mœurs du terroir, et l'on sait comment les Germains allient les préoccupations matérielles et particulièrement les stomacales, aux plus excellentes abstractions.
Au cours de cette longue journée de rivière, tandis que leur bateau, sous un clair soleil, chemine et déplace des eaux délicieusement transparentes, tout se mêle à la rêverie de Saint-Phlin et de Sturel; la verdure, les villages, l'histoire; mais sur les deux rives, les vieux manoirs calcinés sont toujours le centre et l'excitant des paysages successifs.
Voilà près de Berncastel, le château de Landschutt, puis la tour d'Uerzig, dite rocher de Michel et Nicolas, et au delà de l'heureuse petite ville de Trarbach, le château de Grafenbourg. Les siècles, en donnant à ces tours orgueilleuses, parmi les sapins qui les pressent, les couleurs et la ruine des foudroyés, les ont harmonisées aux sombres imaginations qu'elles évoquent. Elles sont fameuses par les assauts qu'à tour de rôle elles supportèrent dans les incessantes querelles des seigneurs entre eux et avec l'archevêque de Trêves. Cette anarchie
Iv52 LA VALLÉE DE LA MOSELLE.
se prolongea indéfiniment, faute d'une famille qui jouât pour l'Austrasie le rôle des Capétiens dans rile-de-France. Ces populations auraient dû acclamer comme une succession de feux de joie, au long du Val de la Moselle, les incendies allumés par Louis XIV et qui charbonnent encore ces pierres branlantes. Mais le petit peuple mosellan, consterné des rudesses de l'opération, n'en distingua point les conséquences sociales.
Ce fut un grand malheur : les sympathies de la vallée évidemment n'auraient pas épargné au Grand Roi la dure obligation de détruire sa forteresse de Mont- Roy al que Sturel et Saint-Phlin tout à l'heure cherchaient des yeux près de Trarbach, mais les haines soulevées ont indéfiniment desservi la France dans ces régions. Et pourtant Louis XIV, quand il délivrait ce pays de cette suite ininterrompue de donjons, précédait utilement les armées de la Révolution ; il collaborait à ruiner les petits pouvoirs féodaux. On doit compter ses dévastations parmi les préliminaires indispensables de l'Unité allemande, au profit de la Prusse. Epuisée par des siècles d'anarchie, cette terre, quand on la dégagea, ne put se ressaisir. Aujourd'hui, et c'est une grande moralité, des banquiers de Berlin, enrichis par les prospérités commerciales dont le traité de Francfort fut le signal, relèvent, pour s'en faire des maisons de plaisance, les manoirs mosellans.
A l'un des innombrables tournants de la rivière, vers quatre heures de l'après-midi, Cochem apparaît soudain dans son petit appareil théâtral, et satisfait l'œil comme un décor qui devait être ici et qui ne pourrait être ailleurs. \^éritable composition-type, gentil jouet de la Basse-Moselle, un peu troubadour, marqué à la fois du style Restauration et de ci\'ilisation rhénane. C'est d'abord, au long de la Moselle qui fait ses voltes, une ligne assez épaisse de maisons aux toits pointus et ardoisés que pressent de hautes collines toutes en vignobles, et sur celles-ci s'élève, pour caractériser le lieu, un coquet château à tourelles restitué par un architecte de Cologne. Il est impossible de contempler cette petite ville, et d'ailleurs toute la suite des stations mosellanes, sans envier l'air excellent que respirent les habitants. Des barques où flottent des drapeaux et qui mènent d'une rive à l'autre de joyeuses sociétés vers des cabarets pavoises, rappellent que l'Allemand, à rencontre du Français, n'économise jamais. Par un joli soleil, une vue superficielle de Cochem donne des impressions d'idylle modeste, et, à boire sur sa rive une bouteille, on se trouve dans ces dispositions honnêtes, humanitaires et légèrement puériles oii les jolies femmes de Trianon aimaient à se mettre en trayant les vaches.
