‹ Pages neuchâteloisesChapitre 2 sur 40 · MŒURS DU XV»"« SI<^.CLE · texte numérisé non relu

MŒURS DU XV»"« SI<^.CLE

Entre tous les vins du pays, ceux du clos et du plan de Serrières étaient choisis pour la table du comte. Avec les truites de TAreuse, l'abondance des viandes de toute espèce faisait la somptuosité des festins offerts aux seigneurs étrangers, et des banquets annuels où le comte, en bon père de flimille, aimait i réunir autour de lui ses enfants.

De toute ancienneté, le comte, ou son lieutenant s'il était absent, donnait à ses officiers et aux vingtquatre jurés de la ville de Neuchàtel deux repas annuels. A celui du lendemain de Xocl, fcte de Saint- Etienne, les bourgeois seuls étaient invités. Les ollîciers l'étaient avec eux à celui du l*»" janvier, qu'on appelait déjà vulgairement l'an neuf, quoique pour les actes publics, le commencement de l'année qui, dans la chrétienté, datait généralement alors du jour de Pâques, fût fixé à Neuchàtel et dans le diocèse de Lausanne au 25 mars, jour de l'annonciation de la Vierge.

La ville offrait aussi quelquefois un repas à son seigneur; on mangeait à l'auberge, tenue tantôt par le maire de Neuchàtel, tantôt par un chanoine ou un gentilhomme de bonne maison. Le festin donné par les bourgeois aux noces de Jean de Fribourg coûta cinquante-neuf sols, et le repas d'avènement cent sols, et sûrement rien ne fut épargné.

Il n'y avait nulle recherche au château dans les choses de tous les jours, et, au milieu d'une quantité de vaisselle d'argent, Jean de Fribourg mangeait d'ordinaire sur l'étain, tandis que ses pages et les jeunes

enfants du margrave d'Hochberg se servaient d'écuelles de bois, aujourd'hui méprisées du pauvre et réservées pour la mortification des trappistes.

C'était l'usage ancien du château que le comte et la comtesse dînassent séparément ; le comte avec les chevaliers, les écuyers et les prêtres de l'hôtel (le portier du château jurait sur l'Evangile de n'introduire nulle autre personne à l'heure du manger) ; la comtesse avec ses demoiselles et avec les femmes des principaux bourgeois qu'elle invitait quelquefois à sa table. Ces demoiselles, au nombre de six ou de huit, étaient vêtues de robes violettes de Uvrée, comme la comtesse elle-même. Marie de Châlons réservait pour les occasions d'éclat ses joyaux, ses perles, les étoffes de Damas, les houppelandes de velours, les tissus de drap d'or et d'argent, les fourrures de gris, de martre et d'hermine. Mais, dans ses habitudes, elle conservait les mœurs simples de Marie de Vergy, et elle les transmit à Marguerite de Vienne.

Malgré leurs grands noms, aucune de ces nobles dames ne dédaignait les soins de l'économie domestique. C'est à elles que les receveurs du comte remettaient les pièces de toile destinées à l'usage de la maison, et la rite qu'elles filaient au fuseau avec leurs femmes. Marie de Châlons surtout ne craignait pas d'entrer dans les moindres détails, et elle tenait même note de la tonte de ses moutons. Elle se plaisait aussi à envoyer cueillir des simples sur les montagnes et à soigner la préparation de remèdes balsamiques, comme celle des confitures de divers fruits et des épices

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de chambre, qu'on déposait le soir, avec un yjAnd flacon de vin rouge de Serrières, dans Tappartcmcnt des hôtes du château.

Les hommes du jour, qui sont choqués de Tapprct des festins des héros d'Homère, souriront aussi des mœurs de ces preux de la chevalerie, plus enfants et à la fois plus hommes que nous.

Les pauvres n'étaient pas oubliés. Lors des solennités de la Semaine sainte, on leur foisait au château des distributions abondantes. Treize pauvres mangeaient le Jeudi saint avec la comtesse, et chaque jour de l'année l'écuelle-Dieu était portée au malade et attendait le voyageur.

