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CROYANCES POPULAIRES A LA BÉROCHE

on envisagea cet enlèvement comme une chose de mauvais augure et le baron ne partit pas; peu de temps après, l'on apprit qu'une rencontre meurtrière avait eu lieu : si le baron avait commandé le corps à lui désigné, il y aurait probablement laissé ses os.

On conte d'autres prouesses de ce. genre, celle de la bille-de-chêne entre autres ; mais en général et pour tout autre que les seigneurs, il est d'un naturel méchant. Il se plaît à tirer la queue du chat, dont les yeux brillent ou qui sommeille près du foyer, à jeter trop de sel dans la soupe, à tourmenter ceux qui dorment. C'est lui qui, dans la nuit sombre, se déguise en flamme vacillante courant le long des fossés du château pour y faire tomber les passants attardés. Les servantes surtout sont exposées à ses tracasseries; mais lorsque tout est à son gré, leur besogne est expédiée en un clin d'œil; il surveille le pot-au-feu, même pendant la visite de l'amoureux, veille à ce que le lait ne tranche pas ; il fend les pommes de terre pour leur donner un air plus appétissant, recouvre de cendres la châtaigne qui rôtit sur la braise, prépare le poucenion, et se charge de les réveiller en les pinçant si elles dorment trop longtemps.

Le foUaton est invisible, mais dans les nuits d'orage, lorsque le vent gronde dans les cheminées, c'est lui qui fait craquer les vieilles boiseries, les vieilles parois, les escaHers des galetas, qui poursuit la gent trottemenu dans ses couloirs et lui fait pousser des cris affreux; il se cache dans la toupine du beurre, sur les tablars où l'on met le fruit, dans une dame- Jeanne

vide, dans la fumée qui monte par la cheminée, partout où Ton croit qu'il n'est pas.

Celui qui par fortune l'aurait entrevu doit mourir ; aussi ignore-t-on complètement sa figure. Seulement on cite le cas d'une jeune fille du château qui s'était férue d'amour pour son complaisant compagnon et qui le priait nuit et jour de se laisser voir, ne fût-ce qu'une seconde. Après l'avoir avertie de ce à quoi elle s'exposait, le foUaton lui donna enfin un rendezvous. C'était entre onze heures et minuit; la fillette, en entrant, aperçut un énorme chat noir, mais jamais on ne sut les détails de l'entrevue, car lorsque le lendemain on vint dans sa chambre, on trouva morte la pauvre enfant....

Girardet-la-Pipe

par

Auguste Bachelin

Samuel Girardet, libraire au Verger (Locle), eut onze enfants. Plusieurs de ses fils se vouèrent aux arts. Abraham devint le célèbre graveur de la Transfiguration de Raphaël ; Alexandre a laissé une série de gravures neuchâteloises (Prestation des serments réciproques en ij86, Arrivée de M. de Béviîle au Locle, etc.), fort recherchées des amateurs; Abraham-Louis a gravé des portraits (tel celui de M. de Béville), les vues de la Chaux-de- Fonds avant et après l'incendie, des caricatures politiques, etc.; Charles est l'auteur de la Fue du Cul des Roches (1805) qui est devenue fort rare, des Histoires, de la Bible, des Batailles d'Alexandre, d'après Lebrun, et de beaucoup d'autres planches. Il fut le premier maître de Léopold Robert et le père de Karl, d'Edouard et de Paul Girardet. Quant au fils aîné du libraire du Locle, qui s'appelait comme lui Samuel, il continua le commerce paternel. C'est la figure de cet original, surnommé Girardet-la-Pipe, que Bachelin a fait revivre dans le cadre, pittoresquement évoqué, de l'ancien Neuchâtel (Musée neuchdtelois, 1869).

Samuel Girardet naquit en 1762; il s'ocCupa de très bonne heure, avec sa sœur aînée Charlotte, née en 1760, de la Hbrairie de son père, et ne paraît pas avoir partagé les mêmes goûts que ses frères ; les

affaires sans doute ne lui permirent d'avoir pour le dessin qu'une admiration passive. C'était un enfant un peu fluet, qui ne put se développer comme les autres à l'influence du plein air, mais s'habitua à la boutique et y vécut à l'aise jusqu'en 1847, comme ces plantes qui se conservent étiolées dans des espaces privés de lumière et résistent aux orages qui emportent souvent celles qui s'épanouissent au soleil.

Remplaçant son père en tournée dans les foires du voisinage, il fut vite au courant des affaires, et lorsqu'un grand nombre d'ouvrages édités au Verger et répandus au loin eurent fait connaître le nom de Girardet, Samuel partit pour Neuchâtel, où il établit une succursale de la maison duLocle. — Les Etrennes historiques y à partir de leur première année, 1794, portent l'adresse : Chez les frères Girardet au faubourg. Abraham était alors professeur de dessin à Neuchâtel. Alexandre le remplaça ensuite à ce poste; après eux Abraham-Louis fut associé à son frère Samuel, puis Charles, comme l'indiquent les livres édités à partir de la fondation de la maison de Neuchâtel.

.... Après la mort d'Abraham-Louis et d'Alexandre et le départ de Charles, qui s'était fixé à Paris, Samuel demeura seul ; les années avaient passé sans apporter chez lui un peu de ce bien-être auquel on aspire pour les jours moroses de la vieillesse; il n'était pas marié, et le bonhomme avait sa manière, les habitudes du célibat, d'autres diraient ses travers, rogue, bourru même, peu soucieux de cette qualité qu'un sage antique appelait une demi-vertu, peu accommodant avec

les pratiques, que des magasins plus frais, plus pimpants, éloignaient maintenant de sa boutique enfumée ; le vide se fit autour de lui, et si le misanthrope n'y prit garde, le marchand s'en ressentit.

Il quitta le faubourg et vint s'établir dans la rue du Temple- neuf : c'est là qu'il nous souvient avoir vu ce type du dernier siècle, qui paraissait avoir passé dans le nôtre sans s'en douter, et conserva jusqu'en 1844 le costume en honneur au moment de la prestation des serments réciproques.

La rue du Temple-neuf communiquait à la ruelle des Halles par le pont des boucheries, construit sous l'ancien Hôtel de ville, démoli en 1858; nous ne pouvons résister au désir de tracer rapidement l'esquisse de ce quartier sinistre, aujourd'hui disparu, un de nos plus lointains souvenirs, sur lequel se dessine la figure étrange de Samuel Girard et.

L'ancien Hôtel de ville de Neuchâtel était un bâtiment en forme de carré long, flanqué d'une tourelle, et construit en 1580 sur l'ancien Seyon, qui coulait sous la voûte au-dessus de laquelle s'élevait le premier étage; l'édifice reposait sur quatre énormes piliers qui formaient ses angles, la voûte s'ouvrait par un pleincintre sur la rue du Temple -neuf et la ruelle des Halles, et par un plein-cintre surbaissé sur le lit du Seyon. C'est là qu'était venue s'accrocher la construction parasite où s'installèrent les boucheries. On ne peut oublier, ne l'eût-on qu'entrevu, ce pont de bois avec ses marches toujours boueuses, cette allée humide.

nauséabonde, à droite et à gauche de laquelle s'étalaient, sous la lumière douteuse des vitres salies, les viandes dépecées, les grandes balances de fer, les veaux et les moutons suspendus à ses murs sanglants et moisis ; on apercevait sous ses pieds, au travers des planches mal jointes, l'eau verdâtre du torrent. C'est au Ghetto de Rome seulement qu'on trouverait aujourd'hui des impressions pareilles à celles qu'évoquait le pont des boucheries.

