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LETTRE DE SAINT-PHLIN SUR UNE «NOURRITURE» LORRAINE

« Mon cher Sturel,

« Je ne comprends pas clairement ce que tu veux dire quand tu parles de «passer à l'action». D'une manière précise, tu m'invites, n'est-ce pas, à subventionner des émeutes? Et pour préjuger de mon acquiescement, tu rappelles nos promenades le long de la Moselle! Mais, François, je te prie de le considérer, en allant à Custines, à Metz, à Trêves, je voulais étudier des cas concrets, sortir de la métaphysique et de l'abstrait politique. Je me préoccupais de former ma raison sur les choses de ma région; je crois que tu as orienté ton imagination d'après l'Italie, l'Espagne, Paris. Je suis lent et prudent comme un village lorrain ; tu as l'esprit agité et révolutionnaire comme un faubourg de la grande ville. Ici, je me replie sur mes réserves séculaires, et toi, tu me parais flotter au souffle des circonstances. Bien plus que nos expériences mosellanes, ce sont les enthousiasmes de quelques patriotes qui te guident.

« Veux-tu me permettre de te citer Pascal? Vous vivez à Paris avec des esprits supérieurs, nous sommes obligés de les suppléer par des livres.

« Les discours de Biaise Pascal sur les pauvres excitaient parfois ses familiers à proposer des moyens et des règlements généraux qui pourvussent à toutes les nécessités: cela ne lui semblait pas bon et il leur disait qu'« ils n'étaient pas appelés « au général, mais au particulier, et que la manière « la plus agréable à Dieu était de secourir les « pauvres pauvrement, c'est-à-dire chacun selon son « pouvoir, sans se remplir l'esprit de ces grands « desseins qui tiennent de cette excellence dont « il blâmait la recherche en toutes choses ».

« Cette excellence et ces grands desseins, je les trouve chez toi, mon cher Sturel. Je suis tout prêt à secourir mon pays, mais, passe-moi la plaisanterie, pauvrement. On a les reçus des Septembriseurs et de ceux qui égorgèrent les otages en 1871; il existe des quittances qui se rapportent aux diverses insurrections du siècle et, pour les qualifier, il faut le plus délicat sentiment des nuances: je ne crois pas mon nom désigné pour qu'il s'engage sur des papiers aussi chanceux. (Je pourrais ajouter que ma fortune est moindre que tu ne supposes. Nous avons mis notre amour-propre à ménager nos fermiers et à soigner nos terres. C'est coûteux. Et pour une fois que ma pauvre grand'mère a délaissé les biens-fonds, sa fantaisie n'a pas été heureuse : à sa mort, nous avons hérité une liasse de titres du Panama dont la vue au

reste ne me dispose point à excuser les coquins que tu poursuis.)

« Tu te fais le vengeur de la morale publique ; c'est un beau rôle, mais bien pénible, car te voilà engagé à ferrailler indéfiniment avec des gens que tu méprises. Eviteras-tu le danger trop certain de ressembler finalement à ceux qu'on ne perd pas des yeux? En tout cas, tu nous serviras moins que si, leur tournant le dos, tu poursuivais le bien public par tes moyens propres.

« Moi, homme du terroir, éloigné de vos querelles parisiennes, j'embrasse la situation mieux que vous ne le pouvez. Ce n'est pas aujourd'hui, François, que tu souffres des Bouteiller. Te rappelles-tu, en 1879, au lycée de Nancy, notre classe de philosophie si fiévreuse? Bouteiller nous promenait de systèmes en systèmes, qui, tous, avaient leurs séductions, et il ne nous marquait point dans quelles conditions, pour quels hommes, ils furent légitimes et vrais. Nous chancelions. Alors il nous proposa com.me un terrain solide certaine doctrine mi-parisienne, mi-allemande, élaborée dans les bureaux de l'Instruction publique pour le service d'une politique. « Je dois toujours agir d'une telle sorte que je puisse vouloir que mon action serve de règle universelle », tel était le principe kantien sur lequel Bouteiller fondait son enseignement. Il y a là une méconnaissance orgueilleuse et vite

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tracassière de tout ce que la vie comporte de varié, de peu analogue, de spontané dans mille directions diverses. En effet, pour conclure, Bouteiller nous enseignait qu'un certain parti possède une règle universelle, propre à faire le bonheur de tous les hommes.

