Pages neuchâteloises
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Consignes d'utilisation
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Imf. Delaclm-ix el Nieillè -
recueillies
par
Philippe Godet
NEUCHATHL pakIS
DIÎLACHAUX ET. NIESTLH LIHKAIKlli FISCUHACMhK ÉDITEURS , Kti- l;h SLINK
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'Préface.
C'est à la suite des fêtes de l'été dernier que nous avons conçu l'idée de ce recueil. Il nous a paru que la célébration du cinquantenaire de la République neuchàteloise et l'évocation de souvenirs dont ce jubilé a été l'occasion, avaient vivement ranimé, dans le cœur de notre peuple, le sentiment neuchâtelois, A côté de la patrie suisse, à laquelle nous appartenons sans partage, nous ne cesserons jamais d'aimer avec une tendresse profonde cette petite patrie qui, durant des siècles, forma à elle seule un pays.
Devenu canton suisse, Neuchâtel est encore un «pays)) : il l'est par ses traditions historiques, par la fière conscience de son passé, par le caractère particulier de ses habitants, et il s'écoulera bien des années sans doute avant que l'on puisse nous confondre avec nos voisins, avant qu'aient disparu les traits distinctifs de notre physionomie locale.
Mais encore est-il bon, si nous voulons rester nousmêmes, de nous bien rendre compte de ce que nous sommes.
VI Pn'Jacc
Nos écrivains, relus et consultés, nous y aideront. Cest à eux que nous devons demander ce qu étaient nos pères, et coviment, aux diverses époques de son histoire, notre petit peuple a affirmé son individualité.
Préoccupé de ces idées, je me suis mis à feuilleter nos historiens, nos conteurs, à extraire de leurs récits les pages qui me semblaient propres à instruire et charmer les Neuchâtelois d'aujourd'hui, tout en fortifiant en eux le sentiment national.
Je nai nullement voulu composer une anthologie ou une chrestomathie. Aussi quelques-uns de nos écrivains ne figurent-ils pas dans ce recueil, tandis qu'on y rencontre tel auteur qui ne fit jamais profession de l'être. J'ai été guidé dans mon choix par les faits historiques ou les figures d'autrefois qu'il me semblait intéressant de remettre en lumière.
Les morceaux ainsi rassemblés, groupés autant que possible par ordre chronologique des sujets, ouvriront au lecteur une série de rapides échappées sur les cinq siècles qu'ils embrassent.
Nous avons fait une large place à la description des anciennes mœurs aux différentes époques, et nous n'avons pas craint de consulter, sur la vie de nos pères, des écrivains tels que Rousseau et M."*' de Charrière, qui n'appartiennent pas au pays de Neuchâtel, mais qui sont un peu devenus nôtres en vivant parmi nous.
Préface VII
De courtes notices renseigneront le lecteur sur les auteurs cités et sur la source des divers fragments que nous leur empruntons.
Mon rêve serait que ce livre prit place dans toutes les maisons neuchâteloises et quil y devînt véritablement une « lecture. » L'auteur de ce recueil y a trop peu mis du sien pour ne point oser dire que cet ouvrage est intéressant : s'il ne l'avait pas jugé tel, il ne le publierait pas.
Neuchâtel, iS^^.
PHlUPPIi GODin
Le pays de Neuchâtel et le peuple
qui l'habite
par
Frédéric de Chambrier
Frédéric-Alexandre de Chambrier (1785-1857) est un des hommes les plus distingués que notre pays ait produits. On sait le rôle politique éminent qu'il a joué pendant la période qui précéda Tavènement de la République. Il se révéla orateur remarquable non seulement au Corps législatif de Neuchâtel, mais surtout à la Diète helvétique, où le « président Chambrier » était très écouté et tenu en haute estime, même par ses adversaires. Les événements de 1848 le condamnèrent à la retraite, et ceux de 1856, qu'il déplora, lui portèrent le coup de mort. «Vrai Neuchâtelois, — ainsi a dit un de ses biographes, — la patrie, à travers ses vicissitudes, était toujours pour lui la patrie. » Il en a évoqué le passé dans sa belle Histoire de Neuchâtel et Valangin jusqu'à Vavèmment de la Maison de Prusse j parue en 1 840, ouvrage devenu classique pour les Neuchâtelois. Nous en avons extrait deux morceaux : la description du pays de Neuchâtel, et la peinture de la vie de nos comtes au XV^e siècle. — N'omettons point de rappeler que Frédéric de Chambrier fut le promoteur de notre première Académie, qui eut une courte mais brillante existence.