Le bateau pouvait conduire Sturel et Saint-Phlin à Coblence pour souper, mais ils jugèrent suffisante
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leur étape de cent treize kilomètres. Dans ce coin perdu, ils se donnèrent le plaisir d'être des passants qui songent parmi des images qu'ils ne reverront pas.
Les maisons de Cochem précipitent l'une vers l'autre, à travers la rue étroite, leurs fronts bosselés d'étages qui surplombent, et elles prodiguent à l'amateur de la vieille architecture bourgeoise les authentiques carreaux verdatres de leurs petites fenêtres, les poutres mêlées à la maçonnerie intérieure et leurs vieux bois sculptés si noirs.
Au soir, ils se promenèrent sur les collines. Pendant plusieurs siècles, sous cette même lumière lunaire et tandis qu'une forêt pendante voilait à demi la rivière, les pauvres gens entendirent les fées voltiger, survivances dénaturées du « fatum » romain. C'est bon pour des serfs de s'abandonner à l'incohérence de leurs ressouvenirs quand la nuit travaille leurs humeurs; Sturel et Saint-Phlin ne veulent pas qu'un brouillard les désorganise. Les poètes eux-mêmes, à qui l'on passerait de déraisonner, quand ils suivent les nourrices au pays des fées, en rapportant des puérilités qui ont une odeur de petit-lait. Les deux jeunes Lorrains entendent se posséder. Tandis que la nuit ajoute au pathétique des grands arbres immobiles auprès des eaux courantes et à l'air secret des vieilles maisons qui, derrière leur seuil oià le pas des morts est lavé, gardent l'odeur du passé, Sturel et Saint-Phlin,
près de leur fenêtre ouverte sur un pays que recouvrit, il y a cent ans, le flot français, imaginent tristement ce que deviendra un village messin dans un siècle.
Le lendemain, dans la salle à manger, ouverte sur la Moselle, du petit hôtel économique et charmant, quelques Allemands dînaient. Les deux Lorrains, installés à une extrémité de la table, eurent un léger malentendu avec la servante sur un mot qu'elle ne comprenait pas et qu'elle essayait en vain de deviner, non par la réflexion, mais en courant leur chercher tous les plats. Défiguraient-ils leur allemand de collège, ou bien la fille ne connaissait-elle que le patois local? Brusquement l'un des dîneurs apparut entre eux, posa ses mains sur leurs épaules, et dit par trois fois :
Quoi? Quoi? Quoi?
Grossièrement bâti en colosse, il bedonnait en s'élargissant toujours vers le bas, ce qui lui donnait un ensemble piriforme. Ses bottes à tiges droites, qui montaient jusqu'à mi-mollet sous le pantalon déformé par le genou, rendaient encore la jambe plus laide et le pied plus vaste. Tous les détails le complétaient. De son binocle partait une chaînette en or, élégamment passée derrière son oreille droite, et, sous les verres, son regard dardait inquisiteur
et intelligent. Ses cheveux plats, fort rares, collaient et luisaient d'une pommade qui sentait la graisse. Sa redingote gris foncé, à deux rangs de boutons, croisait sur sa poitrine, avec de nombreux plis lourds, à cause de l'étoffe très raide, tandis que, d'encolure manquée, elle bâillait dans le dos. Le faux col, mal maintenu par une de ces chemises en laine tissée et d'un jaune sale qui portent le nom de leur inventeur, le professeur Jseger, remontait dans le cou. Par devant s'étalait une chemisette en caoutchouc, blanche, mais qui devait à d'innombrables lavages matinaux des reflets verdâtres; un énorme bouton, pointu comme un casque, fermait le col et empêchait de monter une cravate constituée par deux parallélogrammes plats et croisés avec une partie intermédiaire supérieure oij. brillait un gros corail rouge. Les manchettes, indépendantes de la chemise, s'agitaient librement autour du poignet et glissaient jusqu'au bout des doigts, d'où le personnage les repoussait incessamment avec un geste élégant. Son chapeau de velours brun, à bords larges, s'avachissait.