« Cette conclusion qui fait de Bouteiller avec toutes ces tares un apôtre, un fanatique religieux, je la vois également enracinée chez notre Suret- Lefort qui, lui, pourtant n'est qu'un ambitieux. Il m'a demandé de le promener çà et là chez des fermiers qui ont confiance en moi et de le mettre au courant des besoins du pays. J'arrive bien à lui faire entendre, ce que savent les moindres de nos vignerons, que les méthodes pour travailler les cépages, pour négocier les produits, sont bonnes et vraies selon les régions; on lui fera encore admettre que nos maladies se développent et se traitent différemment selon les divers climats, mais il n'est pas assez plongé dans notre vie pour sentir que des nuances analogues existent dans tous les ordres de notre activité locale.

« Suret-Lefort ne distingue pas qu'il y a des vérités lorraines, des vérités provençales, des vérités bretonnes, dont l'accord ménagé par les siècles constitue ce qui est bienfaisant, respectable, vrai en France, et qu'un patriote doit défendre. Sur tous les points où il n'est pas immédiatement averti par

le holà! de ses électeurs, notre député est à la merci d'un vigoureux dialecticien; il est prêt à toutes les expériences, parce qu'il ignore celles que ses aïeux et notre terre ont faites pour lui; il ne se rend pas compte de l'avantage que nous aurions à persévérer dans notre tradition, c'est-à-dire dans la vie pour laquelle nous sommes appropriés, adaptés. Contre toutes les singularités qu'on lui propose, qui peuvent être des vérités ailleurs et qui par là sont soutenables dans l'abstrait, il ne se ménage point de refuge dans son innéité . . .

« Ici, Sturel. j'insisterai, et craignant de laisser dans l'ombre la principale vérité qui m'anime, je veux te dire brutalement qu'étant donnée l'anarchie générale, pour la conduite de nos vies privées, — aussi bien que pour parer aux langueurs mortelles de la France, — c'est dans ses réserves héréditaires que chacun de nous doit se replier et chercher sa règle.

« Considère l'affreuse aventure de Racadot et les carrières douteuses de Renaudin, de Mouchefrin. Transportés de notre Lorraine dans Paris, ils adoptèrent des idées et des mœurs qui peuvent valoir pour d'autres, mais où ils n'étaient point prédestinés. Reniant leurs vertus de terroir et impuissants à prendre racine sur les pavés de la grande ville, ils y furent exposés et démunis. Les cafés devenus les tuteurs de ces orphelins volontaires, les enga-

gèrent dans la voie au bout de laquelle le boulevard acclame ses favoris. Elle ne convenait assurément pas à nos humbles camarades. Privés des crans d'arrêt que leur eussent été leurs compatriotes, ils glissèrent à la déchéance oîi nous les voyons. Regarde au contraire Rœmerspacher. Je ne partage pas toutes ses opinions; nous eûmes au même sol des berceaux différents; mais je dis que voilà un homme, parce qu'il reste profondément lorrain et que, s'il s'entoure des éléments parisiens, au lieu de s'en laisser dominer, il les maîtrise et les emploie selon sa guise. J'ignore s'il trouvera de grandes occasions où donner sa mesure, mais toutes les circonstances se dénoueront pour lui dignement, d'une manière harmonieuse à son type, car il appliquera le fameux proverbe de son grand-père : « Quand on monte dans une barque, il faut savoir où se trouve le poisson. »

« Voilà des réflexions, Sturel, dont s'étonneraient seuls les rares Français qui n'ont point souffert d'un déracinement physique et moral, ou qui, plutôt, ne diagnostiquent pas leur mal. Tu cherches le remède dans une exécution des Bouteiller. Que n'es-tu resté à la Chambre! Je te recommanderais une idée que je caresse. A qui m'adresser ? Peutêtre à Bouteiller. Tu te récries ? Eh ! s'il nous coûte cher, c'est bien le moins qu'on l'emploie.

« Je voudrais obtenir que, dans les écoles nor-

maies, on donnât aux futurs instituteurs un enseignement régional. Je voudrais, par exemple, qu'à l'Ecole normale de Nancy les maîtres futurs de nos enfants fussent avertis par des promenades et par des leçons de choses (visites aux industries, aux cultures, aux lieux mémorables) sur les conditions particulières au milieu desquelles notre petit peuple lorrain s'est élevé et participe à la culture française.

« Tu souris, Sturel. Non point, je le sais bien, de la vertu régénératrice que je prête au sens historique: tu souhaites avec moi que nos provinces sortent de leur anesthésie et cessent de s'oublier elles-mêmes, que nos enfants se connaissent comme la continuité de leurs parents. Mais la mesquinerie de mon moyen te heurte. Hé! Sturel, il s'agit de remonter une si longue pente! On méconnaît si totalement la loi où je m'attache ! à savoir que la plante humaine ne pousse vigoureuse et féconde qu'autant qu'elle demeure sowmise aux conditions qui formèrent et maintinrent son espèce durant des siècles. Je serai bien heureux si je puis seulement en rapprocher les esprits, la faire « prendre en considération ». Je présente aux Chambres ma très modeste proposition de la même manière qu'on leur demande parfois d'inscrire au budget une centaine de francs ou de réduire un chapitre d'une somme insignifiante : « à titre d'indication ».