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Au pied méridional du mont Jura, à une distance à peu près égale des deux points par lesquels cette chaîne de montagnes touche aux Alpes et aux Vosges, un lac de neuf lieues de longueur marque la situation géographique du pays de Neuchâtel, et le baigne du côté du Sud-,
Dans quelques endroits, des terres d'alluvions offrent une plaine unie, mais étroite et peu étendue. Presque partout, le terrain s'élève déjà dès la rive. Dans ses ondulations se rencontrent quelques terrasses; bientôt commence la côte rapide de la montagne, et à partir des bords du lac, nulle part il ne faut plus de deux ou trois heures de marche ordinaire pour atteindre les premières sommités du Jura. Toute la portion de sa chaîne, comprise entre les cimes rivales du Chasserai et du Chasseron, appartient à Neuchâtel. Dans cet intervalle, ses chaînons, peu distants, forment entre eux des vallées parallèles et qui s'élèvent l'une audessus de l'autre, comme en triple étage. Si l'on traverse le Jura dans la direction de l'ouest, on se trouve sur la frontière du pays de Neuchâtel, tôt après avoir dépassé le point de séparation des eaux de la France et de la Suisse. Au nord, le pays ne finit qu'à la rivière du Doubs, qui lui sert de limite pendant trois lieues, et dont le cours tranquille et presque insensible entre deux hautes parois de rochers couronnés de sapins et formant dans leurs sinuosités une succession de lacs ou de grandes pièces d'eau, est tout à coup interrompu par une chute de quatre-vingts pieds de hauteur.
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LE PAYS DE NfcUCHATEL
Semblable à l'île d*Itliaque, telle que la dépeint Homère, cette contrée, parsemée de rochers, n'élève pas de coursiers, et n'a pas des plaines spacieuses. Elle n'est pas non plus stérile, elle se dore çà et là de froment, la vigne croît sur ses coteaux, des troupeaux de vaches y trouvent d'excellents pâturages, et elle est ombragée de toute espèce de forêts.
Mais au pied du Jura, il faut que le vigneron, endurci au travail et à la chaleur, remue et reporte sans cesse la terre qui nourrit les ceps. Dans les vallées moyennes, l'active économie du laboureur est la condition du bien-être de sa famille, et dans les hautes vallées, où végète, comme dans sa terre natale, le bouleau nain de la Laponie, et dont la plus élevée semble, par sa température extraordinaire, toucher à la zone glaciale, le montagnard ne recueille guère sur son héritage que la nourriture d'hiver des troupeaux qui broutent l'herbe pendant l'été sur les cimes du Jura. Essaie-t-il d'ouvrir et d'ensemencer un vieux pré, la gelée d'une nuit froide au mois d'août vient souvent détruire sa récolte et ôter à une pauvre famille l'espérance de se nourrir d'un grossier pain d'orge, fruit de son labeur.
Cependant le vigneron de race, que le temps présent n'a pas amolli, se plaît sur ces collines où il a vu, dès son jeune âge, se lever et se coucher le soleil. Suspendant parfois son travail, les mains croisées sur sa bêche et relevant la tête, il porte sts regards sur un immense horizon ; il se repose et ranime son courage en admirant la nature. Cette vigne qui l'a courbé, raidi
et usé avant le temps, il l'aime et ne peut s'en séparer. Six jours de la semaine, il y a fatigué ses bras vigoureux, et le dimanche, c'est là qu'il promène ses pas ; il s'y réjouit en voyant dans ses fruits croissants la bénédiction de Dieu. Vieux et cassé, il s'y rend néanmoins chaque matin. Les soins variés et intelligents qu'exige incessamment la culture de cet arbuste, noble entre tous, et que le poète romain appelait sacré, sont encore la récréation du vigneron dans son dernier âge. Appuyé sur son bâton, le corps presque parallèle au sol, il se traîne auprès de ses vieux ceps qu'il a élevés et façonnés et qu'il connaît comme ses enfants ; il les couche encore dans la fosse pour leur faire commencer une nouvelle vie, et en parlant de celle où il va lui-même descendre : « La vigne, dit-il, c'est comme le train du monde. Ici c'est fini pour moi, mais il y a autre chose là-haut. »
Vivant pendant six mois de l'année au milieu de^ neiges, le montagnard neuchâtelois est devenu industrieux par nécessité. Toujours assis et toujours travaillant, il ne songe qu'à accélérer, diviser et multiplier le travail. Vif et ingénieux, il poursuit toute espèce de perfectionnements et d'inventions. Actif et entreprenant, il cherche sans cesse des marchés nouveaux et plus lointains pour les produits délicats et précieux de son industrie, ouvrages d'un art admirable, et où souvent, à son insu, une haute science a dirigé sa main. Dans le monde entier ses montres indiquent les heures du jour et de la nuit et donnent la mesure du temps. Lui-même aussi va visiter les deux
LE PAYS DE NEUCHAThl.