La rue du Temple-neuf, qui n'a modifié que quelques-unes de ses façades, était très fréquentée avant la correction du Seyon. Samuel Girardet s'y était installé dans la maison qui porte aujourd'hui le n° 15. Une petite fenêtre et une porte étroite ouvertes en été éclairaient à peine ce taudis poudreux et humide, où s'étalaient sur quelques rayons les derniers livres de la fin du xviii™^ siècle, mêlés aux psaumes et au catéchisme ; le pauvre libraire y faisait fi de la littérature nouvelle, et c'est à peine si on eût trouvé chez lui un volume un peu frais. Des images d'Epinal, retenues par des chevilles de bois le long d'une ficelle tendue sur la muraille, attiraient aux abords les gamins, qui épelaient les légendes; sur la tablette de la fenêtre, comme dans la boutique du Verger, étaient rangés les livres les plus séduisants, les contes de la Bibliothèque bleue de Montbéliard; c'était, imprimés sur un rugueux papier azuré, l'histoire dé la Barbe bleue^ le Chat botté^ les Quatre fils Aymon^ la Belle au bois dormant, et la légende du Juif-errant; ici le Messager boiteux ^Y Aima-

nach de Berne et Vevey^ et le jeu de l'oie renouvelé des Grecs, collé sur carton.

A l'intérieur, derrière la fenêtre, se tenait assis sur des in-folio posés sur une chaise, un petit vieillard lisant un énorme volume placé sur une table; sous le chapeau à la mode affectionnée par le Grand Frédéric et enfoncé sur le front jusqu'aux sourcils, se devinait plus qu'il ne se voyait un œil gris et fin, le nez légèrement busqué se dessinait sur le fond obscur, une barbe de quelques jours dissimulait ses lèvres rentrées, le menton se perdait dans la houppelande, une cadenette roide et serrée avait graissé son collet montant.

Cette tête osseuse, amaigrie par l'âge et une vie d'ascète, avait le ton du parchemin ; elle demeurait immobile, lançant seulement de temps en temps un regard furtif, inquiet, sur les passants ; les lèvres ne s'ouvraient que pour laisser passer un jet de fumée de la pipe brunie à tuyau droit qu'il ne quittait jamais; les mains ne remuaient que pour tourner les pages ; on eût dit un des philosophes de Rembrandt, moins le rayon de lumière, une figure évoquée de Hoffmann. Cet homme vivait dans cette ombre, absorbant l'odeur moite des vieux livres, isolé, sans aide, ne sortant que rarement pour acheter son pain, des fruits, du café et du tabac, couchant sur un amas de hardes entassées au fond d'un réduit situé derrière sa boutique, du côté d'une impasse ouverte aujourd'hui, la ruelle Dublé. Tel était Samuel Girardet, plus connu sous le surnom de ^< Girardet'l a-pipe ».

La pipe, en effet, et la lecture occupaient toute sa

vie ; ce gros livre ouvert devant lui , c'était le Dictionnaire historique de Moreri, ou le Spectateur d*Addison. Quand il devait servir une de ses rares pratiques, mû par on ne sait quel sentiment de défiance, il fermait soigneusement le volume. Nous ne pouvons qu'indiquer en quelques lignes cette figure un peu voilée dans notre souvenir, et qui nous paraissait alors appartenir au monde des ombres plus qu'à celui des humains. Balzac, avec sa plume d'analyste, eût scruté avec joie cet homme et cette boutique; il leur eût assurément donné une place dans la Comédie humaine, si Girardet eût encore vécu au moment où l'auteur passait à Neuchâtel.

Il nous souvient d'être demeuré parfois comme fasciné devant ce personnage immobile; une certaine crainte nous tenait à distance; l'odeur combinée du tabac et du vieux papier arrivait jusqu'à nous; ces effluves nauséabonds nous paraissaient s'échapper de la science contenue dans ces livres noirs, que les souffrances des premières années de collège ne font aimer à personne, et lorsque l'œil du vieillard quittait son volume pour voir l'enfant qui le regardait avec tant d'obstination, nous nous dérobions lestement à sa vue, comme s'il nous eût jeté un sort, nous promettant de ne jamais aimer une science qui confine l'homme dans la poussière des livres, loin du soleil, loin des forêts, loin des lacs.

Samuel Girardet sortait rarement : à peine dépassait-il le pont des boucheries et le Temple-neuf dans les courses que nécessitaient ses approvisionnements;

mais dans les grands jours de Générale Bourgeoisie, il endossait un habit moins râpé et la culotte collante ; les bas tirés sur ses maigres jambes, les souliers à boucles d'argent et l'épée au côté, il montait à la Collégiale avec la dignité d'un autre âge; également bourgeois de Valangin, on le vit s'y rendre à pied jusque dans les dernières années de sa vie.

Quelle âme habitait cette frêle enveloppe? Les beautés des livres lui suffisaient-elles au point de lui faire oublier le monde, marchant, tournant autour de cette immobilité ; le souvenir des sapins et des fleurs de la Combe-Girard ne poussait-il pas quelquefois ce philosophe à chercher le soleil ; l'esprit avait-il asservi le corps ; qui nous le dira ? Le bonhomme était peu communicatif et il n'a pas laissé de manuscrit. Seul, un voisin avait pu rompre la glace de sa misanthropie ; c'était un jeune libraire, l'auteur des Esquisses neuchâteloiseSy J. Gerster, mort aujourd'hui. Ce concurrent, le croirait-on, était le bienvenu à la boutique du vieillard ; il demeurait de longues heures auprès de lui, interrogeant ce passé, qui seulement alors se déridait un peu.

Samuel Girardet, usé par une vie de privations, quoiqu'il fût à l'abri du besoin (il était propriétaire de la maison qu'il habitait), ne put un matin se lever pour ouvrir ses volets ; on le crut mort : il était dans un état de faiblesse extrême ; de bienveillants voisins eurent grand'peine à lui faire accepter les secours que réclamait sa position. Il fallut user de ruse pour le faire consentir à se laisser transporter dans une maison

des environs de la ville ; on lui fit croire qu'il venait de l'obtenir par héritage, ce qui calma les susceptibilités de sa fierté naturelle. — Le peintre Maximilien de Meuron, Hé d'amitié avec la famille Girardet, s'occupait des affaires du vieillard, dont il était curateur. Samuel ne rentra pas dans sa maison de la rue du Temple-neuf; il s'éteignit en 1847, à l'âge de 85 ans.