« Au reste, je ne songe pas à me substituer aux spécialistes de la pédagogie. Je leur signale qu'ils obtiendront un plus beau rendement, s'ils tiennent compte (puisqu'aussi bien on ne saurait donner à un élève que ce qu'il possède) des qualités de race, des dispositions locales, de toute l'hérédité qu'ils doivent éveiller et façonner dans leurs écoles. Mais c'est à eux de connaître les moyens. Et même, je ne compte sur aucune disposition formelle des programmes : les plus sages règlements demeureront impuissants si un esprit ne vient pas animer l'ensemble des études. Il y faut les inspirations de l'amour, de l'amour pour la terre et pour les morts. Nul manuel d'histoire locale ne suppléerait chez les instituteurs certain sentiment de vénération qui, sensible à chaque minute de leur enseignement, saura seul éveiller chez l'enfant la génialité de la race.

« Peut-on calculer dans quelle mesure Bouteiller nous atrophia pour avoir marqué si peu de déférence envers ma grand'mère, pour avoir un certain jour livré à nos ricanements le dessein que je tenais d'elle de rester dans l'Est et dans la condition des miens? Je m'en prends à l'Université autant qu'aux dévastations du Cardinal-Roi et qu'aux grandes guerres de l'Empire, s'ils sont devenus rares chez nous, les géants de grande verve, hardis et matois, dignes compagnons de Bassom-

pierre, rudes partisans de frontière, en qui je reconnais les gens de la « Marche » lorraine. Quelques survivants de notre nationalité brillent encore dans nos villages, et leur popularité, incompréhensible pour l'étranger, vivifie tout le canton. Où qu'ils s'exilent, d'ailleurs, ils ne passent pas indifférents. As-tu rencontré à Paris Monseigneur M. . . ? Quel vigneron lorrain que ce vénérable prélat ! Et G. . ., de la Sorbonne, l'as-tu entendu bougonner, conter? Les Parisiens croient que c'est le sel attique, mais c'est la verve de l'ancien Nancy, du Nancy autochtone, non mêlé d'Alsaciens, de protestants et de juifs. Et puis, il y a E. G., qui essaya de jouer l'anarchiste. Anarchiste, lui, l'un des trois plus jeunes engagés de 1870! Un bon «gueulard»! comme on dit à Vézelise. Il lui fallait la vie des camps, des coups à donner et à recevoir pendant une vingtaine d'années pour dépenser son atavisme de joyeux partisan. Ces trois hommes, si divers et tous proches de notre terroir, si nous causions librement, ah ! Sturel, comme je les déshabillerais et que je te ferais reconnaître en chacun d'eux la particularité lorraine !

« Quelques personnes redouteront cet esprit régional dont je voudrais pénétrer tout l'enseignement. Elles craindront qu'un système si réaliste ne nuise à la culture classique, et l'on plaidera contre une « nourriture » lorraine au nom des bonnes

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humanités. Hélas! ce sont nos lycées qui n'ont plus rien d'humain au sens des « humaniores litterœ » et si l'on entend par « humanités » les études qui font l'homme. Ah! plutôt que des Bouteiller qui nous imposaient éloquemment leurs affirmations, que n'eûmes-nous un promeneur qui, parcourant avec nous le sentier de nos tombeaux, nous éveillât en profondeur! Ses leçons de choses locales, suivant une espèce d'ordre naturel et historique, fussent allées ébranler jusque dans notre subconscient tout ce que la suite des générations accumula pour nous adoucir, pour nous doter de gravité humaine, pour nous créer une âme. Nos vignes, nos forêts, nos rivières, nos champs chargés de tombes qui nous inclinent à la vénération, quel beau cadre d'une année de philosophie, si la philosophie, c'est, comme je le veux, de s'enfoncer pour les saisir jusqu'à nos vérités propres!