Sturel et Saint-Phlin considérèrent d'abord, comme une magnifique curiosité, ce type classique de l'Allemand apporté par le flot historique sur les douces rives mosellanes. Puis ils comprirent qu'il se proposait pour interprète, et, bien qu'il leur parût familier, ils ressentirent de la gêne pour son
humiliation, quand ils ne saisirent pas un mot de son baragouin.
— Gehen wir ans! Sortons! leur dit-il assez bas. Soustrait à la surveillance de ses compatriotes,
il raconta, avec des substantifs et des infinitifs, qu'autrefois il avait su le français et qu'à Nancy, dernièrement encore, une demoiselle dans un bureau de tabac l'avait félicité de sa prononciation.
— Je disais toujours en France que j'étais Viennois, parce qu'il paraît que les gens du commun, chez vous, n'aiment pas les Prussiens. Si j'avais l'occasion de m' exercer, je saurais très bien le français. Chaque fois que je vois des Français, j'aime à causer avec eux.
Et il voulut que les deux amis lui expliquassent la différence entre « porter, apporter, déporter, importer, exporter, emporter, rapporter ». Il marchait en s'efforçant de sortir la poitrine et de rentrer le ventre; il posait le pied à plat et d'un seul coup. Ce personnage, si évidemment trivial et prosaïque, manquait du moindre tact, et l'on avait toujours à craindre qu'il ne parlât d'idéal. D'instant en instant, il demandait :
— Comment dites-vous : un juge de paix ? Je suis juge de paix d'une petite ville près de Kolberg.
Il chercha ensuite à rendre intelligible sa conception de l'Allemagne, où Sturel et Saint-Phlin reconnurent l'expression vulgaire d'une philosophie
fondée sur la mission des peuples germaniques. Il souligna de ses rires grossiers la diminution des naissances en France, mais il reconnut que nous possédons quelque chose d'unique, le génie oratoire, Fléchier, Bourdaloue, Massillon; devant ce dernier, il ouvrit la bouche, les deux bras, et s'inclinait. L'ensemble de ses propos témoignait, non pas le désir d'offenser, grand Dieu! mais une grossièreté naturelle; c'était la confiance dans la force, dans le sérieux de l'Allemand et une admiration de domestique pour l'élégance, la richesse, la politesse de la France. Quand il chercha des termes pour exprimer son horreur et sa terreur du général Boulanger, Sturel n'y put tenir et lui dit :
— Nous allons être obligés d'expliquer à vos amis que vous ne savez pas un mot de français.
— Non, disait-il, ne faites pas cela. A quoi bon? Pendant un quart d'heure, il les retint par le
bras, discourant dans sa langue, avec des « mon cher ami » en français. Mais eux simulaient la conscience qui veut se décharger :
— Voilà comme nous sommes, nous autres Français ; pouvons-nous laisser plus longtemps dans l'erreur vos compatriotes qui vous croient polyglottes? Serait-ce délicat?
Coblence est à cinquante kilomètres de Cochem, En montant sur leurs bicyclettes pour cette dernière
étape, les deux voyageurs se proposent d'observer mieux que jamais les détails de la route; près de retourner à leur vie banale, ils voudraient amasser le plus possible d'images. C'est sain de sortir de soi-même, de s'attacher aux réalités, et Sturel chaque jour distingue un mérite nouveau à la méthode imposée par Saint-Phlin, de regarder toutes choses comme se développant.
Voici encore des ruines, le magnifique manoir des comtes d'Eltz, les châteaux de Pommern, de Wildenburg, de Treis, la tour de Bischofstein, l'église Saint-Martin à Munster-Maifeld, le château de Thurn, la maison des chevaliers de Wiltberg à Alken, puis le Tempelhof, la Chapelle Saint-Mathias, l'Oberburg et le Niederburg des Seigneurs de Cobern. Sturel et Saint-Phlin se préoccupent d'organiser dans leur connaissance, pour en tirer un profit intellectuel immédiat, tous les éléments de ce paysage.
