CRÉPUSCULES
Chez nous, à l'embouchure de la Seine, en ce mois de septembre, ce sont des tombées violentes du jour sur l'horizon troublé, crépuscules en coup de vent : « le coup de vent d'entre les deux Notre- Dame », disent les marins; entre les deux toujours, avant quelquefois et très souvent après. Il dure la quinzaine, avec des surprises d'éclaircies au ciel et des accalmies sur l'eau, avec, aussi, des rentrées sinistres et de subites recrudescences. Mais quel décorateur que la tempête et quel machiniste, en ce théâtre de nature , que la marée montante ! Lorsqu'elle monte le soir, c'est toujours la grande marée, la « vive eau », et elle n'est jamais plus a vive », plus fantasque, plus emportée que dans les soirées de septembre : elle a ses nerfs, elle a ses passions; c'est la saison de ses amours sauvages. Les mystères d'Amphitrite normande sont des mvstères de ténèbres.
L'horizon se fait tragique; un au-delà formidable s'étend autour des choses. Ce n'est pas le coucher du soleil, c'est l'agonie du jour. Comme un énorme caillot de sang, de sang en combustion, mais sans chaleur, mais sans rayons, le disque s'affaisse entre les nuages qui s'encombrent, formant une grève de vase luisante et violacée.
Un long frisson traverse l'espace ; non le rafraîchissement délicieux, prélude des douces nuits d'été, mais le froid d'angoisse qui annonce les nuits de fièvre. Un souffle, chassé de très loin, arrive, sifflant, mugissant, avec un fracas de ferraille, les roulements de roues d'une mécanique colossale qui se déchaînerait. Il secoue les chênes, tord les hêtres, rase les buissons trapus de la côte. Aux clochers des églises, aux clochetons des chapelles, les sonneries tintent, lamentables ou grêles, éperdues, en alarme. Cet Angélus sonne le glas, appel des marins en péril, appel des souvenirs en détresse, appel de ce mourant, le jour, de cette possédée, la nuit. Les dernières hirondelles pointent, effarées, dans l'espace et tirent brusquement sur la ville pour se tapir sous les toits. Les mouettes piaillent, planent et s'inclinent, comme dans la descente d'une invisible balançoire, sur la vague, qui les reçoit en son lit d'écume, où elles bercent leurs rêves de Walkvries mignonnes et féroces.
Un mugissement lointain et sourd sort de l'obscurité, terrifiant, non parce que nous approchons de lui, mais parce qu'il s'approche de nous et que nous ne voyons rien. Dans les échappées du vent, ce bruit croit, s'éloigne, grossit, donnant l'impression de masses qui s'amoncellent et s'abattent lourdement. On discerne je ne sais quoi de sombre qui se pousse de l'horizon vers le fond de la baie. Figurez-vous l'impulsion énorme, l'ondulation infinie d'une plaine qui, dans la nuit, se liquéfierait et se mettrait à couler.
D'abord, ce sont les bancs de sable qui s'animent, frémissent à leur surface, se couvrent de rides; et ces rides se creusent, leurs bords se gonflent; la masse molle s'étire, se soulève, se secoue, se ramasse, prend son élan et charge, en une galopade furieuse. L'Océan envahit la terre, s'emparant du fleuve qu'il rebrousse, des terres qu'il enfonce, pénétrant partout où elles s'ébrèchent. C'est le flux qui entraîne en épaves les navires de fer et, s'ils touchent sur les bancs, roule leurs carcasses, brise leurs cheminées, défonce leurs chaudières, écrase leurs bielles gigantesques, ainsi qu'en sa cascatelle un ruisseau se joue avec des brindilles de bois et des bouchons de liège.
Où s'arrêtera ce déluge? L'œil cherche, vers l'est, le grand barrage, la pointe de « La Roque » qui le contiendra peut-être. Peu à peu, la vue se familiarise avec cette obscurité mouvante ; on discerne des montées, des descentes, et, sous le glissement horizontal des lueurs crépusculaires, des crispations, des blancheurs, panaches flottants de la terrible cavalerie des vagues. Et cela monte toujours, chassé par le vent, précipité par quelque chose de plus puissant encore, le poids d'un hémisphère qui se déverse sur l'autre, le poids de la terre qui roule sur elle-même en un vertige d'où il semble qu'elle ne se relèvera plus.
L'ouragan croît avec la marée. Dans le ciel défoncé, des profondeurs s'ouvrent, et, çà et là. très pâles, très lointaines, des étoiles pointent, humides et tremblotantes. Alors, en bas, auras de l'eau, sur les côtes, cadre d'ombre fixe à ce champ d'ombres agitées, d'autres étoiles surgissent : le phare de La Roque, qui indique l'entrée du fleuve, le phare de Berville, le phare de Fatou ville, aux éclipses colorées, les feux rouges et verts de Honfleur, et en face, intermittent, le feu électrique de La Hève, qui perce la nue d'un coup de sa lancette
et jette, en une ondée d'or, son rayon tournant sur la mer. De la mer bitumeuse sortent, tels les feux follets d'un marécage en tourmente, les lumières des bouées flottantes, qui se secouent, plongent et surgissent. On dirait la lanterne d'un enfant qui court, apeuré, dans la nuit, tombe, roule, se redresse et reprend sa course folle, fuyant devant les fantômes.