Un voyage en Allemagne

vers 1835

par

M™^ Henriette Pernod

Née à Montet en 1814, morte à Neuchâtel en 1890, Mii<^ Henriette Reymond était partie à vingt ans pour Berlin comme institutrice. Après avoir occupé diverses places en Allemagne, elle s'était mariée avec M. Edouard Pernod. Ayant beaucoup vu le monde, douée du sens de l'observation, elle contait agréablement ses souvenirs. Il est à regretter qu'elle n'ait pas songé à compléter par d'autres les pages qu'on va lire et qui ont paru dans le Musée neuchdtelois, en 1865, sous ce titre : Un voyage en Allemagne il y a trente ans. Nous les recueillons ici parce qu'elles touchent à un des côtés caractéristiques de notre vie' nationale : combien de jeunes filles de notre pays ont dû s'expatrier conmie Mlle Reymond I Au temps des diligences, ces lointains voyages étaient à la fois plus pénibles et moins banals qu'aujourd'hui. Heureuses celles que soutenaient la bonne et vaillante humeur, le juvénile optimisme qui paraissent dans le récit que nous transcrivons.

Que dirait feu le brave père Gatschet, s'il revenait parmi les vivants et trouvait le chemin de fer, établissant une communication facile et prompte entre Neu-

châtel et Berlin, où Ton peut aller en moins de trentesix heures ? Lui qui faisait ce trajet en vingt-et-un jours avec ses bonnes voitures, connues sur tout le parcours, comme le moyen le plus sûr et le plus commode pour transporter à l'étranger les jeunes bonnes et les institutrices que Ton aurait craint de confier aux risques et périls d'un voyage en diligence !

Dans ce temps-là, c'est-à-dire il y a trente ans environ, Berlin était la terre promise des jeunes filles de Neuchâtel qui avaient un frère, un fiancé, dans le bataillon neuchâtelois. Les sentiments contrariés s'y réfugiaient. C'était un champ d'activité qu'on dépeignait sous les plus agréables couleurs; c'était le but suprême vers lequel aspirait la pensionnaire qui se vouait à l'enseignement.

Chaque départ de Gatschet était annoncé par la Feuille d'avis et par le tambour : « Le.... de ce mois, il partira une bonne voiture pour Berlin, Hambourg, Brème, Dresde, Leipzig, Francfort, etc. »

Alors on convenait du prix, qui, pour Berlin, était de quatorze louis d'or par personne, logée, nourrie et rendue à destination. On payait dix louis avant le départ, le reste à l'arrivée.

C'est ainsi que je fis ce voyage il y a trente ans. Nous étions dix. Père Gatschet conduisait une voiture à six places. Jacob R. ^, qui jouissait du surnom de « gentil Jacob, » « petit Jacob, » avait la voiture à

• Surnommé Kôbi, un type dont Neucli.îtel se souvient encore. Ph. G.

quatre places sous sa direction. C'étaient des berlines de voyage, très commodes, bien suspendues, chargées de malles et de bagages comme les diligences ; mais nous n'allions pas aussi vite : on ménageait les chevaux, qui devaient faire le trajet d'un bout à l'autre.

Pour jouir quelques moments de plus de la présence de nos parents, nous étions allés attendre la voiture à Anet, où l'on dîna en famille. Quelle émotion quand elle arriva, et avec quel déchirement de cœur on s'installa dans cet imposant véhicule qui nous emmenait si loin des nôtres ! Mais papa Gatschet cherchait à nous égayer par de bonnes et pratiques consolations, et le mot pour rire.... Puis on était six, un peu serrées ; toutes avaient le même sort, le même but, et nous étions si jeunes ! L'aînée avait ses dixneuf ans accomplis, la cadette n'en comptait pas encore dix-sept.

Une place était réservée à une demoiselle L., qu'on devait prendre à Bâle, et qui retournait en Russie, où elle avait déjà passé bien des années. Elle pouvait avoir trente-cinq ans. Comme elle nous paraissait vieille et d'un autre siècle, avec son air roide, guindé, et sa manie de nous morigéner ! Quand on a dixhuit ans, qu'on est émancipée au point de faire partie de la caravane de papa Gatschet, ce qui signifie la perspective d'une position d'institutrice en Allemagne, on ne se croit plus une enfant et l'on accepte avec quelque impatience des conseils et des observations trop réitérées; mais nous étions cinq, quelquefois neuf contre une, de sorte que nous étions en ma-

jorité pour rire et nous égayer de ce qui nous paraissait un pédantisme hors de saison.

On voyageait à petites journées. Le soir on arrivait de bonne heure à l'hôtel où nous passions la nuit ; nous étions conteptes de prendre un peu nos ébats. Si c'était dans un endroit isolé, sur la grand'route, nous courions, nous faisions des jeux en plein air, et quelquefois, sous les regards paternels de Gatschet, qui était notre très vigilant protecteur, la jeunesse de l'endroit se joignait à nous. Plus d'une fois, on improvisa ainsi un petit bal.

Comme nous étions gaies, insouciantes ! Et pourtant, quand, le soir, nos têtes se posaient sur l'oreiller, que de larmes coulaient en silence, et aussi parfois pendant la journée ! S'il arrivait à l'une ou à l'autre de s'attrister, de laisser un sanglot s'échapper, cela devenait contagieux, et toutes nous pleurions au souvenir de cette patrie qu'on quittait, de ces parents qui pensaient à nous ! . . .

Nous étions parfaitement bien logées et traitées. La journée se passait assez rapidement. Alors on avait le temps de voir la contrée qu'on traversait ; on pouvait faire ainsi un bon cours de géographie. Quelques-unes étudiaient, d'autres lisaient pour se distraire, ou dormaient. M"^ L. était de ce nombre ; elle n'étudiait plus, mais elle prenait un soin minutieux de sa personne, et cherchait, à notre amusement général,

A réparer des ans l'irréparable outrage,

en fabriquant et s'appliquant un cosmétique peu coûteux pour l'entretien du teint et de la peau. Nous avions remarqué qu'elle pillait, au dessert, les assiettes d'amandes en se levant de table. A force d'adresse , nous obtînmes la confidence de ses pratiques mystérieuses ; sa manie de régenter la poussa même à nous en recommander l'application. Un cri spontané de dégoût et des rires inextinguibles accueillirent cette communication, et M"* L. choisit mieux son temps. Avions-nous besoin de cosmétiques alors?

Depuis quelques jours, notre Minerve patronnesse, comme nous l'appelions, s'évertuait à nous avertir que nous allions arriver à Heidelberg, et nous prêchait une réserve à l'épreuve de toute curiosité : car c'était une Université dont les étudiants étaient réputés tapageurs, excentriques, dangereux. « Là, il faudra être sérieuses comme il convient à de jeunes filles qui ont en vue des devoirs aussi importants que ceux que nous allons remplir. »

Nos mères nous avaient fait leurs recommandations, qui étaient bien gravées dans nos cœurs, mais nous jugions inutiles les longues moralités de notre compagne. Aussi, par esprit de contradiction et pour taquiner M"® L., nous ne parlions plus qu'étudiants à casquettes bariolées, à longs cheveux ébouriffés, à grandes bottes et à pipes gigantesques, que nous nous réjouissions de voir de près.

Elle souriait pourtant, mais sans nous cacher son inquiétude, ce qui faisait nos délices. Nous avions tant parlé de Heidelberg, que ce fut avec une émotion

singulière que nous arrivâmes dans cette ville si pleine de dangers.