Dans quelles conditions les institutions féodales, si fortement individualistes, se substituèrent - elles aux latines, les plus imprégnées qu'on vit jamais de l'idée abstraite de la Loi? La société gallo-romaine, à la veille des invasions germaniques, préparait-elle la voie aux institutions aristocratiques où l'Europe allait marcher pendant huit siècles? Les villas qu'Ausone a vu enrichir ces pentes devinrent les donjons, refuges du grand propriétaire et des classes rurales qu'il exploitait et protégeait. Redescendu
après des siècles de sa tour, le hobereau terrien domine les villages de cultivateurs et commande les recrues de la vallée dans l'armée de l'Empire. Les laboureurs, les bergers, les vignerons, les charpentiers, les maçons, les tisserands, tous ces serfs ou colons qui, du temps romain jusqu'à ce siècle, appartinrent au maître du sol, vivent aujourd'hui dans les mêmes soucis, les mêmes occupations et la même dépendance que connurent leurs pères. La force des choses, plus puissante que le droit politique, maintient un esprit féodal. Au-dessous de cette aristocratie riche et entreprenante qui dirige les affaires publiques, soit personnellement, soit comme déléguée d'un pouvoir éloigné, la vie n'a pas plus changé dans ce val de la Moselle que le dialogue des cloches qui, de village à village, en fait seul l'animation.
Sturel et Saint-Phlin s'intéressent à voir les constructions se conformer à un type uniforme selon les nécessités du sol et du travail : ici, le rez-dechaussée toujours élevé de sept ou huit marches, ailleurs toujours à ras de terre ; des balcons ou non, selon que la montagne abrite du vent. Dans les villes, les inventions du luxe, les modes de la capitale combattent les agencements de simple commodité; dans les groupes ruraux, c'est la seule préoccupation de l'utile qui domine, et toutes ces humbles maisons qui s'assurent ce que le lieu comporte de bien-être
sont esthétiquement supérieures à certaines constructions urbaines riches, mais dénuées de sens. Quant aux êtres vivants, on sent leur analogie entre eux et avec leurs prédécesseurs. Ces petits garçons et ces petites filles qui manifestent par un même cri leur étonnement, leur plaisir de voir des bicyclettes, deviendront semblables à ces vieux et à ces vieilles. Ils vivront dans les mêmes maisons et dans les mêmes travaux, et les préjugés qu'ils y héritent demeureront longtemps encore les vérités de leur ordre. La civilisation industrielle ne descend pas audessous de Trêves, et dans ce couloir de la Moselle jusqu'à Coblence l'emplacement manque, qui permettrait l'installation d'une ville. Aussi des principes conçus dans d'autres milieux perdent ici toute force pour transformer la population indigène. Peut-être aussi est-elle épuisée par de longs siècles d'anarchie. Dans certains pays, des individus apparaissent parfois qui, pour le plaisir de s'agiter, par besoin de se faire remarquer, enfin à cause de leur humeur, accomplissent des choses héroïques et sont à la fois des objets d'admiration et les causes de grands désordres ; ces héros, ces hommes dangereux n'existent pas dans cette région de la Moselle. D'Epinal à Toul, Sturel et Saint-Phlin ont vu des paysans assujettis et délaissés, mais de Trêves à Coblence, ils sentent en outre la lenteur d'esprits difficiles à stimuler. Les femmes, les enfants, après avoir entendu les