Abîme de nuit en haut, abîme de ténèbres en bas, on ne distingue plus le ciel de la mer, le ciel où courent les nuages opaques, la mer où s'emportent les flots sombres; des étoiles qui semblent, tant elles sont frêles, des falots allumés de mains d'hommes, et des falots qui semblent, tant ils sont tenaces, des étoiles cramponnées sur la mer.
Un navire passe, fumant, noir sur noir; la sirène crie, hurlement sur hurlement; il ballotte les feux de ses mâts et de ses flancs, entre les ballottements des bouées. Sur ce navire, un homme, un homme tout simple, un marin de la côte, le pilote, qui l'est allé guetter au large, qui l'a escaladé, se tirant sur une corde glissante. Cet homme connaît les chemins, les obstacles, les tourbillons, les feux; il lit dans l'eau, il lit dans la nuit, et, dans les convulsions des choses, reste ferme, sa mémoire présente, son instinct sûr. Il juge les directions à donner; il sait comment on mate la marée, comment on capte
le vent, comment on s'en fait porter. L'humanité, par la bonne tête et le bon cœur de cet homme, a conquis la mer et la nuit.
Quelques jours après, le coup de vent amorti, mais encore hargneux, et la force de l'eau diminuée, je considérais, de l'estacade, la marée descendante, à la même heure, par la tombée du jour. La mer s'en allait avec le soleil; la baie se vidait d'eau en même temps qu'elle s'emplissait d'ombre. La grande bascule de la terre avait joué et le monde liquide s'en retournait vers les horizons d'où il était venu. Suspendue un moment, « étale , » la mer, très lentement, oscille en sa masse profonde, se refoule sur elle-même et commence de refluer. Bientôt, ainsi que d'une écluse énorme, elle se déverse du fond de la baie. Mais le vent, qui continue à souffler de l'ouest, se relève en rafales et la repousse sur lui.
C'est une lutte singulière entre ces deux fluides, où le plus léger dompte le plus lourd. L'air rase l'eau de son aile et la soulève, tant il vient de loin et tombe de haut. L'eau se creuse, bondit, monstre las, bavant son écume, comme furieuse de ne pouvoir atteindre son ennemi volant. Elle s'écoule à
reculons, pour ainsi dire, et, à suivre les longues lames de houle qui couvrent le courant, elle paraît encore monter, alors qu'elle descend. Les vagues se ruent sur les galets de la côte, chacune escaladant l'autre, toutes se repliant, comme en la panique d'un assaut manqué qui tournerait à la déroute, et l'on croit entendre siffler les lanières du vent qui les fouette pour les relancer à la charge.
Cependant le ciel, balayé, s'éclaircit. Les lumières du Havre pointillées, scintillantes, se détachent en bordure le long de la côte : les étoiles de mer s'allument sous la coupole étoilée du ciel. Une masse sombre se glisse sur le champ aux sillons humides. A en juger à ses feux, le navire paraît loin encore et presque immobile : un instant et le voilà sur nous, écrasant les vagues qui rampent sur ses flancs lisses.
C'est un charbonnier, noir de corps, noir de figure, au souffle noir. Il rappelle, en ses constructions difformes, les architectures compliquées des vaisseaux d'il y a trois cents ans : « château d'avant, » où loge l'équipage; « château d'arrière, » où loge le capitaine; entre les deux, pareil à un donjon trapu, coiffé d'une cheminée, la chambre aux machines, la cuisine, l'habitacle, la baraque du banc de quart. Le capitaine s'y tient debout, simple truchement du pilote; les deux timoniers
étreignent la roue du gouvernail; sur le pont, les matelots sont en posture de mouiller l'ancre ou de jeter des amarres.
Le pilote crie quelques mots en français, le capitaine les répète en anglais et se penche sur son porte-voix, qui communique avec les mécaniciens. Les timoniers lèvent les mains; la roue, comme affolée, vire furieusement; ils la ressaisissent au vol, et s'arc-boutant, la rétorquent; l'hélice barbote, rebroussant le sillage qui fait panache; un fracas de chaînes, un plongeon mat, à l'avant : l'ancre est à la mer; le navire s'arrête, s'incline, comme s'il allait se tordre; puis il se redresse, semble s'allonger sur l'eau, et, traînant son ancre, s'achemine tranquillement vers les bassins : il a franchi la passe.
L'eau continue de dévaler. Après la mer, le fleuve qui, refoulé naguère sur son cours, se reprend à couler. L'autre soir, l'eau qui nous envahissait venait de là-bas, bien loin, des autres pays; celle-là, qui s'en va, vient de chez nous, de Paris. Où va-t-elle? qu'emporte-t-elle en son mystère? Le terrible flux, le flux de tempête, semblait vouloir nous engloutir; ce reflux semble épuiser le
sang de nos veines et nous tarir le cœur. Tout s'en va, clans un immense évanouissement des choses. C'est une vision de terres rongées qui s'ébranlent, de cathédrales écroulées, de villes entières qui glissent et s'abîment dans les eaux...