— Est-ce là un étudiant? s'écrie Tune de nous en voyant un promeneur dans une redingote quadrillée.

— De grâce, chères amies, soyez sérieuses!

— Oh ! pas du tout !

On arriva dans la ville. Voilà des étudiants. Ils regardaient, s'avançaient.

M"^ L. leva les glaces des portières. Derrière

ce rempart, nous osions rire. Un étudiant monta sur le marchepied, tambourinant sur la vitre, et nous, de nous rejeter en arrière en riant, ce qui n'intimida pas trop notre compagnon improvisé.

-— De grâce, chères amies, criait M"^ L.

— Ah ! voilà papa Gatschet ! Vous nous amenez de jolies demoiselles.^ cria l'un de ces jeunes gens.

Le cortège grossit et nous suivit. Cela nous rendit un peu craintives. Enfin , nous voici arrivées dans l'hôtel, et bientôt installées.

Il était midi, mais les chevaux devant se reposer jusqu'au lendemain, M. Gatschet nous proposa une promenade au château, ce que nous acceptâmes avec empressement dès que nous eûmes dîné. On faisait d'ordinaire un peu la sieste. M^'-'L. s'endormit profondément et, après avoir pris la précaution de cacher sa chaussure, chacune de s'esquiver doucement de la chambre. Nous arrivâmes ainsi sans elle au château qui domine la ville, heureuses et riant de notre escapade.

Chacun connaît le grand tonneau de Heidelberg, soit par les descriptions ou pour l'avoir visité. A côté.

il y a une cachette, une sorte de cabinet d'horloge, surmonté d'une figure riante, un buste sculpté, qu'on nous dit être celui de l'inventeur d'un secret qui nous serait révélé en touchant un ressort. Un petit cri s'échappe quand, après avoir touché à ce ressort, une grosse queue de renard vous frappe au visage, plaisanterie germanique qui provoque des rires sans fin.

— Ah! quel dommage que M"^ L. ne soit pas en état de venir à notre poursuite, disions-nous! Nous étions sorties de la cave et nous nous promenions sur la terrasse, lorsque nous vîmes M"*^ L. arrivant sur un âne et n'ayant aucun ressentiment, peut-être pas même l'idée du tour que nous lui avions joué. Elle avait cherché et trouvé sa chaussure et nous rejoignait.

— Venez voir une chose singulière. On dit que la clef du tonneau est dans ce petit bahut.

— En trouverez-vous le ressort? On a peine à y réussir.

Elle s'avance, cherche, pousse le ressort et recule avec un cri d'effroi auquel répondirent des éclats de rire. . . .

Oh! quel heureux temps! Nous allions ainsi gaiement au devant de bien des peines. C'étaient pour plusieurs d'entre nous les derniers échos de notre gaîté de jeune fille; nous laissions derrière nous l'enfance, la jeunesse, car on n'en a plus, lorsqu'on est appelé à une tache souvent rude et épineuse. Nous

avions en perspective le mal du pays, l'isolement

sans doute, il aurait fallu mieux se préparer à notre vocation!.... Mais nous cueillions en chemin les

fleurs qui se présentaient, et pas une de nous ne se reproche ces jours de voyage.

M"*= L. allait plus loin que nous, qui devions nous arrêter à Berlin. Entre Potsdam, notre dernière étape, et Berlin, l'on s'arrangeait, on rassemblait les objets épars dans les filets et les poches de la voiture. Il nous arriva de briser une bouteille d'extrait d'absinthe appartenant à M"* L. Grande fut notre stupéfaction et notre chagrin ! Pour ne pas tout perdre nous bûmes ce que nous pûmes recueillir dans nos mains. Nous arrivâmes donc très égayées dans nos demeures respectives, imbibées d'odeurs d'anis et des parfums du pays, et ayant sur le cœur la peine que nous avions involontairement causée à notre compagne de voyage. On pleura, on s'embrassa et l'on se dit adieu

Chaque année, notre chère voiture revenait à Berlin. Père Gatschet, avec son bon sourire, nous apportait des nouvelles de la patrie; on l'accueillait avec transport. C'était une fête que sa visite. Il apportait des lettres, causait, racontait. Chacun de ses récits parlait vivement à notre cœur; quels souvenirs n'évoquaient-ils pas ! Quand on le rencontrait, il venait à nous en souriant :

— Quelles nouvelles apportez -vous? Oh! notre lac!

Alors lui :

— Allons, Mademoiselle, il ne faut pas avoir l'ennui, il fait beau à Berlin, le lac est toujours à la même place, nous y retournerons dans quelques années, il vous salue bien (le lac), etc.

jy^..^

Et cela consolait.

Maintenant tout va plus vite; on part de Neuchâtel, le train siffle, à peine a-t-on le temps de se reconnaître qu'on arrive à destination. Puis il y a le télégraphe pour les nouvelles pressées et importantes, les lettres arrivent à toute vapeur ! les distances sont supprimées en quelque sorte. Mais aussi plus de bonnes voitures, plus de relais joyeux, plus de voyages aux allures patriarcales, plus de visites du père Gatschet aux exilées ; tout ce qui s'adressait au cœur et à l'imagination a disparu.

L'Hôtel des Neuchâtelois

Edouard Desor

Né en 1811, d'une famille d'origine française réfugiée pour cause de religion à Friedrichsdorf, près Francfort, Edouard Desor quitta l'Allemagne à vingt et un ans, à la suite du mouvement politique de 1832, et fut poursuivre ses études scientifiques à Paris. En 1837, il accompagna son maître, le célèbre Elie de Beaumont, à la réunion de la Société helvétique des sciences naturelles à Neuchâtel. Il y rencontra Agassiz et Cari Vogt, s'associa à leurs travaux et devint l'historiographe de leurs études sur les glaciers. En 1847, ^^ suivit Agassiz en Amérique et revint se fixer à Neuchâtel en 1852. Il s'est occupé avec prédilection des antiquités lacustres, qui font le sujet de plusieurs de ses ouvrages, les Palafittes, le Bel dge du bron:(e (ce dernier en collaboration avec M. Louis Favre). Les circonstances lui avaient donné k richesse ; elle n'est pas demeurée stérile entre ses mains : il institua pour son héritière la ville de Neuchâtel, qui, de par son testament, doit consacrer la fortune de Desor au développement de nos collections scientifiques. Il est mort à Nice en 1882.

Parmi ses meilleurs ouvrages, il faut citer les Excursions et séjours dans les glaciers et les hautes régions des Alpes, qui retracent, en un style simple, clair, assaisonné d'humour, les travaux d'Agassiz et de ses compagnons. Nous empruntons au premier volume des Excursions (Neuchâtel, Kissling, 1844) quelques pages sur le fameux Hôtel des Xeuchdtelois, dont le nom évoque une des phases les plus intéressantes de notre vie intellectuelle. En 1839,

L HOTEL DES NEUCHATELOIS 343

Agassiz et ses collaborateurs retrouvèrent, dans une première reconnaissance du glacier de l'Aar, la cabane qu'un savant Soleurois, M. Hugi, y avait construite en 1827. Ils résolurent d'utiliser ce gîte dans un prochain séjour et d'y établir leur quartier-général. En août 1840, ils revinrent au Grimsel : l'hospice était alors tenu par le « papa Zybach, » qui devait mal finir, mais dont les Neuchâtelois n'eurent qu'à se louer. Ils firent trois campagnes au glacier de l'Aar. Nous allons assister à leur installation et à leurs débuts.