Jusqu'à la dernière année de sa vie, le comte Jean de Fribourg s'occupa des soins de l'administration ; lui-même présidait son conseil, allait tenir ses journées dans tout le pays, surveillait ses affaires, et, chaque semaine, voyait et signait les coniptes de sa maison. Le jeu de la paume, la pêche, la chasse, étaient ses passe-temps, lorsqu'une récréation plus noble ne remplissait pas ses loisirs II avait aimé la lecture dès sa jeunesse, et dans ses dernières années il y trouva une douce distraction à ses douloureuses infirmités. La vivacité de son goût se marque dans une lettre au sire de Vaumarcus : « Je cuide être de mon oncle de Vergy comme si j'étais son fils. Il m'a prêté la Bible en roman, la plus belle que vous vissiez oncques, et les chroniques de France, moult belles aussi. »

L'imprimerie n'était pas découverte, et Jean de Fribourg fit copier beaucoup de manuscrits pour for-

mer sa bibliothèque, la première que Ton ait eue à Neuchâtel. Elle se composait surtout de traités de guerre et d'histoire, et de romans de chevalerie, qu'on lisait en famille auprès du grand foyer, et qui n'avaient pas entre tous le moins d'attrait. Preuve en est le soin que prit Marie de Châlons de faire recouvrir de parchemin neuf un vieux Lancelot tout usé.

Pour se récréer dans le château, on avait le harpeur et le ménestrel, qui chantaient des romances en s'accompagnant de la viole ou de la harpe^ les trompettes qui sonnaient des fanfares, le nain et le fol, êtres attristants, qui égayaient les grands de ce siècle, et les jeux de cartes et de dés; mais le jeu n'était pas cher, à en juger par une partie de dés le jour de la fête de saint Nicolas, pour laquelle on délivra à Marie de Châlons deux sols et neuf deniers.

Enfin, les grandes fêtes de la chrétienté étaient accompagnées de spectacles religieux. Les chanoines, les chapelains et quelques laïques étaient les acteurs de cQs spectacles, qu'on représentait aux frais de la ville dans l'église de Notre-Dame. Le jour des Rois, on donnait l'adoration des mages et des bergers; pendant la Semaine sainte, le mystère de la passion, et à Pâques, celui de la résurrection de notre Seigneur.

Tout le peuple assistait avec le comte à la représentation, et une garde extraordinaire veillait durant ces jours-là à la sûreté de la ville.

Le Moùtier du Loclc

par

T. Combe.

Le morceau suivant est tiré d'une brochure publiée Tan dernier à l'occasion de l'inauguration des nouvelles cloches du Loclc. T. Combe a mis en tête de ce ï)etit recueil (Lis Cloches du Loch) la charmante causerie historique que nous reproduisons, esquisse rapide et vivante de l'histoire de la Mère-Commune des Montagnes. On nous saura gré de transcrire ici ces pages du spirituel écrivain.

Dès notre enfance, nous avons passé au pied de cette tour grise, gamins flâneurs allant à Técole livres sous le bras, ou jouant sous les ormes de la terrasse, ou contemplant, bouche bée, le cadran solaire dessiné au mur, 1' «horologe à soleil, » comme disent les vieilles écritures ; ou bien, rangés en file curieuse, offrant l'hommage de notre admiration à quelque épousée qui sortait toute blanche de l'église sombre ; naïvement, sans savoir le dire, nous sentions qu'il fallait une vierge à ce portail, et nous ne regardions qu'elle et pas du tout l'époux.

Ou bien, en un cortège solennel de promotions, deux à deux nous avancions sur les dalles du parvis ;

de chaque côté, une haie de musiciens graves, qui nous paraissaient, à nous petits, gigantesques et beaux, sonnaient dans le cuivre d'éclatantes fanfares ; les cloches, au-dessus de nos têtes, de leurs vibrations puissantes ébranlaient les airs, et dans cet orage de sons, notre petite âme enfantine, toute remuée d'enthousiasme, sentait comme un désir de s'envoler.

Et les soirs de Noël, ah ! les soirs blancs et étoiles, où toute l'église rayonne de la grande clarté intérieure qui l'illumine, où le porche ouvert laisse échapper les chauds effluves résineux du sapin, quand la foule s'en va joyeuse, petits enfants émerveillés, hommes soucieux et mères pensives, redevenus enfants pour un soir.... C'est alors qu'on l'aime, le vieux Moûtier; c'est alors qu'on le sent un ami vrai, mêlé à toute notre vie.

Nous l'avons tant vu, le Moûtier, que nous ne savons pas même s'il est beau. Il faut qu'on nous le dise ; il faut qu'un artiste admire la couleur austère et douce de cqs moellons gris, l'harmonie solide de ses lignes ; il faut qu'on nous montre les nervures élégantes de la voûte intérieure ; il faut qu'on nous explique le portail, qui n'a point l'élancement de l'ogive gothique, mais qui est plutôt de courbe romane, humble et robuste comme notre vie montagnarde ; et nous ne savons point si nous sommes contents ou fâchés que les démolisseurs d'idoles aient vidé toutes les niches, brisé toutes les statuettes, rendu les socles veufs et désolés.... Et si la Société d'embellissement, cette marraine de notre village, se proposait de restaurer

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