«Hop! hop!» des deux cyclistes et leurs sonnettes d'avertissement, après s'être retournés lentement, prennent encore un délai avant de se garer. — Un astronome qui veut observer une étoile, quand elle passe au croisé des fils du réticule, presse sur un ressort: une pointe trempée dans l'encre grasse se déclanche de l'aiguille à secondes et vient marquer en noir sur le cadran l'instant précis. On pense que les résultats de tous les observateurs correspondent? Nullement! il y a des différences de quelques centièmes de seconde, qui sont permanentes. Cette quantité qu'on appelle r« équation personnelle» représente le temps dépensé dans un cerveau entre l'arrivée de la sensation et la décision. Un astronome connaît son équation personnelle et la soustrait dans ses calculs. — En juillet 1889, Saint- Phlin et Sturel crurent constater que les riverains de la Basse-Moselle, trop bonnes gens pour jeter des pierres, ne savaient s'écarter des bicyclettes qu'après trente-six lenteurs et admirer qu'à deux cents mètres en arrière : leur équation personnelle les prouverait plus lents que nos paysans lorrains. Un cabaretier qui servit aux jeunes gens du vin de la Moselle parlait français. Son père avait fait la campagne de Russie avec la Grande Armée, dans le même corps que le grand-père de Sturel ; luimême racontait sa présence, en 1870, au siège de Paris. On voyait bien qu'il ne se sentait pas de
responsabilité dans ces vicissitudes humiliantes de sa petite patrie. État d'esprit incompréhensible pour un prolétaire parisien ! cet indigène subissait les phénomènes politiques comme la pluie, le soleil, les orages et la mort, sans y intéresser ses nerfs, avec une résignation de serf. Et Sturel, humant l'air dans la direction du Rhin, dit à Saint-Phlin, qui le trouva irrespectueux, mais sourit :
— Je commence à sentir Gœthe et les doctrines un peu serves de l'acceptation.
Entre deux villages, un orage les surprit. Ils comprirent alors la destination des nombreuses petites chapelles élevées sur le côté des routes. Ce sont des abris qu'un signe religieux protège contre les brutes ou contre les jeunes gens turbulents jusqu'à la dévastation. On tend à leur substituer des cafés; il plaît mieux cependant que des filles, sous leurs jupes relevées en capuchons, courent s'abriter vers un autel de la Vierge. Et puis leur dimension en fait d'excellentes remises pour bicyclettes. Saint- Phlin ne répugnait pas à interpréter ainsi le catholicisme comme une administration civilisatrice. Sturel, en principe, eût préféré à ces chapelles hospitalières les terribles crucifix des carrefours d'Espagne; mais le calme bienfaisant de cette terre, à laquelle les associait étroitement la fatigue de cinq cent soixantedix kilomètres, lui modérait l'imagination.
Vers les sept heures du soir, quand ils arrivèrent
dans Coblence avec la Moselle, ils étaient, comme cette rivière, chargés des importantes contributions d'un long territoire. En quatorze jours, leur allure avait bien changé. Ce n'étaient plus des jeunes torrents qui font de l'écume et des jeux de lumière sur tous les obstacles, mais des masses qui veulent qu'on cède oii elles portent leur poids. Le puissant pont de la Moselle, la ville sur la droite, la haute forteresse d'Ehrenbreitstein, le Rhin considéré comme l'âme d'un Univers nouveau, leur composaient dans la nuit un accueil qu'ils acceptèrent avec des sympathies de poètes, mais aussi avec les réserves d'hommes pour qui il y a des vérités nationales. C'est bon pour la Moselle éperdue qu'elle se jette de toutes ses puissances dans le Rhin! Et s'ils ne peuvent empêcher la pente de leurs curiosités vers la vallée du fleuve magnifique, du moins, à ce point extrême d'un grand courant français, ils savent se dire : « Attention ! nous appartenons à la France. Plus avant s'étendent des espaces étrangers et que nous aurions à comprendre comme tels, bien loin de nous y confondre ! »
{Coblence.)