Séjour sur le glacier de VAar

L'année précédente nous nous étions surtout appliqués à poursuivre les phénomènes erratiques. Cette fois c'était le glacier proprement dit qui allait faire l'objet principal de nos recherches, et afin de donner plus de suite à nos observations, nous résolûmes de nous étabHrsur le glacier même, d'où nous comptions visiter les plus hautes régions des mers de glace. Notre départ était fixé aux premiers jours du mois d'août. Conformément à la promesse que nous avions faite l'année précédente à M. Zybach, nous choisîmes pour centre de nos opérations l'hospice du Grimsel.

De toutes les observations que nous nous proposions de faire, celles relatives à la température étaient à nos yeux les plus importantes. Nous espérions par ce moyen arriver à la connaissance des rapports qui devaient nécessairement exister entre la marche de la température et la progression du glacier. M. Agassiz

était surtout impatient de connaître la température de l'intérieur du glacier, sur laquelle on ne possédait aucune donnée. Il avait fait confectionner dans ce but un perçoir -de vingt-cinq pieds de long, pour forer la glace, et s'était en outre muni de plusieurs thermomètres à minima verticaux, disposés de manière à pouvoir être introduits dans les trous de forage et retirés à volonté. Il partit le 5 août de Neuchâtel, accompagné de M. Vogt et de deux étudiants neuchâtelois, MM. H. Coulon et François de Pourtalès, emportant avec lui tous les instruments nécessaires à nos observations, tels que baromètres, thermomètres, hygromètres, psychromètrë, deux microscopes et le perçoir. Nous le suivîmes, M. Nicolet et moi, deux jours plus tard.

Nous trouvâmes au Grimsel Jacob Leuthold, beau-frère de M. Zybach et guide de prédilection de M. Hugi. M. Agassiz l'avait aussitôt pris à son service pour toute la durée de notre séjour, ainsi que Jean Wàhren, autre compagnon de M. Hugi. Nous avions ainsi, pour nous guider, les deux hommes les plus familiarisés avec les dangers des glaciers, les deux mêmes qui, en 1828, firent l'ascension du Finster- Aarhorn. De plus Wâhren était maçon, il avait l'habitude d'improviser des cabanes, de manière que nous n'avions pas à craindre d'être obligés de coucher à la belle étoile. Vogt venait aussi d'apprendre de Jacob qu'il y avait beaucoup de neige rouge sur le glacier, en sorte que tout se réunissait pour nous présager les plus heureux résultats.

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Après avoir entendu l'avis de M. Zybach et de nos guides, sur les inconvénients et les avantages d'un séjour sur le glacier, nous choisîmes pour théâtre de nos observations le glacier inférieur de l'Aar, vers lequel nous nous acheminâmes dès le lendemain matin, pour y chercher un endroit approprié à nos recherches. Nous espérions que la cabane de M. Hugi, que nous avions laissée l'année précédente dans un très bon état, pourrait nous servir de gîte cette année ; mais nous fûmes très étonnés de ne pas la retrouver, en arrivant près du grand bloc de granit qui l'avoisinait ; la perche fixée sur le bloc avait également disparu, et nous eussions pu douter que nous nous trouvions réellement sur l'emplacement de cette cabane, si nous n'avions retrouvé sous les pierres quelques poignées du foin dont l'intérieur était autrefois tapissé. Nous retrouvâmes aussi la même bouteille que nous y avions découverte l'année précédente, et dans laquelle nous avions introduit un billet contenant les résultats de quelques-unes de nos observations: Ayant acquis la certitude que c'était bien ici l'emplacement de la cabane de Hugi, la première chose que nous fîmes fut de mesurer la distance du bloc à l'Abschwung. Elle était de 4600 pieds, par conséquent de 200 pieds de plus que l'année précédente. Le glacier venait donc encore d'avancer de 200 pieds en une année.

Nous nous mîmes ensuite à la recherche d'un gîte. Nos guides auraient voulu nous loger sur les rochers de la rive gauche, où ils avaient, disaient-ils, les moyens de construire une cabane plus commode que

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sur le glacier. Mais il nous importait d'être près de Li grande moraine médiane, afin de pouvoir nous porter avec la même facilité dans toutes les directions et observer avec plus de suite tous les changements de la surface. Nous rencontrâmes sur la moraine, environ deux mille pieds au-dessus de la cabane de Hugi, un énorme bloc de schiste micacé qui nous semblait parfaitement approprié à notre but. L'un de ses angles s'avançait en forme de toit, de manière qu'il suffisait de construire un mur vertical pour avoir une cabane toute faite. Mais ne pouvant achever le même jour les travaux nécessaires pour notre étabHssement sur le glacier, nous fûmes obligés de regagner l'hospice du Grimsel.

Le lendemain de cette première course, nous fûmes empêchés de sortir à cause de la pluie, qui ne discontinua pas pendant tout le jour. C'est le grand inconvénient de cette station qui, sous bien d'autres rapports, présente une foule d'avantages au naturaliste. Le Grimsel est peut-être de tous les passages des Alpes celui où le temps est le plus variable. Il faut compter au moins un jour de pluie ou de brouillards pour deux jours sereins. Cette abondance de pluie s'explique par la position géographique de ce passage situé entre deux grandes vallées, l'OberhasU d'une part et le Valais de l'autre. Pour peu que le vent vienne à souffler dans l'un de ces grands couloirs, il en refoule les vapeurs vers le Grimsel, où rencontrant une température plus basse, elles se condensent et tombent sous la forme de pluie ou de brouillards. Il

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arrive souvent que le col seul est envahi par les nuages, tandis que les sommités adjacentes, qui sont en dehors de la direction du vent, jouissent du plus beau soleil.

L'hospice est, en général, désert pendant le jour. La plupart des voyageurs ne font qu'y passer la nuit et continuent leur route le lendemain de très bonne heure, ce qui fait qu'on y est assez tranquille pendant une partie de la journée.

Le mauvais temps, loin d'entraîner la gaîté générale, la favorise au contraire. Rien n'est amusant comme de comparer l'effet que produit la pluie sur les touristes, suivant qu'ils ont l'imagination plus ou moins impressionnable. Les uns sont en colère contre ce maudit pays et trouvent que tout y est détestable ; d'autres sont livrés à une profonde mélancolie ; enfin il y en a aussi, et ce sont les plus sensés, qui se résignent ou se consolent dans l'espoir que le beau temps reviendra. Bienheureux encore ceux qui ont apporté de quoi se changer, car la garde-robe de l'hospice ne compte qu'un seul habit, le frac universel de M. Zybach.