« Je craindrais d'alourdir cette lettre, Sturel, mais j'ai tracé pour mon premier fils, Ferri de Saint-Phlin, plusieurs plans d'études littéraires, philosophiques et artistiques en Lorraine. Les champs de bataille en 1870, la petite ville de Varennes où périt la monarchie française, les Guise, Saverne sur la frontière d'Alsace, où le duc Antoine écrasa les Rustauds, Jeanne d'Arc, telle que l'illumine Domrémy parcouru pas à pas, le sublime paysage de Sion-Vaudémont, désert, et qui embrasse sept

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siècles de nos destinées, la Moselle chantée par Ausone et pleine de romanite, voilà qui nous parle ; voilà qui nous découvre nos points fixes. Et dans l'hypothèse d'une annexion (hypothèse toujours pressante pour nous autres, gens des marches orientales), ce sont ces grands souvenirs reconnus en commun qui nous permettraient le mieux de garder sous un joug politique étranger notre nationalité profonde. Mon petit garçon s'en assurera, un sac d'enfant de troupe sur le dos, sa main dans la main de son père, au cours de belles promenades sur le plateau lorrain, dans la vallée mosellane ou meusienne et sous les sapins de nos montagnes. A chaque pas et dans tous les âges, qu'y trouverat-il de principal et qui fait toucher la pensée maîtresse, Vidée fixe de cette région? Une suite de redoutes doublant la ligne du Rhin. Ce fut la destinée constante de notre Lorraine de se sacrifier pour que le germanisme, déjà filtré par nos voisins d'Alsace, ne dénaturât point la civilisation latine. Quel grossier aveuglement si, pour écarter une éducation par la terre et par les morts lorrains, l'on invoquait les intérêts du classicisme! Les gens de la marche lorraine furent éternellement l'extrême bastion du classicisme à l'Est,

« Mon fils, si Dieu favorise mes soins, héritera ces vertus de notre nation. Il possédera la tradition

orraine. Elle ne consiste point en une série d'affirmations décharnées dont on puisse tenir catalogue, et, plutôt qu'une façon de juger la vie, c'est une façon de la sentir : c'est une manière de réagir commune en toutes circonstances à totis les Lorrains. Et quand nous avons cette discipline lorraine, — disons le mot, cette épine dorsale lorraine, — oui, quand une suite d'exercices multipliés sur des cas concrets a fait l'éducation de nos réflexes, nous a dressés à l'automatisme pour quoi nous étions prédisposés, nous pouvons alors quitter notre canton et nous inventer une vie. Sortis du sol paternel, nous ne serons pourtant pas des déracinés. Où que nous allions et plongés dans les milieux les plus dévorants, nous demeurerons la continuité de nos pères, nous bénéficierons de l'apprentissage séculaire que nous fîmes dans leurs veines avant que d'être nés et tandis qu'ils nous méditaient.

«Depuis quatorze années, Sturel, que nous faisons en commun notre apprentissage de la vie, toutes nos expériences t'affirment l'utilité de l'œuvre profonde où je te convie. Reconnais qu'en t'y consacrant, tu répliqueras aux Bouteiller plus victorieusement que si tu t'abîmes à les suivre.

« Pour me presser de t'accompagner derrière le cercueil de Boulanger, il y a deux ans, tu mis au bas de ta lettre une belle formule très juste : « Ton « ami, disais-tu, d'une amitié qu'ont faite nos pères ».

J'ai cédé à ton désir, car ce vaincu, après tout, en appelait aux énergies de notre vieux pays, mais notre amitié et nos pères ne demandent pas que je m'enrôle dans une conspiration indéterminée. Accepte mon refus et pèse mes raisons. Hypnotisé par une juste haine, crains, François, que ta figure ne prenne l'expression de figures dont tes yeux ne paraissent pas pouvoir se détacher. Et n'exige pas que notre amitié qui fut sur la Moselle le principe de notre redressement, fasse dévier aujourd'hui ton ami

«Henri de Saint-Phlin ».

Le jour des Morts est la cime de Tannée. C'est de ce point que nous embrassons le plus vaste espace. Quelle force d'émotion si la visite aux trépassés se double d'un retour à notre enfance! Un horizon qui n'a point bougé prend une force divine sur une âme qui s'use. Le 2 novembre en Lorraine, quand sonnent les cloches de ma ville natale et qu'une pensée se lève de chaque tombe, toutes les idées viennent me battre et flotter sur un ciel glacé, par lesquelles j'aime à rattacher les soins de la vie à la mort.

Monotone psaume, formules dont nous savons l'apparente sécheresse, mais elles ramènent notre esprit au point où il trouve sa pente et s'enfonce dans des abîmes de méditations . . . Une fois encore, faisons glisser entre nos doigts ce chapelet.