A Coblence, toute allemande et qui ne sait plus qu'elle a été le chef-lieu du département français de Rhin-et-Moselle, Sturel et Saint-Phlin devaient une visite au tombeau de Marceau, «soldat à seize ans.
général à vingt-deux», mort au champ d'honneur. Ils trouvèrent au Pétersberg, dans les glacis du fort François, un terrain de quelques mètres, très vert, très ombragé, et bloqué étroitement par la gare de la Moselle. Autour de la pyramide glorieuse, une trentaine de tombes contiennent chacune vingt-cinq cadavres de prisonniers français qui périrent de misère en 1871 dans un camp installé tout près sur la hauteur. Un tir traverse ce modeste cimetière des vaincus, et volontiers les Allemands s'assoient sur les renflements faits de la cendre de nos compatriotes. Le bruit des trains qui manœuvrent l'envahit d'un tapage ininterrompu. Mais un ossuaire de huit cents corps projette un rideau si épais de branchages et surtout impose une si forte atmosphère morale que Saint-Phlin et Sturel, dans cette belle matinée, jouirent de ce lieu sacré comme d'une enclave de la France en Prusse.
Ayant lu les pauvres noms des morts et puis, avec plaisir, les inscriptions noblement pompeuses qui célèbrent Marceau, ils s'aperçurent que c'est un peu léger de se consoler des choses d'il y a dixneuf ans par celles d'il y a quatre-vingt-huit ans. Ils revinrent ainsi à l'idée que constamment ils vérifiaient depuis dix jours : la diminution de la France dans la vallée de la Moselle, Et, bien que cette vérité les attristât, ils se complaisaient à la comprendre. Après ce voyage, l'un et l'autre s'assu-
rant d'apprécier plus justement les faits, ils voyaient le boulangisme comme un point dans la série des efforts qu'une nation, dénaturée par les intrigues de l'étranger, tente pour retrouver sa véritable direction. Une suite de vues analogues leur composaient un système solidement coordonné oii ils se reposaient et prenaient un appui pour mépriser le désordre intellectuel du plus grand nombre de leurs compatriotes.
Dans cette solitude où ils repassaient leurs impressions pour en faire des idées, ils furent soudain dérangés par trois ouvriers militaires, accompagnés d'un civil, qui commencèrent à desceller le monument de Marceau. Sturel et Saint-Phlin, très surpris d'un tel travail, apprirent que le gouvernement français réclamait la cendre du jeune héros pour le Panthéon.
Les pauvres gens décédés en 1871 resteront dans les glacis du fort François, mais on enlève celui dont la gloire fait tant bien que mal compensation. Les politiciens de Paris, ayant chassé un général qu'aime le peuple, prétendent distraire les imaginations avec la rentrée d'une dépouille guerrière. Manœuvre sans prévoyance ni dignité, et par là bien conforme à l'ensemble de notre politique mosellane ^).
1) Ce que Sturel et Saint-Phlin ignorent, c'est qu'on trouva la tombe vide. Elle avait été précédemment violée.
— Voilà ! dit Sturel à son ami, en regagnant leur hôtel sous le plus chaud soleil de midi, voilà un fait qui vient se placer au bout de nos réflexions tout naturellement comme un majestueux point d'orgue. Quelque sens que lui donnent nos professionnels de l'éloquence, c'est un déménagement sans esprit de retour et déterminé par le désir d'amoindrir une force nationale. Mais ils auront beau faire! Vive Boulanger! Lord Randolph Churchill, à qui tu le comparais dans une lettre que je lui ai lue, le fait dîner cette semaine avec le prince de Galles.
Il fallait songer au retour. Saint -Phlin avait promis à sa grand'mère de ne pas la laisser seule plus de huit jours; M^^^ de Nelles rappelait Sturel; lui-même voulait passer à Londres. Mais quels renseignements précis apporter à Boulanger?
— J'aurais tout de même dû visiter les comités de Nancy et de Saint-Dié.