Ce frac de milaine jaune, comme en portent les paysans de l'Oberland bernois, est d'une ampleur à l'épreuve de presque toutes les poitrines, et souvent il donne aux voyageurs qui en sont affublés, surtout lorsqu'ils ne sont pas d'une taille imposante, un air très extraordinaire. Je n'oublierai jamais la figure de mon ami Nicolet, lorsque, arrivant un soir à l'hospice, je le trouvai abrité sous cet énorme frac. Le len-

demain, c'était au tour de M. Vogt. Ceux qui ont l'avantage de connaître ce jeune homme n'imagineront pas qu'un habit quelconque puisse être trop large pour lui. Aussi m'a-t-on assuré qu'il avait très bonne façon dans cet accoutrement Tout le monde le prenait pour le propriétaire de l'hôtel, au grand amusement de M. Zybach, et les dames, confiantes dans l'expression bonhomique de sa figure, ne craignaient pas de lui faire part de leurs moindres inquiétudes. Le lendemain matin, tout le monde s'étonna en voyant le maître d'hôtel de la veille, en habit de naturaHste, prendre le chemin du glacier.

A la pluie qui nous avait retenus contre notre gré à l'hospice, succéda le plus beau temps du monde. Nous en profitâmes pour faire nos préparatifs d'emménagement. M. Zybach nous céda quatre de ses valets, qui devaient porter nos bagages, consistant en couvertures, instruments, batterie de cuisine, comestibles, et une bonne provision de vin qui devait, au dire de notre hôte, nous garantir contre le froid mieux que toutes nos couvertures. Arrivés de bonne heure sur le glacier même, nous observâmes avec le plus grand intérêt comment les petits filets de la surface de la glace se grossissaient à mesure que la chaleur augmentait. Pour les glaciers, comme pour les êtres vivants, la nuit est l'époque du repos, et ce n'est qu'autant que le soleil, en paraissant à l'horizon, ramène la température au-dessus du point de congélation, qu'ils reprennent cette apparence animée qui en fait l'un des plus grands charmes.

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Les montagnes qui entourent les mers de glace du Finster-Aar et du Lauter-Aar étaient ce jour-là d'une rare magnificence. Au fond de la vallée s'élevait Tarête encore vierge du Schreckhorn, qui chez les habitants de la vallée de Hassli porte le nom de Lauter-Àarhorn. Son sommet déchiré et entaillé, dont le temps et les injures des saisons n'ont pas même usé les angles les plus saillants, est un monument de la violence qu'a dû subir la croûte terrestre pour redresser ses couches jusqu'à une hauteur de plus de 12,000 pieds. A droite de ce massif si hardi se déploie la surface mollement ondulée du névé de Lauter-Aar ; une chaîne de montagnes de moyenne élévation le sépare des hauts névés qui alimentent le glacier supérieur de Grindelwald. La gauche du panorama, enfin, est occupée par le motif du Finster-Aar, la plus haute montagne des Alpes orientales, et par une série de cimes neigeuses qui se prolongent dans la direction du sud-est. Plusieurs glaciers latéraux descendent de cette chaîne pour se réunir au glacier du Finster-Aar, qui, lui-même, est composé de deux bras principaux, dont l'un débouche de l'angle même du Finster-Aarhorn, tandis que l'autre descend de la Strahleck derrière le massif dit Im-Abschwun^, Un peu plus bas, le glacier de Finster-Aar rencontre celui de Lauter-Aar, avec lequel il se combine pour former le glacier inférieur de l'Aar, et le massif de l'Abschwung, qui s'élève . comme un promontoire entre ces deux branches principales, doit par conséquent être envisagé comme la limite supérieure du glacier inférieur de l'Aar. La

grande moraine médiane dont fait partie le bloc qui devait nous servir d'abri, est née de la réunion des moraines latérales des deux glaciers.

A moins d'avoir visité les lieux, il est difficile de se faire une juste idée d'une étendue aussi considérable de glace. La largeur du glacier réuni est de près d'une lieue au pied de TAbschwung. Le grand cirque occupé par le névé du Lauter-Aar (Lauter-Aarfirn) est encore plus étendu ; de manière que nous allions être entourés d'une surface presque horizontale de glace d'au moins huit lieues de tour, sans compter les glaces qui revêtent les flancs de toutes les cimes.

Lorsque nous fûmes arrivés à l'endroit destiné à notre habitation, nos guides se mirent aussitôt à construire la cabane sous la direction de J. Wâhren, qui était à la fois l'architecte et le maçon. On commença par égaliser le fond, et disposer convenablement quelques grandes dalles qui servirent en guise de plancher. On éleva ensuite un mur sec qui alla rejoindre la face inférieure de l'angle saillant. Nous garnîmes l'intérieur d'une forte couche d'herbe que deux de nos guides étaient allés recueillir sur la rive gauche du glacier. Sur cette herbe nous étendîmes une grande toile cirée pour nous préserver de l'humidité. Les couvertures furent garnies de la même herbe qui nous servait de matelas, et revêtues d'un drap de lit très propre, qui donnait à l'ensemble un air de coquetterie rustique. En quelques heures nous nous trouvâmes ainsi en possession d'un dortoir dans lequel il y avait place pour six personnes. Une couverture accro-

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chée à un bâton posé transversalement au-dessus de l'entrée, servait de porte ou de rideau. Devant le dortoir, nous établîmes la cuisine et la salle à manger, abritées également par la saillie du bloc, et à côté, sous un autre grand bloc, la cave, dans laquelle furent déposées les provisions.

Après avoir terminé notre cabane, nos guides furent en construire une seconde pour leur usage, à un quart de lieue de la nôtre, sur la rive gauche du glacier. N'étant point exposée aux commotions résultant de la marche du glacier, il est probable que celleci se maintiendra longtemps, et que ceux qui auraient le désir d'aller vérifier en détail nos observations, pourront y trouver un abri pour la nuit.

Nous nous couchâmes avant la nuit, car nous étions impatients d'essayer notre gîte. Tout nous semblait arrangé pour le mieux. Comme nous allions bien dormir dans cette petite ' et pittoresque habitation ! Nous décidâmes, pendant la nuit, que notre cabane porterait le nom d'Hôtel des Neuchatelois, et que, pour perpétuer le souvenir de notre séjour en ce lieu, ce nom serait gravé en gros caractères sur la face septentrionale du bloc, avec l'indication de sa distance de la base de l'Abschwung (qui était alors de 792 mètres). A l'aide de cette inscription, on pourra savoir au juste l'espace que le bloc aura parcouru depuis l'année 1840, et connaître, par conséquent, la moyenne annuelle de la marche du glacier depuis cette époque. Nous ajoutâmes plus tard, à cette inscription, les noms de ceux qui prirent part à cette expédition, sa-

voir : Louis Agassiz, Charles Vogt, Ed. Desor, Célestin Nicolet, Henri Coulon, François de Pourtalès.

Pour recueillir le plus de données possibles sur les divers sujets que nous nous étions proposé d'étudier, nous nous étions réparti les rôles. M. Agassiz s'étiit chargé des observations thermométriques, hygrométriques, psychrométriques et barométriques; il était aidé dans ces dernières par M. F. Pourtalès. M. Vogt avait pour mission d'observer la neige rouge, et de dessiner et d'étudier les différents corps organiques qui lui donnent cette apparence particulière. M. Nicolet devait recueillir et étudier la flore du glacier et les rochers environnants. Je m'étais chargé d'observer les phénomènes relatifs à la gla^é elle-même, sa structure, son apparence dans les différentes conditions de l'atmosphère, la nature et l'origine des moraines. M. Coulon s'était offert à m'aider dans ces recherches, qui exigeaient des courses nombreuses et plus ou moins fatigantes. M. Agassiz, en sa qualité de chef de l'expédition, avait la direction de l'ensemble. Il recevait, discutait et appréciait tous les faits qui lui étaient successivement communiqués par chacun de nous.