Indes et former des établissements à la Cochinchine et à Mexico. Mais quand la fortune a couronné ses efforts, il revient vivre et mourir dans la vallée du Jura qui Ta vu naître. Dans nos froides répions, disent cQs hommes gais et amis des plaisirs, il ne croît que de l'herbe et des sapins. Nous ne les abandonnerons pas toutefois, parce que là est notre patrie. Mais nous y élèverons de superbes demeures, nous y ferons arriver tout ce que la terre produit de meilleur sous un ciel plus favorisé, toutes les recherches et les divertissements des grandes villes.
Malgré cette diversité de physionomies locales, plu-
sieurs traits saillants et qui sont communs aux Xeuchâtelois de toutes les régions du pays, les caractérisent comme un même peuple. Ils ont tous respiré l'air pur et vif du Jura, et leur esprit est ouvert à l'intelligence de toutes choses. Faciles à persuader par la raison revêtue de formes bienveillantes, ils ne supportent pas la moindre injustice ; ils s'irritent d'une simple parole décelant le mépris. Quoiqu'ils sachent discerner et goûter ce qui est bon dans les choses nouvelles, ils tiennent fortement à leurs coutumes et à leurs traditions anciennes. On voit qu'ils vivent depuis vingt générations au sein d'une liberté vraie, dont ils possèdent en repos et avec plénitude la réalité, tandis que tant de peuples se fatiguent à en poursuivre le fantôme.
Le caractère neuchâtelois
par
Philippe Godet ^
Pareil à la république de Genève, le pays de Neuchâtel a une grande histoire sur un très petit théâtre. Positif et avisé , esprit net, ouvert, volontiers caustique, nullement rêveur, un peu terre à terre, le Neuchâtelois n'eut qu'une préoccupation à travers les âges : étendre ses franchises et les défendre contre ses princes. Les bourgeois de Neuchâtel, suivant l'énergique expression d'un de leurs historiens, « sont toujours à l'affût de droits nouveaux. » Ce n'est point contre des ennemis extérieurs qu'ils ont eu à lutter, c'est contre leur gouvernement qu'ils ont soutenu sans relâche, avec une âpre ténacité, des libertés communales qu'ils font fièrement remonter jusqu'à la charte de 1214, Le sens profond du droit, voilà le trait saillant du caractère de ce petit peuple ; aussi sa littérature consiste-t-elle surtout en travaux de jurisprudence et d'histoire, en écrits de polémique, en pamphlets amers. La Réforme, que le Neuchâtelois a facilement
* Histoirt' lit tria itr de la Suisse française. Ncucliâtel, 1890.
LE CARACTERE NEUCHATKLOIS
acceptée, Ta aussi marqué de son empreinte ; mais la main de Farel, moins puissante et moins rude que celle de Calvin, si elle n'a pas aussi énergiquement repétri le caractère national, a peut-être laissé subsister davantage l'originalité des physionomies individuelles.
Le Neuchâtelois de vieille roche n'est du reste pas le même dans le Vignoble ou dans les hautes vallées du Jura; deux races semblent cohabiter dans ce pays. Si toutes deux se distinguent par un amour jaloux de leur indépendance, le montagnon est plus simple, plus éveillé, plus impétueux dans ses mouvements, plus hardi dans ses entreprises. Doué de merveilleuses aptitudes pour les arts mécaniques et d'une probité qui s'allie au génie des affaires, au goût des voyages, le montagnon a créé une industrie dont les produits sont connus dans le monde entier, et sur laquelle il concentre toutes les ressources de sa vive intelligence.