— Tu diras qu'il leur faut une conférence de Déroulède ou de Laguerre. L'important, c'est de raconter notre voyage au Général ... Tu souris ! Ce serait trop malheureux si ça ne l'intéressait pas ! Arrange un peu les choses ou plutôt les mots d'après son ton habituel, mais voici l'essentiel à lui faire entendre . . . Nous avons vu qu'une nation est un territoire où les hommes possèdent en commun des souvenirs, des mœurs, un idéal héréditaire.
Si elle ne maintient pas son idéal, si elle le distingue mal d'un idéal limitrophe, ou bien le subordonne, elle va cesser de persévérer dans son existence propre et n'a plus qu'à se fondre avec le peuple étranger qu'elle accepte pour centre. C'est ainsi que le duché de Lorraine s'est annexé à la France en deux temps, quand la noblesse a délaissé la constitution nationale pour le système français (vers 1711), et quand les intérêts des paysans et des bourgeois se sont accordés avec les passions révolutionnaires de Paris (1789-1814); c'est ainsi encore que Metz deviendra Allemagne le jour où les possédants auront substitué leur langue et par suite leur mentalité à la nôtre. Le long de cette vallée de la Moselle, visiblement nous sommes entamés, et même par cette voie, des fusées du mal allemand pénètrent bien avant dans notre nation. Le boulangisme doit être une réaction là-contre. Ce qu'on demande au Général, c'est un service de soldat d'abord : la reprise de Metz et Strasbourg, ouvrages avancés qui couvrent la patrie; c'est en outre une discipline morale, une raison qui rassure, fortifie, épure la conscience française . . . Dis-lui bien cela, Sturel. Il s'est trop diminué en Naquettisme, en verbalisme parlementaire. Il est né de notre instinct du danger national. Il n'a pas à choisir entre les passions particulières qui nous animent, signes nécessaires de nos divers tempéraments; il doit les
absorber dans une passion plus vaste, et recréer ainsi l'énergie nationale. Qu'il prenne connaissance du haut rôle qui lui semble réservé d'être un des expédients de la France dans une des périodes les plus critiques de notre histoire.
Sturel, il y a quinze jours, quand il arrivait à Saint-Phlin fier de posséder la confiance d'un chef, s'était choqué de ce mot « expédient » . C'est qu'il se faisait du boulangisme l'idée oratoire qu'en fournissent les tribuns et les journalistes du parti. Aujourd'hui, il embrasse la série des événements, il voit une situation nationale presque désespérée; et que son Général soit r« expédient » de la France, cela cesse de le froisser, mais le convainc d'aimer davantage l'homme à qui les circonstances confient un rôle si grave et peut-être sacrifié.
Il se voit déjà à Londres :
— Boulanger n'est pas un idéologue. Nos idées, détachées des paysages oià nous les avons cueillies, lui paraîtraient un peu en l'air. Il me demandera
des conclusions pratiques.
— Un plan d'action ? Sturel, c'est votre affaire.
Mais de notre point de vue lorrain, voici l'état des choses: d'abord sa première grande occasion est passée. Que n'a-t-il saisi l'affaire Schnaebelé! Faire la guerre, ce jour-là, restituer Metz et Strasbourg à la France, créer un Etat catholique autour de Trêves et comme une haie austrasienne contre le
vent de Prusse si dangereux à nos plantes françaises (j'ai bien le droit de rêver, n'est-ce pas?), et puis, soutenant de provincialisme notre patriotisme, cultiver sur notre sol lorrain les espèces locales, parce qu'elles résistent mieux à l'envahissement des graines d'Outre-Rhin, c'était le rôle d'un César. De la méthode électorale où ses conseillers l'engagent, je n'attends rien. Ce sauveur qui veut que les petites gens le sauvent, ignore notre tempérament politique. Si positifs que soient les intérêts liés à notre patriotisme, que seuls les observateurs superficiels croient d'ordre sentimental, nos populations n'interviendront pas dans le débat du Général et des parlementaires. Elles se bornent à lui donner le droit moral de saisir le pouvoir à Paris et la certitude que la France acceptera le fait accompli. Qu'il ose et qu'il réussisse !