Il résultait de cette organisation sociale que nous nous étions donnée, que pendant le jour nous nous trouvions rarement réunis, excepté aux heures des repas. On se levait de très bonne heure, ordinairement à quatre heures; c'était du moins l'heure à laquelle arrivaient les guides. La première chose qu'ils avaient à faire, c'était d'allumer le feu pour préparer le déjeuner. On commençait alors la conversation du

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matin ; on s'informait du temps qu'il avait fait la nuit, et de celui qu'il faisait maintenant. Le ciel est-il serein ? — Avons-nous l'espoir d'une belle journée ? — Combien de degrés de froid le thermomètre marquet-il ? etc.

Bientôt le déjeuner était prêt : « Allons^ messieurs, si vous voulez prendre votre chocolat chaud, il vous faut vous lever, » nous disait Jacob. C'était ordinairement un moment pénible, car on trouvait la chaleur de la chambre à coucher fort agréable, malgré l'épaisse fumée qui y régnait dès que le feu était allumé. Si au au moins on avait pu prendre sa tasse au lit, comme plusieurs de nous, j'en suis sûr, ont la très louable habitude; mais notre charte nous le défendait. On se décidait enfin à repousser les couvertures, et l'on rassemblait tout son courage pour supporter vaillamment la sensation désagréable que l'on éprouvait en sortant de la cabane, avant de s'être lavé les mains et la figure dans l'eau glacée. Cette opération était un moyen infaiUible de rendre tout le monde dispos et de bonne humeur; on courait ensuite s'asseoir autour de la grande chocolatière, où tout le monde mangeait de très bon appétit; puis on se séparait en se dirigeant chacun de son côté.

Plusieurs voyageurs qui avaient entendu parler de notre habitation, furent curieux de voir un établissement d'un genre aussi nouveau. Nous eûmes même l'avantage de compter plusieurs dames au nombre de nos visiteurs. M"'-' Agassiz, accompagnée de sa sœur et de son fils, vint partager notre dîner sur le glacier.

Tout le monde comprendra la joie de M. Agassiz, lorsqu'il vit accourir à lui son petit garçon, qu'il ne s'attendait nullement à recevoir en pareil lieu. On voit par là que les dangers de la course ne doivent pas être bien grands, puisque des dames qui n'ont pas l'habitude de voyager à pied, n'ont pas craint de les affronter en emmenant avec elles un enfant de moins de cinq ans.

Bien que notre genre de vie fût à peu près le même tous les jours, je ne me souviens pas que nous ayons eu un seul instant d'ennui. Même les occupations les plus monotones, telles que les observations barométriques et hygrométriques, avaient de l'intérêt. Les moindres faits étaient soumis à la discussion, et, lorsque l'un ou l'autre rentrait d'une course sur le glacier, il était rare qu'il n'en rapportât pas quelque observation digne d'intérêt. Les microscopes enfin offraient un charme toujours nouveau, dans les formes si variées de cette faune imperceptible que nous étions à même d'étudier sur place. Nous avions eu soin d'emporter avec nous le grand ouvrage d'Ehrenberg sur les infusoires, de manière qu'en comparant ces animalcules de la neige rouge avec leurs analogues dans d'autres contrées, nous pouvions en tirer des conclusions intéressantes sur la répartition et les conditions d'existence des genres et des espèces.

Avec cela, le temps passait vite. Les heures des repas n'étaient pas les moins agréables. Tout le monde y apportait un franc appétit et une franche gaîté. Nous avions d'ailleurs dans notre guide Jacob un excellent

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cuisinier, qui s'entendait même à varier les plats autant que le permettaient les circonstances.

Quant aux préoccupations de la vie ordinaire, nous n'y songions pas même, et les journaux que nous nous étions fait adresser au Grimsel n'avaient que bien peu d'intérêt pour nous ; c'est à peine si l'on y recourait par le mauvais temps. Il faut avoir vécu dans les montagnes pour comprendre l'indifférence qu'elles inspirent pour les affaires publiques. Les nouvelles de l'hospice étaient les seules qui excitassent notre curiosité. L'hospice était notre métropole, et rien de ce qui s'y passsait ne nous était indifférent.

Un Neuchâteiois à la Terre-de-feu

par

LE D*^ Châtelain

On a dit souvent qu*il n'est aucun lieu du monde où l'on n'ait chance de rencontrer des Neuchâteiois. C'est sans doute ce que nous redit le D»" Châtelain dans ce récit, qui fut écrit pour le Messager hoitcux de 1885.

Madame se meurt, Madame est morte .... pardon! c'est le Neuchâteiois que je voulais dire; le Neuchâteiois se meurt, l'espèce s'en va, le temps la dévore à grands coups de mâchoires, et si l'on n'y met bon ordre, on peut prévoir le moment où le dernier d'entre nous sera montré dans les foires pour de l'argent entre un gorille et une autruche. Si le Messager était chargé du soin de nos collections d'histoire naturelle, il empaillerait sans plus tarder, à l'usage des générations à venir, quelques-uns de nos concitoyens les plus illustres, car lorsque la race sera définitivement éteinte, il est évident que les spécimens authentiques acquerront des prix fabuleux, et pour des échanges ce serait avantageux. Mais si le Neuchâteiois diminue chez lui, il

n'en est pas de même à l'étranger, où l'on en rencontre à chaque pas; et sans vouloir rechercher quelle relation il peut y avoir entre ces deux ordres de faits, le Messager pense que ses lecteurs liront avec intérêt le fragment suivant d'une lettre qu'il a reçue dernièrement à ce propos de son correspondant spécial au Chili :

« Le 10 octobre 1883 nous étions en plein détroit de Magellan par une mer calme et un temps superbe, que le capitaine voulut mettre à profit pour réparer une légère avarie survenue récemment à la machine. Cette réparation nécessitait une halte de vingt-quatre heures au moins; connaissant mon goût pour la chasse, il me proposa gracieusement de me faire mettre à terre dès le matin, m'assurant que je trouverais à tirer de nombreux canards qui feraient une heureuse diversion à nos menus habituels. Vous pouvez penser si j'acceptai cette proposition avec enthousiasme. Vers huit heures, un des canots du bord me débarquait sur la plage en compagnie d'un mousse nègre porteur des munitions et du dîner.

Le pays est affreux, c'est-à-dire splendide pour un chasseur, bas, stérile, marécageux; mais hélas! de gibier point :

L'Océan était vide et la plage déserte.

Seuls quelques pluviers et des oiseaux plus gros, qu'à leur vol saccadé je prends pour des vanneaux, sifflent mélancoliquement sur la lande solitaire et, je crois.

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sçntent la poudre ; car aucun d'eux ne se laisse approcher à portée utile. Quant aux canards ils doivent être en voyage pour le quart d'heure, car jusqu'à midi je n'en rencontre pas un seul, et si je ne connaissais pas le capitaine pour un homme sérieux, je pourrais être tenté de croire que dans ce pays le 10 octobre est le l**" avril .... A une si grande distance de chez nous on ne sait pas ce qui peut arriver.