Certaines personnes se croient d'autant mieux cultivées qu'elles ont étouffé la voix du sang et l'instinct du terroir. Elles prétendent se régler sur des lois qu'elles ont choisies délibérément et qui, fussent-elles très logiques, risquent de contrarier nos énergies profondes. Quant à nous, pour nous

sauver d'une stérile anarchie, nous voulons nous relier à notre terre et à nos morts.

C'est une méthode dont je n'ai pas toujours distingué la bienfaisance. J'étais un fameux individualiste et j'en disais sans gêne les raisons. J'ai «appliqué à mes propres émotions la dialectique morale enseignée par les grands religieux, par les François de Sales et les Ignace de Loyola, et c'est toute la genèse de V Homme libre»', j'ai prêché le développement de la personnalité par une certaine discipline de méditations et d'analyses. Mon sentiment chaque jour plus profond de l'individu me contraignit de connaître comment la société le supporte et l'alimente tout. Un Napoléon luimême, qu'est-ce donc, sinon un groupe innombrable d'événements et d'hommes? Et mon grandpère, soldat obscur de la Grande-Armée, je sais bien qu'il est une partie constitutive de Napoléon, empereur et roi. Ayant longuement creusé l'idée du « Moi » avec la seule méthode des poètes et des mystiques, par l'observation intérieure, je descendis parmi des sables sans résistance jusqu'à trouver au fond et pour support la collectivité. Les étapes de cet acheminement, je les ai franchies dans la solitude morale. J'ai vécu les divers instants d'une conscience qui se forme. Ici l'école ne m'aida point. Je dois tout à cette logique supérieure d'un arbre cherchant la lumière et cédant

avec une sincérité parfaite à sa nécessité intérieure. Je proclame que, si je possède l'élément le plus intime et le plus noble de l'organisation sociale, à savoir le sentiment vivant de l'intérêt général, c'est pour avoir constaté que le «Moi», soumis à l'analyse un peu sérieusement, s'anéantit et ne laisse que la société dont il est l'éphémère produit.

Voilà déjà qui nous rabat l'orgueil individuel. Le «Moi» s'anéantit sous nos regards d'une manière plus terrifiante encore si nous distinguons notre automatisme. Quelque chose d'éternel gît en nous dont nous n'avons que l'usufruit, mais cette jouissance même est réglée par les morts. Tous les maîtres qui nous ont précédés et que j'ai tant aimés, et non seulement les Hugo, les Michelet, mais ceux qui font transition, les Taine et les Renan, croyaient à une raison indépendante existant en chacun de nous et qui nous permet d'approcher la vérité. L'individu, son intelligence, sa faculté de saisir les lois de l'univers ! Il faut en rabattre. Nous ne sommes pas les maîtres des pensées qui naissent en nous. Elles sont des façons de réagir où se traduisent de très anciennes dispositions physiologiques. Selon le milieu où nous sommes plongés, nous élaborons des jugements et des raisonnements. Il n'y a pas d'idées personnelles; les idées même les plus rares, les jugements même les plus abstraits, les sophismes de la meta-

physique la plus infatuée, sont des façon de sentir générales et apparaissent nécessairement chez tous les êtres de même organisme assiégés par les mêmes images. Notre raison, cette reine enchaînée, nous oblige à placer nos pas sur les pas de nos prédécesseurs.

Dans cet excès d'humiliation, une magnifique douceur nous apaise, nous persuade d'accepter nos esclavages: c'est si l'on veut bien comprendre, — et non pas seulement dire du bout des lèvres, mais se représenter d'une manière sensible, — que nous sommes le prolongement et la continuité de nos pères et mères.

C'est peu de dire que les morts pensent et parlent par nous; toute la suite des descendants ne fait qu'un même être. Sans doute, celui-ci, sous l'action de la vie ambiante, pourra montrer une plus grande complexité, mais elle ne le dénaturera point. C'est comme un ordre architectural que l'on perfectionne: c'est toujours le même ordre. C'est comme une maison où l'on introduit d'autres dispositions : non seulement elle repose sur les mêmes assises, mais encore elle est faite des mêmes moellons, et c'est toujours la même maison. Celui qui se laisse pénétrer de ces certitudes abandonne la prétention de sentir mieux, de penser mieux, de vouloir mieux que ses père et mère; il se dit: «Je suis eux-mêmes».

De cette conscience, quelles conséquences dans tous les ordres il tirera! Quelle acceptation! Vous l'entrevoyez. C'est tout un vertige délicieux où rindividu se défait pour se ressaisir dans la famille, dans la race, dans la nation, dans des milliers d'années que n'annule pas le tombeau.