L'homme du bas se livre moins aisément, enveloppe sa cordialité réelle sous cette politesse un peu façonnière dont souriait Jean-Jacques ; la crainte de se compromettre ou celle d'être dupe enlève à son commerce le charme de l'abandon. Il est correct, circonspect, ami de la règle et des idées connues, son cœur obéit sans peine à sa tête, et sa raison réprime sans effort les écarts d'une imagination rarement exubérante. Il manque au Neuchâtelois ce grain de folie qui assaisonnerait si heureusement ses qualités solides et ses patriarcales vertus. Il est sage et s'en contente.
Lorsqu'il l'a voulu, ce peuple a appliqué avec succès aux lettres et aux sciences son esprit sain, vigoureux et lucide. Le goût de l'observation attentive et minutieuse, joint à l'amour ardent du coin natal, a suscité chez lui des naturalistes, des peintres, et même des romanciers.
Quant à la poésie, elle n'y existe qu'à l'état d'exception, y ressemble à une plante exotique, et ceux de ses fils qui entendent le secret appel de la chimère, risquent de se trouver longtemps encore étrangement dépaysés. En revanche, l'instruction positive est depuis de longs siècles en honneur parmi ces populations éprises de clarté, et Neuchâtel, comme Genève, comme Lausanne, fut, dès le temps de la Réforme, une ville-école.
L'époque lacustre
par
Louis Favre
Les stations lacustres nous ont livré des secrets fort iniCrcssants sur la vie et les moeurs des habitants primitifs de nos rivages. Les savants ont rédigé de fort beaux mémoires sur Page delà pierre, du bronze et du fer ; nos musées renferment des trésors provenant de ces temps préhistoriques. Ce qui nous manque peut-être encore, c'est un exposé simple, populaire, accessible à tous, des résultats de tant de travaux et de recherches. Cependant, M. Louis Favre, dans son attachante histoire du Robin >oti de la Tènè, a très heureusement résumé, dans une conversation de son héros avec un pêcheur d'antiquités, ce que chacun devrait savoir de nos stations lacustres. Nous ne pouvons mieux faire que de reproduire ces pages, qui cachent une science très précise sous la fantaisie du dialogue.
C'était pendant l'hiver; depuis quelque temps Henri Beauval voyait deux bateaux, montés par des inconnus, sortir de la Thièle, explorer le lac dans tous les sens, s'arrêter çà et là et se livrer à un genre de pêche qui lui paraissait incompréhensible. La recherche attentive, minutieuse, persévérante, à laquelle ils se
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livraient, piqua sa curiosité ; mais l'un des pêcheurs était d'une condition trop au-dessus de la sienne pour qu'il osât s'approcher d'eux et les interroger familièrement ; il se bornait à les observer de loin à l'aide de sa lunette, et à faire mille conjectures sur la nature et le but de leur travail.
Maintes fois, il les avait vus retirer de l'eau des objets qu'ils examinaient avec une sorte de passion et qu'ils arrangeaient dans une caisse avec une satisfaction évidente. Chacune de ces trouvailles semblait leur communiquer une nouvelle ardeur. Dès leur première halte, il avait "remarqué qu'ils ne prenaient pas de poisson; que pouvaient-ils donc chercher et découvrir dans le lac ? était-ce peut-être un trésor ?
Cette idée une fois introduite dans son esprit avait fait du chemin en exaltant son imagination. Il se disait que, depuis des siècles, les naufrages avaient dû précipiter dans les profondeurs du lac des objets de toute nature et des valeurs considérables. Combien d'embarcations richement chargées, fuyant devant l'ennemi, avaient sombré sous les coups de la tempête ou dans les aventures d'un combat. Peut-être ces inconnus avaient-ils un secret pour découvrir ces richesses ; il avait entendu parler de la baguette divinatoire et vanter les hauts faits d'une vieille somnambule, affreuse sorcière, qui exploitait la crédulité des villageois et qui prétendait dominer toutes les forces de la nature par les pratiques mystérieuses du magnétisme.
Telles étaient les réflexions de Beauval, lorsqu'il
l'époque LACUSTRK I l
épiait, de loin, la barque dont les allures singulières déroutaient sa pénétration.
