‹ Pages neuchâteloisesChapitre 26 sur 40 · J.-J. ROUSSEAU AU VAL-DE-TRAVHRS I · texte numérisé non relu

J.-J. ROUSSEAU AU VAL-DE-TRAVHRS I

silence, ce lapsus memoriœy lorsqu'on sait d'un témoin oculaire l'entrain, la gaîté que Jean- Jacques apportait à ces explorations ; il en était l'âme, il y mettait tout son cœur et tout son esprit, ayant laissé au logis, près de Thérèse, ses soucis, sa misanthropie, même tout sentiment d'amour-propre et de supériorité. Bonnes gens, aimables et gais, étaient ses compagnons ; bon homme il était lui-même avec eux : l'auteur avait disparu, il ne restait que le fils de l'horloger se livrant avec abandon aux libres allures que permet la montagne et au bien-être enfantin qu'elle inspire. Ces entr'actes à son rôle officiel, ces intermèdes champêtres au miheu de la tragédie, valaient bien, ce me semble, la peine d'être rappelés. Ils auraient jeté quelques notes claires et réconfortantes dans la symphonie lugubre de ses plaintes, et par cela n'eussent fait qu'en accentuer le ton grave et pathétique. La vie n'est jamais si simple et toute tournée d'un seul côté; les nuances s'y mêlent et s'y confondent perpétuellement : le blanc compense le noir, le rire perce les pleurs, l'arc-en-ciel traverse l'orage. L'homme ne supporterait pas la douleur si le sourire et l'espérance n'en venaient par moments tempérer l'amertume, ni la joie, entièrement dépouillée d'inquiétude ou de regret. Cette loi ressort tellement de notre nature et de l'ordre des choses, que, malgré soi, on se prend à douter de la parfaite exactitude d'une histoire qui n'en tient pas compte. Si nous sommes parfois trop peu touchés du chagrin de Rousseau, si nous cherchons à expliquer ses tristesses par l'influence d'une idée fixe

et d'une aberration d'esprit, peut-être ne faut-il pas l'attribuer à une autre cause. Croire à un complot universel, à une persécution générale, est aussi difficile qu'à une bienveillance absolue et à un bonheur sans intermittences.

Cette réflexion s'adresse également, je ne puis le cacher, au récit qu'un ami de Jean-Jacques nous a laissé de leurs courses dans la vallée et aux environs. Il y manque des ombres. Au milieu de ce pastel tout frais et tout bleu, on voudrait quelques touches, au moins, grises et ternes. Mais le prenant tel qu'il est, et le plaçant à côté du tableau sombre peint par Rousseau, l'un complète l'autre; nous avons l'image vraie. Les contrastes et les oppositions s'expliquent d'ailleurs. Celui-ci, malade, vieilli, persécuté, ne voyait plus le monde, les hommes et lui-même que dans le reflet crépusculaire d'un soir d'hiver. Celui-là était resté sous le charme des heures passées dans l'intimité d'un grand homme.

Ce narrateur couleur de rose se nommait d'Escherny : il était né à Neuchâtel, d'une famille noble et riche, naturalisée à la révocation de l'Edit de Nantes. Sans être un grand écrivain, un grand penseur, un grand artiste, il avait de l'instruction, de l'esprit et le goût des choses distinguées. Musicien, auteur, épicurien, philanthrope et philosophe, ce fut un amateur en tout et parfait gentilhomme par-dessus le marché. Au commencement de l'année 1762, il s'était lié à Paris avec la plupart des littérateurs et des encyclopédistes, et chez l'un d'eux il avait rencontré Rousseau, mais

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sans lui parler. Lorsqu'il le sut établi dans son pays, lui-même revint s'y fixer.

J'avais loué, dit-il, une petite maison à Môtiers pour jouir des charmes d'un vallon délicieux, pour y être seul, pour y vivre avec moi-même entre la culture des lettres, la promenade et la chasse. Le petit établissement que j'y avais formé n'avait aucun rapport avec l'homme illustre qui habitait le même village. J'ai été près de trois mois sans l'apercevoir ou le rencontrer. C'est à travers la joie bruyante d'une fête et d'un bal que je devais pénétrer jusqu'à lui, et ce qui peut surprendre, c'était dans les montagnes de la Suisse, dans les gorges du Jura, qu'en hiver quatrevingts personnes des deux sexes, toutes bien mises, et dans le nombre vingt croix de Saint-Louis, se trouvaient rassemblées pour cette fête. M"'' Levasseur vint à moi :

— Comment, iMonsieur, vous êtes ici depuis plusieurs mois et vous n'êtes point venu voir M. Rousseau !

— Je sais. Mademoiselle, que M. Rousseau n'aime pas les visites, que ce qu'il redoute le plus ce sont les importuns, et je n'ai pas voulu en augmenter le nombre.

— Vous n'avez rien à redouter de ce côté-là, me dit-elle, et je vous réponds que M. Rousseau vous verra avec le plus grand plaisir.

Deux jours après, je me rendis à cette invitation. Je trouvai Jean-Jacques assis sur un petit banc de pierre, au-devant de sa maison rustique, exposé aux rayons d'un beau soleil qu'on ne fuit pas en février. Le premier regard fut pour moi, le second sur son vêtement, et le premier mot qu'il me dit en le désignant fut : Il est fou, mais commode. La connaissance fut bientôt faite...

... Il doit m'être permis de dire un mot des excellents dîners que j'ai faits à Môtiers chez Jean-Jacques en tête-à-tête avec lui. La cuisine était simple, telle qu'il Taimait, et je partageais bien son goût; apprêtée supérieurement, et dans ce genre simple il n'est pas possible de faire mieux que M"*" Levasseur; c'étaient de succulents légumes, des gigots de moutons, nourris dans le vallon de thym, de serpolet, et d'un fumet admirable et parfaitement rôtis. L'Areuse nous fournissait des truites saumonées dont elle abonde, et, dans la saison, je n'ai mangé à aucune table de Paris des cailles et des bécasses comparables à celles qu'on nous apportait, c'était des pelotons de graisse. Nous ne buvions que des vins du pays, mais ceux de Cortaillod, dans les bonnes années, sont aussi bons que les meilleurs vins de Bourgogne.

La conversation était vive , animée ; elle roulait sur toutes sortes de sujets; rien de suivi. L'air des montagnes est vif, nous mettions plus de suite dans notre appétit que dans nos entretiens, et nous mangions avec toute la réflexion dont nous les dispensions * ; souvent des dissertations sur les plats qu'on nous servait et sur les qualités de chaque mets, dignes de figurer dans la Gastronomie ou d'être inscrits au Rocher de Cancale.

M"^ Levasseur paraissait de temps en temps et rompait le tête-à-tête. Rousseau s'égayait à ses dépens, quelquefois aux miens, mais je le lui rendais. Je faisais compliment à M"^ Levasseur sur son dîner; ce qui m'étonne, c'est que, malgré mes invitations, jamais Rousseau ne voulut permettre qu'elle se mît à table avec nous. Il était à son aise et fort gai, et sans la gaîté, la liberté et l'appétit, point de plaisir à table. Nous prenions le café. Point de liqueur. Quelquefois, après

' On s'aperçoit que ce n'est plus Rousseau qui écrit!...

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