<-<-Je dis au sépulcre: Vous serez mon père». Parole abondante en sens magnifique ! Je la recueille de l'Eglise dans son sublime Office des Morts. Toutes mes pensées, tous mes actes essaimeront une telle prière, — effusion et méditation, — sur la terre de mes morts.

Les ancêtres que nous prolongeons ne nous transmettent intégralement l'héritage accumulé de leurs âmes que par la permanence de l'action terrienne. C'est en maintenant sous nos yeux l'horizon qui cerna leurs travaux, leurs félicités ou leurs ruines, que nous entendrons le mieux ce qui nous est permis ou défendu. De la campagne, en toute saison, s'élève le chant des morts. Un vent léger le porte et le disperse comme une senteur. Que son appel nous oriente ! Le cri et le vol des oiseaux, la multiplicité des brins d'herbe, la ramure des arbres, les teintes changeantes du ciel et le silence des espaces nous rendent sensible, en tous lieux, la loi de l'éternelle décomposition; mais le climat, la végétation, chaque aspect, les plus humbles influences de notre pays natal nous ré-

vêlent et nous commandent notre destin propre, nous forcent d'accepter nos besoins, nos insuffisances, nos limites enfin et une discipline, car les morts auraient peu fait de nous donner la vie si la terre, devenue leur sépulcre, ne nous conduisait aux lois de la vie.

Chacun de nos actes qui dément notre terre et nos morts, nous enfonce dans un mensonge qui nous stérilise. Comment ne serait-ce point ainsi? En eux, je vivais depuis les commencements de l'être, et des conditions qui soutinrent ma vie obscure à travers les siècles, qui me prédestinèrent, me renseignent assurément mieux que les expériences où mon caprice a pu m'aventurer depuis une trentaine d'années.

Dans le pays où les miens ont duré, la vallée de la Moselle me paraît trop populeuse encore, trop recouverte de passants pour que j'entende bien ses leçons. J'aime à gravir les faibles pentes qui la dessinent, à parcourir indéfiniment, loin des centres d'habitation, le vieux plateau lorrain et, par exemple, le Xaintois, ancien pays historique, où se dresse la montagne de Sion-Vaudémont.

Venant de Charmes-sur-Moselle, quand j'atteins le haut de la côte sur Gripport, au carrefour où passe la voie romaine, soudain, dans un coup de vent, je reçois sur ma face tout le secret de la

Lorraine. Au loin s'étendent devant moi les solitudes agricoles, et, dans un ciel froid, brusquement, émerge, isolée de toute part, la falaise que spiritualise le mince clocher de Sion. Quel enchantement sous mes yeux, quel air vivifiant me baigne, quelle vénération dans mon cœur! Sainte colline nationale ! Elle est l'autel du bon conseil. Dans toutes les saisons, elle nous répète ce que Delphes disait aux démocrates mégariens: de faire entrer dans le nombre souverain leurs ancêtres, pour que la génération vivante se considérât toujours comme la minorité. Mais en novembre, quand d'épais nuages l'enserrent et que le vent y jette les voix de cent cloches rurales, je vais vers elle comme vers l'arche salvatrice qui porte sur les siècles et dans le désastre lorrain tout ce qui survit à la mort.

Ma pensée française a trois sommets, trois refuges : la montagne de Sion-Vaudémont , Sainte- Odile, et le Puy de Dôme. Le Puy de Dôme régnait chez les Arvernes ; il fut le maître et le dieu du pays où j'ai pris mon nom de famille. Sainte-Odile d'Alsace et Sion de Lorraine président la double région où je veux enclore ma vie; ils symbolisent les vicissitudes de la résistance latine à la pensée germanique. Pourquoi ne dirais-je pas un jour les beaux dialogues que font ces trois divinités, quand le massif cential français contrôle et redresse la

pensée de nos hardis bastions de l'Est? Mais le deux novembre m'invite à des soins plus étroits; ma piété familiale ordonne qu'en ce jour je me préoccupe d'adapter mieux encore mon esprit aux vérités qui sont le fruit lentement mûri de la terre de mes morts.

La colline isolée de Sion-Vaudémont, haute environ de deux cents mètres, se voit de tous les monticules dans un rayon de vingt lieues. Elle a la forme d'un fer à cheval; sur son extrémité méridionale, elle porte le château démantelé des comtes de Vaudémont, d'où sortit la maison de Lorraine qui règne aujourd'hui en Autriche, et, sur sa pointe septentrionale, le couvent et l'église de Sion. C'est ainsi qu'elle élève au-dessus de l'antique grenier lorrain la double tradition religieuse et militaire que chacun de nous entretient dans sa conscience.