Un jour le personnage qui dirigeait les recherches ne parut pas; son subalterne, un simple paysan vêtu d'une blouse bleue déteinte, était à bord du canot. Beauval, qui était en chasse au milieu du lac, le vit ramer vers la baie d'Auvemier, y jeter l'ancre et prendre ses dispositions pour y passer la journée. Décidé à en avoir le cœur net, il mit le cap sur Tembouchure de TAreuse, côtoya le rivage de Colombier, qui, dans la belle saison, présente une succession de sites enchanteurs, et s'approcha insensiblement de l'étranger.
Celui-ci, penché sur l'eau, calme et limpide comme elle Test en hiver, semblait déchiffrer quelque inscription ensevelie dans les sombres profondeurs; de temps à autre il prenait une longue perche qu'il maniait avec précaution, la plongeait dans l'eau, puis la retirait lentement et ramenait à la surface un butin invisible qu'il déposait soigneusement dans son bateau. Beauval le vit sortir du lac un vase noir de forme bizarre, qu'il prit à deux mains, et dont le contenu parut lui causer une agréable surprise.
— Trouve-t-on des doublons dans ces vieux pots ? dit Beauval.
— Moi, pas parler français, répondit l'autre sans regarder son interlocuteur.
Beauval habitait depuis trop longtemps la frontière bernoise pour ne pas savoir quelque peu la langue de ses voisins.
— Que diable pouvez-vous faire de ces vieux poê-
Ions ? reprit-il en voyant le soin minutieux avec lequel il emballait, pour la conserver intacte, cette noire poterie toute ruisselante ; venez-vous remonter ici votre batterie de cuisine ?
— Antiquités..., dit le Bernois, avec un grand sérieux.
— Je ne sais ce que vous voulez dire, mais quand je rencontre ces vieux caquelons, je m'amuse à les mettre en pièces; j'en ai cassé des centaines, et tous les pêcheurs en font autant.
— Dommage, bien dommage ; si vous saviez ce que c'est, vous ne le feriez plus.
— Est-ce que cette terraille aurait quelque valeur?
— Je crois bien ! Ce sont les restes du mobilier des anciens habitants du pays.
— Hein ? dit Beauval d'un air goguenard, des anciens habitants du pays?.
— Oui, ils avaient leurs demeures sur les lacs.
— En voilà d'une autre ! Comment sait-on cela ?
— Depuis les découvertes faites par M. Keller dans le lac de Zurich, il n'y a pas longtemps.
« Tiens, pensa Beauval, ce paysan a l'air d'en savoir plus long que moi sur mon propre lac^ que je croyais connaître sur le bout du doigt. »
— Dites donc, landsrnann, reprit-il, vous ne me ferez pas croire que vous péchez ces tessons pour votre plaisir.
— Non, mais pour le compte du colonel Schwab, de Bienne, qui me paye bien.
— Etes-vous pêcheur de profession?
L ÉPOQUE LACUSTRF I \
— Nous sommes tous pécheurs dans ma famille ; je suis de Sutz au lac de Bienne ; je m'appelle Hans Kopp.
Le jeune Bernois parlait avec tant de sérieux, il y avait tant de bonhomie sur sa face ronde et imberbe, et de candeur dans ses yeux bleus, il paraissait si rempli de l'importance de sa mission, que Beauval se sentit ébranlé.
— Et que fait-il de cela, votre colonel ?
— Une collection dont on parlera un jour et qui attirera à Bienne bien des savants. On y verra tous les ustensiles, toutes les armes dont se servaient à l'ordinaire les sauvages qui vivaient ici il y a trois ou quatre mille ans.
— Trois ou quatre mille ans ! s'écria Beauval en faisant un haut-le-corps.
— Oui, au moins, à ce que disent les savants.
— Alors, vous trouvez autre chose que des pots ?
— Sans doute; voilà des couteaux, une faucille, une pointe de lance, trois bracelets qui étaient renfermés dans le vase que je viens de retirer du lac, et, si mes yeux ne me trompent pas, je vois au fond de Teau une belle hache que je m'en vais pincer.
Beauval, confondu, regardait son compagnon avec des yeux hébétés, et se demandait si tout cela était réalité ou pure fantaisie. Kopp, toujours sérieux et affairé, descendit dans l'eau sa perche, à l'extrémité de laquelle était assujettie une forte pince qu'un ressort tenait fermée ; il fit jouer un fil de fer qui se prolongeait le long du manche, ouvrit les mâchoires de
l'instrument, saisit un objet indistinct qui tremblotait sur le fond caillouteux, et le ramena lentement à la surface.