— Pourquoi ne viens-tu pas à Londres? dit Sturel, inquiet.
— A Londres! Oh! je ne prétends pas lutter de dialectique avec M. Naquet. Ma tâche, et je ne crois pas choisir la plus vaine, c'est de fortifier mon petit pays. Sais-tu ma conclusion de notre enquête? Je me décide à me marier. Je serai un chaînon dans la série lorraine, et, si Dieu le permet, mes enfants auront des cerveaux selon les aïeux et leur terre. Et sais-tu bien, au lieu de te fixer à Paris, reviens avec ta mère à Neufchâteau et imite-moi.
Sturel distingua dans cette philosophie quelque chose d'égoïste et de satisfait. A cette façon de dire « imite-moi », il sentit en outre que son ami prenait de soi-même une opinion orgueilleuse et desséchante. Comment ose-t-on ériger en loi sa méthode propre, sa convenance, et proposer à un égal d'abandonner ses buts naturels! Sturel se tut et pensa avec une affection tendre à l'exilé de Londres. Tout l'après-midi, il y eut de la froideur entre eux, d'autant que Coblence, à qui ils dédaignaient de donner un sens, ne les unissait point comme eût fait certainement Metz.
Le soir, en attendant le dîner, et leurs malles déjà bouclées, les deux amis étaient assis sur un banc devant l'hôtel. Sturel songeait avec un mécontentement de soi-même à M^^ de Nelles dont il venait de lire une lettre plaintive. Cette puissance de remords s'étendit; il se blâma de se sentir irrité par des indices contre celui à qui il devait les bénéfices certains de ce voyage; enfin, dans une sorte de transport, il sollicita de son ami une légère concession. Il s'écria brusquement :
— N'est-ce pas, Saint-Phlin, quand même les Français différeraient de comprendre le danger auquel veut parer le boulangisme, et quand ce mouvement échouerait, nous serions quelques-uns pour honorer et servir la mémoire du Général?
— Mais, que veux-tu, mon brave Sturel, répondait l'autre surpris, s'il échoue, on ne s'occupera plus de ce pauvre homme.
Saint-Phlin avait l'esprit social et Sturel l'esprit partisan. Et puis chez l'un et l'autre, à la suite de cet effort de l'intelligence, se produisit un ébranlement de la sensibilité. Ils étaient moins des gens à système que des âmes totales, agissantes, et tandis que l'un rêvait de servir un chef et de se dévouer, l'autre projetait de fonder une famille et, par avance, aimait ceux en qui revivraient ses pensées. Leur cœur montrait ses exigences, et des solutions diverses les attiraient. Après avoir posé la question nationale dans des termes communs et s'être développés quelques instants d'accord, ils se séparaient à la façon d'une branche vigoureuse qui se divise en deux rameaux. L'instinct qui les décidait spontanément, l'un à prendre le fil normal de la vie, l'autre à chercher une aventure, les avertissait de leur diversité naturelle. Mais quelle que fût leur contrariété de cet obscur malentendu, aucun d'eux ne songeait à dénier les obligations intellectuelles et morales contractées envers son compagnon de route, et bien souvent^, par la suite, Sturel devait se répéter :
— Si j'avais pensé le monde comme j'ai pensé la Lorraine, je serais vraiment un citoyen de l'humanité; du moins, ma conscience m'autorise à me
déclarer un Français de l'Est. J'aime et j'estime Gallant de Saint-Phlin, en dépit de sa prudence qui s'exagère et qui me contrarie, parce que je le connais formé par les siècles pour être mon compatriote.
Et Saint-Phlin, de son côté, eut plusieurs fois l'occasion de rendre témoignage à Sturel :
— C'est une graine emportée par le vent, disaitil, et qui peut fleurir sur le meilleur ou sur le pire terrain, mais elle y portera nos qualités héréditaires et montrera aux étrangers ce que vaut la plante lorraine.