Elle fut le centre de notre nationalité. On y vient toujours en pèlerinage. Elle survit au duché de Lorraine, — qu'elle a longuement précédé, puisque les Romains y trouvèrent un dieu indigène. Elle est le point de continuité de notre région.

La plaine agricole, autour de ce sommet, a été négligée de la grande civilisation : ses cultures immuables disciplinent depuis des siècles ses habitants, et sur cette terre antique, l'énergie des

autochtones n'a enregistré que les grandes commotions historiques. Tout s'est passé régulièrement. C'est ici un vieil être héritier de lui-même.

Nul lieu plus favorable pour que nous recevions, dans le recueillement, la pensée profonde de la Lorraine. Mais, à donner comme le fruit d'une seule journée ce qu'une longue suite de méditations a gravé dans notre cœur, je rendrais mal intelligible une discipline que j'ai acquise lentement. Nous irons d'autres fois de Sion à Vaudémont, du couvent à la forteresse, par les hauteurs, en marchant sur les ruines romaines. Je ne sais pas au monde une plus belle promenade. Aujourd'hui c'est déjà l'hiver, le sol est détrempé, le grand vent mal commode : ne quittons point le plateau de l'église et la douce allée des tilleuls dont l'ombrage enchante mes étés.

Voici la Lorraine et son ciel : le grand ciel tourmenté de novembre, la vaste plaine avec ses bosselures et cent villages pleins de méfiance. O mon pays, ils disent que tes formes sont mesquines! Je te connais chargé de poésie. Je vois sur ton vaste camp des armes qui reposent. Elles attendent qu'un bras fort les vienne ressaisir.

Je ne m'embarrasse point de savoir ce que vaut un tel paysage pour un amateur étranger. Si le vent de l'extrême automne ramassait par millions

les feuilles multicolores de nos forêts pour les emporter à la mer, et quand même il voilerait de leur beau nuage le soleil, le sein de la mer, — car elle ignore nos montagnes, — n'en aurait pas une palpitation plus forte; mais un verger lorrain, admiré en juillet, que novembre dépouille, c'est assez pour que fermente en nous toute la série de nos aïeux.

Devant ces terres magnifiquement peignées des sillons de la charrue, devant cette multitude de petits champs bombés comme des cuirasses, je prononce pieusement le Salve, magna parens frugum... «Salut, terre féconde, mère des hommes»...

Quelle solitude pourtant! et comment dire? hostile. En 1 698 , le Père Vincent, « religieux du Tiers-Ordre en la comté de Vaudémont en Lorraine», louait Sion d'être une solitude, tout autant que je fais deux siècles après lui; mais il ajoutait qu'à rencontre de tant de «solitudes affreuses», on trouve en celle-ci «ce qu'il faut pour satisfaire f esprit et la vue ... Il n'y a que Marie qui l'occupe et quelques religieux dédiés à son service qui, dans ce séjour charmant éloignés du tumulte du monde, goûtent la douceur d'une vie tranquille et écoutent l'Epouse de leurs âmes qui leur parle cœur à cœur». Ce qu'aujourd'hui nous entendons sur la haute terrasse n'est point pour nous «satisfaire l'esprit». Vézelise qui ne se connaît plus comme

capitale, se cache dans un pli du terrain. Les châteaux d'Etreval, de Frenelle-la-Grande, d'Ormes, de Mazerot, de Germiny, de Thélod, de Frolois-Puligny sont déchus, et les Beauvau ne veulent plus animer Haroué. La brasserie de Tantonville, oiî Pasteur conduisit ses études sur les ferments, appelle mon attention, mais le grand souvenir qu'elle évoque n'est pas proprement lorrain. Nulle part, semble-t-il , cette plaine ne garde conscience de sa destinée. Elle ne sait même point que l'on s'efforce, par un exercice continu, d'acquérir la possession plénière des richesses morales encloses dans ses cimetières.

Cette indéniale tristesse du paysage de Sion, quelques-uns l'attribuent aux ravins secrets qui ne laissent apercevoir aucune eau sur l'horizon. Et puis ici les maisons ne s'égaient jamais confiantes dans la verdure qu'elles varieraient. Cette dispersion fait l'aspect joyeux de la riche plaine d'Alsace. Mais au comté de Vaudémont, chaque village se ramasse contre l'hiver, contre l'envahisseur. Tant de fois le flot étranger nous recouvrit, sembla nous submerger! Tout fut ruiné, épuisé, hormis la patience de cette bonne terre.

Elle est infiniment morcelée. Ses parcelles composent une multitude de dessins géométriques. Tan-

tôt étendus côte à côte, tantôt placés en étoile, ce sont une série de petits tapis de tous les verts, de tous les roux, plus longs que larges: des tapis de prière. Humble prière que chaque famille murmure depuis des siècles: «Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien».