— Oui, c'est une belle hache, dit-il avec satisfaction ; on nomme aussi cela un kelt, mais je ne sais pas pourquoi.
Et il tendit sa trouvaille à Beau val. Celui-ci tourna et retourna la hachette, dont une face était couverte de concrétions calcaires, mais dont l'autre était jaune et brillante comme de l'or. Il eut un éblouissement, ses rêves de trésors lui revinrent à l'esprit.
— Je commence à comprendre, dit-il d'un ton confidentiel ; les pots, les caquelonSj c'est pour la frime, mais voici le solide, hehi, cher et fidèle confédéré ; c'est tout simplement de l'or.
— Herr Gott, nei ! dit le Bernois ; pas tu l'or, non ma fach ! Moi aussi croire, aber c'être non pas tu l'or, mais tu bronze, ta, mi Seele!
— Du bronze ?
— Oui, comme on fait les canônes; nous avons peaucoup des canônes à Perne. Moi être artilleere, moi tirer les canônes, poum, poum.
— Ainsi ces sauvages se fabriquaient des haches, des faucilles, des couteaux, des bracelets de bronze, fort joliment travaillés, et ornés de gravures.^ Savezvous que je les trouve bien expérimentés pour des sauvages ?
Hans Kopp sourit comme un homme qui en sait plus long qu'il ne veut bien le dire et qui va révéler une chose considérable.
l'époque LACUSTRK I )
— Ne bougez pas, dit-il, afin que Teau reste calme, et regardez au fond : ne voyez-vous rien ?
— Je vois des cailloux et des bouts de piquets plantés dans le sol ; ces scélérats de piquets où mes filets vont s'accrocher et se mettre en lambeaux ; il v en a partout, je ne les connais que trop; on devrait les extirper du lac.
— C'est sur cts pieux que les sauvages bâtissaient leurs cabanes; ici était autrefois un village sur pilotis.
— Farceur !
— /û, mi SeeUy et il n'est pas le seul ; nous avons déterminé l'emplacement d'une cinquantaine dans nos deux lacs de Bienne et de Neuchâtel ; la plupart correspondent aux villages établis plus tard sur terre ferme. Seulement, faites attention à ceci, les uns possédaient le bronze, mais les autres n'ont connu aucun métal.
— Et de quoi étaient faits leurs outils et leurs armes?
— De pierre et d'os.
— Tiens! dit Beauval en devenant rêveur, je commence à comprendre; j'ai vu effectivement de vrais sauvages armés de flèches dont les pointes étaient de silex et qui avaient dans leurs mains des haches de pierre ; je les ai vus chez eux.
— Vous avez vu cela, vous ? dit Hans en posant sa pince et en contemplant Beauval de la tête aux pieds.
— Oui, dans mes voyages.
— Jusqu'où avez-vous été ?
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— Oh ! j'ai navigué sur le Grand-Océan et j'ai fait le tour du monde; j'ai été marin, sur un vaisseau.
— P(?/;ç, donner! c'est plus loin que la Suisse; moi je n'ai guère dépassé les frontières du canton de Berne. Alors vous devez connaître ceci ?
Et Gottfried retira divers objets d'un petit sac tout mouillé qui gisait dans un coin de sa barque.
— Parbleu ! voilà des haches de pierre et des pointes de flèches semblables à celles que j'ai vues encore en usage chez les Indiens de l'Amérique et les Kanacks de l'Océanie.
— C'est bien loin ?
— A des milliers de lieues, et ces hommes étaient rouges, presque nus, et ils portaient des plumes sur la tête.
— Avaient-ils peut-être des bracelets et de longs cheveux retenus par de grandes épingles ?
— Us avaient des bracelets aux bras et aux jambes, et ils avaient des aiguilles d'os dans les cheveux.
— Comme ceci? et il tira de son sac les objets qu'il venait de nommer.
— Oui, à peu près ; et je me rappelle que certaines peuplades avaient leurs huttes sur pilotis pour s'abriter des bêtes féroces.
— Ah ! vous avez vu cela, vous ? répétait le Bernois, heureux d'entendre de la bouche d'un de ses égaux, témoin oculaire, la confirmation de ce qu'il tenait des savants antiquaires qui avaient réclamé ses services. Eh bien, tout ce que je viens de vous montrer est retiré du lac, où ces débris des temps anciens
l'époque lacustrk 17
dorment en paix depuis des siècles et des siècles. Tout y est, les armes, les outils, la batterie de cuisine, la vaisselle avec l'empreinte des doigts du potier, les fragments des cabanes, les hommes même, ajouta-t-il à voix basse, comme s'il craignait d*ctre entendu.