Fatigué et déjà découragé, je cherchais une place propice à ce qu'à Neuchâtel on appelle « la ronge » ou la « pitance » de midi, lorsque tout à coup, jugez de ma surprise, je crois apercevoir dans le lointain une colonne de fumée sortant d'un bouquet d'arbres; pas de fumée sans feu, dit le proverbe, pas de feu sans homme, puisque jamais le singe lui-même, cet être pourtant si intelligent, notre cousin pauvre, n'a réussi à en allumer; l'aventure est plaisante, faisons de nouvelles connaissances.

Guidé par la fumée, je m'avance donc avec précaution, et après une demi-heure de marche environ je touche au bouquet de bois ; la fumée monte toujours vers un ciel sans nuages, et à travers les troncs je distingue déjà un beau feu clair qui pétille gaiement ....

Ici, je suis trop franc pour ne pas Ta vouer, une crainte subite m'envahit : si j'allais me trouver en présence d'hommes insuffisamment apprivoisés, de cannibales peut-être ! Suis-je destiné, moi Frédéric- Guillaume Jacot, fils de Guillaume, communier du Locle et bourgeois de Valangin, à finir mes jours dans l'estomac d'un anthropophage ! Ce serait évidemment

là un voyage fort mal* commencé ! Mais baste! je suis bien armé, mon mousse est fort et agile, et puis, que diraient ceux de chez nous s'ils savaient que j'ai eu peur? D'ailleurs, qui sait? peut-être apprendrai-je là où se tiennent les fameux canards; ainsi donc, pas de faiblesse, le soleil d'Austerlitz m'éclaire, courage, sangfroid et en avant !

J'avance donc prudemment et je rampe en me masquant aussi bien que possible derrière les buissons qui forment la lisière du bois; bientôt, je suis à quarante pas du feu et, retenant mon souffle, mon fusil en arrêt, je passe la tête hors du dernier buisson qui m'en sépare. Un homme est assis près des tisons ; il fume sa pipe en surveillant la cuisson d'un objet quelconque suspendu à un bâton fiché en terre et incliné sur la braise; je ne lui vois point d'armes, seulement une hache plantée dans un tronc à deux pas de lui.

A quelle race de sauvages appartient cet individu, c'est ce que je ne saurais dire; de longs cheveux roux lui pendent en désordre sur les épaules, une épaisse barbe de même couleur commence aux yeux et finit à l'estomac, et de ce fouillis de poils émergent deux yeux gris surmontés de sourcils touffus comme des moustaches de sapeur; les vêtements sont un indescriptible mélange de lambeaux d'étoflFe et de morceaux de fourrure, les pieds sont garnis de grossiers sabots de bois et de cuir, enfin, somme toute, le gaillard, je ne puis me le dissimuler, a horriblement mauvaise façon; mais qu'importe, il est seul, nous sommes deux, et mon fusil toujours en arrêt, je m'avance réso-

lument en donnant pour m'annoncer le petit coup de toux de gosier qu'emploient nos honorables du Grand Conseil quand ils vont prendre la parole.

A ce bruit imprévu, l'autre se retourne, me regarde hxement, mais continue à fumer, sans se déranger le moins du monde. Evidemment, il n'est pas féroce. A peu près rassuré, je l'aBorde en faisant de la droite un geste de bonne amitié, geste qu'il me rend aussitôt, mais sans qu'un son sorte de sa bouche; son regard seul continue à m'interroger. Je dois pourtant lui expliquer ma présence sur ses domaines, et je cherche à lui faire comprendre par signes le but de ma visite ; je montre mon fusil, porte les doigts à ma bouche, tapote mon estomac, et imite avec mes bras les mouvements d'un oiseau qui vole en faisant couin, couin, couin.

Peines inutiles; mon sauvage ne comprend pas; il croit, à coup sûr, que je lui demande à manger, me montre le morceau de venaison qu'il est en train de cuire et, fouillant dans la profondeur de ses guenilles, me présente.... un boutillon à l'ordonnance fédérale!

Oui, ma parole, un boutillon ovale, plat, recouvert de cuir et marqué de l'écusson rouge à croix blanche.

O mânes des Jacot, veillez sur votre enfant ! Evidemment cet homme est un cannibale, il a déjà goûté du Loclois; sa bonhomie est feinte, et c'est pour me tromper plus à son aise que, comme M. Jabot, il feint de feindre afin de mieux dissimuler!

Cependant, il faut en sortir d'une manière ou d'une autre, et faisant bonne mine à mauvais jeu, je tâche

de réunir les quelques mots de portugais que j'ai appris pendant mon séjour au Brésil; je lui demande s'il ne pourrait pas m'indiquer des canards à tirer : — signes qu'il ne comprend pas. Après le portugais, l'espagnol, l'anglais, l'allemand, tout mon répertoire y passe, mais en vain. Toujours son grand diable de bras s'agite négativement, comme chez nous, au tir, le bâton du cibarre quand la balle est perdue ; cela devient absurde, aussi la colère m'empoigne, et je lui crie dans ma langue maternelle :

— Mais sacrebleu ! vous ne pouvez donc pas me dire où il y aurait des canards à tirer?

Juge, ô Messager! de ma stupéfaction, lorsque l'autre, sans s'émouvoir, répond en bon français :

— Ne vous fâchez pas, monsieur; si vous l'aviez dit d'abord, je vous aurais déjà montré près d'ici un coin où c'en est tout crapi.

« Tout crapi! » .... Venir à la Terre-de-Feu entendre cet écho de la patrie ! cet homme n'est à coup sûr pas un sauvage.

— Vous n'êtes donc pas d'ici ? lui dis-je.

— Oh ! non, de bien loin, d'un pays que vous ne connaissez pas.

— Quel pays ?

— La Jaluse, près du Locle, canton de Neuchâtel, en Suisse.

— Numa-Ulysse, fils d'Alcindor, né en 1845, caporal au bataillon d'élite N° 23, ajoutai-je tout d'un trait, touche-là, mon vieux, nous avons été à la cure ensemble !

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■ »■■■■■ ■ — III ■■■ — ^^ ■ [—■■■.■■■■■■■■^■. ■■ ■■■■■I ■ ■■■■■■■ ■■I-.*. Il

Vous pensez si ce fut au tour de mon homme d'être ébahi, et toutes explications données, il se trouva que nous étions bien pour le moment deux Jacot à peupler la Patagonie.

Numa-Ulysse, tout en racontant ses aventures, me montra le coin où étaient les fameux canards, dont je tirai plusieurs superbes exemplaires que je l'invitai à venir manger à bord. L'équipage et les autres passagers ne furent pas peu stupéfaits de me voir revenir en pareille compagnie, mais le premier étonnement passé, on lui fit si bien fête et nous arrosâmes si bien notre fortuite rencontre, que lorsque je le reconduisis à terre avant le départ du navire, il me disait, ma parole :

— Veille-toi, Frédéric-Guillaume, il y a beaucoup d'eau dans le Bied aujourd'hui.

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