Les visiteurs qui voudraient plus de pittoresque disent que, devant cette immense marqueterie, ils croient avoir sous les yeux, plutôt que la nature franche , une sorte de cadastre. Mais le cadastre, quel livre excellent! Mon ami Frédéric Amouretti employa longtemps ses loisirs à lire le Bottin des départements. On le moquait, mais ce sage avait sa méthode et, par le Bottin, il mettait en mouvement les personnages qui vivent dans nos villes. Dans cette interminable lecture, il s'est rendu compte du riche mécanisme de la vie française. Voyage-t-il? En traversant une ville, il sait ses mœurs, ses travaux, ses délassements et même les noms de certains habitants, des principaux industriels. Il croit avoir tiré de ce livre mal fait plus d'informations que de tous les ouvrages spéciaux. Eh bien! si nous disposons notre esprit à lire notre paysage natal comme un cadastre, si nous nous renseignons, si nous suivons, de ci, de là, le morcellement des propriétés, leurs évaluations successives, leurs mutations, voilà de grands enseignements pour comprendre notre formation.

La motte de terre qui paraît sans âme, est pleine du passé, et son témoignage ébranle les cordes de l'imagination. Plus que tout au monde, j'ai cru aimer le musée du Trocadéro, les marais d' Aiguesmortes , de Ravenne et de Venise, les paysages de Tolède et de Sparte, mais à toutes ces fameuses désolations, je préfère maintenant le modeste cimetière lorrain où, devant moi, s'étale ma conscience profonde.

Cette colline, les légions l'assaillirent quand César les menait à la conquête du Xaintois, déjà riche en blés et en guerriers. Puis elle protégea la civilisation romaine, quatre siècles environ, contre les flots barbares de Germanie. Quelles divinités adoraient les propriétaires gallo-romains et les esclaves ruraux sur le sommet de Sion? Qu'est-ce que cet étrange Mercure marié à la mystérieuse Rosmerte? A quel Wodan succédaient-ils de qui le nom demeure dans Vaudémont? Le christianisme expropria les idoles impures au profit de la vierge Marie. Les hommes de tous ces villages, de ce Saxon, de ce Chaouilley, de ce Praye, tels que je les vois, et ni plus ni moins marqués pour être des héros, partirent à pied pour la Première Croisade avec leur comte de Vaudémont qui chevauchait. . . Par la suite, nous avons trop compté sur nous-mêmes; nous frappions à tour de rôle sur les Allemands et sur les Français, mais, ayant

été les plus faibles , nous acceptâmes de nous joindre à la grande famille française. . . Du haut de Sion, je vois monter de Vézelise une horde de pillards : c'est 1 793, et des idées venues de Paris habillent cette jacquerie. . . Maintenant, nous formons les régiments de fer que la France oppose à la Germanie. C'est ainsi que les gens de ce paysage qui faisaient déjà la bataille, pour le compte de l'empire romain, contre les barbares de l'Est, sont de nouveau les grands bastions orientaux de la civilisation latine. Au sud-est, voici la ligne des ballons vosgiens que les vicissitudes de la guerre attribuent aujourd'hui pour limites à la France; à l'ouest, voici les forts de Toul. Les Français qui détruisirent les forteresses de Montfort et de la Mothe, n'ont pas changé notre destinée militaire. Comme furent nos pères, nous sommes des guetteurs. Qu'est-ce que la pensée maîtresse de cette région? Une suite de redoutes doublant la ligne du Rhin. Ce fut la destinée constante de notre Lorraine de se sacrifier pour que le germanisme, déjà filtré par nos voisins d'Alsace, ne dénaturât point la civilisation latine.

Aujourd'hui encore, les grands jours de pèlerinage, quand l'antique plateau rassemble une foule dont je connais les nuances et les puissances politiques, je distingue éternellement vivants les éléments de toutes ces grandes choses. Hélas! je

mesure aussi de quelles énergies ces activités privèrent mon antique Xaintois. . .

On dit que la Vierge de Sion guérit les peines morales. Je puis en porter témoignage. Jamais je n'ai gravi la colline solitaire sans y trouver l'apaisement. Je comprenais mon pays et ma race, je voyais mon poste véritable, le but de mes efforts, ma prédestination. Jamais je ne rêvai là-haut sans que la Lorraine éternelle gonflât mon âme que je cro3^ais abattue. Novembre, toutefois, demeure l'instant parfait d'une préparation qui dure toute l'année.

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