— Les hommes? pas de bêtises, ami Hansli.
— Oui, les hommes; quand on fouille au milieu des pilotis, on rencontre des ossements humains ; j'ai vu un ou deux crânes qui vous regardent avec leurs grands yeux, qui vous menacent de leurs dents, et qui ont un bon petit coup de lance tout au travers, pour montrer que ces gaillards, quand ils se rossaient, n'y allaient pas de main morte.
— Mes filets ont plusieurs fois ramené des crânes, mais je n'ai jamais eu l'idée de les examiner; je les prenais pour ceux des pauvres diables qui se sont noyés par centaines dans ce grand bassin, et je m'empressais de les rendre à leur tombeau.
— Ce n'est pas tout, dit Hans ; il paraît que ces villages, établis sur l'eau, ont été brûlés; le sol est rempli d'une couche de cendres et de charbons ; tous les débris de bois sont charbonnés ; c'est même la présence de ces charbons qui nous avertit que nous allons faire des fouilles fructueuses. Mais je ne suis pas ici pour bavarder ; il faut profiter des eaux calmes et claires pour jouer de la pince.
— Maître Hans Kopp, vous êtes un brave garçon et un habile homme. Vous m'avez appris bien des choses qui me bouleversent, et il me faudra du temps
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pour en revenir. Voulez-vous venir boire une bouteille à Auvernier, je vous la payerai avec plaisir, ils ont de bon vin blanc ?
— Non, je vous remercie, dit le Bernois en regardant le ciel et les nuages, demain nous aurons du vent, et il faut profiter des eaux claires et du temps calme ; les jours sont déjà si courts. A propos, avezvous fait bonne chasse ?
— Il y a très peu de canards, cette année, et ils sont mauvais; ils s'envolent avant qu'on soit à une portée de canon ; de méchantes bêtes, qui deviendront toujours plus farouches. Ce sont les mauvais chasseurs qui les pervertissent. Quand vous passerez à l'entrée de la Thièle, devant la cabane à Robinson, donnez un coup de sifflet, comme cela ; je serai bien aise d'avoir de vos nouvelles.
— Ne partez pas sans emporter un souvenir des pécheurs primitifs, nos antiques patrons; prenez cet hameçon de bronze et cet autre de bois de cerf, vous essayerez leur vertu sur les brochets d'aujourd'hui.
Beauval prit les hameçons en riant et les mit dans sa poche ; un moment après, il faisait voler sa légère nacelle sur l'eau tranquille. Tout en ramant, il songeait aux choses inattendues et extraordinaires qu'on venait de lui communiquer, et bien qu'il fût un homme positif et pratique, son imagination était vivement excitée. Le fond du lac venait de révéler une partie de ses secrets; les noires profondeurs, où le regard humain ne peut pénétrer, se transformaient en un
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musée inépuisable où reposaient, dans un état de conservation parfaite, les restes de l'industrie des ^cnérations disparues, et qui ne demandait qu'à être fouillé pour livrer au monde étonné toutes ses richesses.
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Mœurs du XV™^ siècle
par
F. DE Chambrier ^
Jean de.Fribourg avait conservé l'usage de faire chaque année un séjour dans ses divers châteaux. En les voyant, on a peine à le croire aujourd'hui, et pourtant ii ne s'agissait pas de simples parties de chasse, mais de vrais établissements avec tout l'hôtel. Il ne sujfHt pas de dire que le temps a ruiné ces habitations, il faut convenir qu'il a ruiné bien davantage encore l'ancienne simpHcité.
Alors la maison du comte était presque entièrement approvisionnée par les produits de ses domaines ; des bœufs étaient engraissés dans le grand pré du Vautravers, les grains et le vin, livrés par les fermiers des dîmes, des mouHns et des fours banaux; les pêcheurs du lac payaient leurs redevances en palées et en bondelles, et les cens-fonciers donnaient les volailles, les fromages, la cire, l'huile et la toile. On n'achetait guère que le sucre et les épiceries, et la dépense courante de l'hôtel était de douze à quinze livres par semaine.
* Histoire de Neiicbâtel et Valangiii. Chapitre X.