GRISAILLE
Octobre. Le ciel travaille en grisaille. Le matin : une merveille. Sur les fleurs fanées, sur les buissons éclaircis s'accrochent de petites toiles d'araignées, tout argentées de l'humidité de la nuit. Quand la lumière descend de plus haut, elles luisent comme autant de miroirs d'eau qui s'irisent en ondulant. Le soleil monte, dans les brumes qu'il disperse, et il semble que sur tout le paysage la toile d'araignée s'étend, effilée, transparente, étincelante. C'est le rideau du théâtre de nature, entre deux transformations de féerie.
Le soleil monte encore : les rayons obliques réfractés à l'infini par les vapeurs qui flottent, plus haut, dans l'atmosphère, éblouissent les regards. Des échappées de bleu gris, très tendre. Du ciel qui se découvre, il tombe comme une poussière gris de perle. Elle enveloppe les arbres au feuillage roux, elle pénètre dans les vallées approfon-
dies. Sur la grève, le gris vert d'eau des prairies se détrempe dans le vert gris, un peu jaune, de la mer, très calme, qui se confond avec les herbes où son flux vient mourir. Sous les gerçures de la surface qui frissonne, on distingue à peine le glissement énorme de la marée qui monte. N'étaient, ici, les mouettes qui coupent l'air en criant et piquent droit sur l'eau, et là, les grands bœufs qui reniflent l'air salin, on ne discernerait point où commence le marais, où finit le flot, et, parfois, dans la fantasmagorie du brouillard qui vole, ces bœufs grandis démesurément et déformés semblent émerger de la baie, frères monstrueux des marsouins qui s'y jouent, pointant çà et là, en bonds sinueux, par petites taches noires, -entre des barques qui filent et se perdent dans la nuée.
J'aime cette clarté tamisée, aux dégradations infinies; ces gammes colorées qui se transmuent, comme les gammes sonores, en modulations caressantes, fuyantes, insaisissables. C'est dans cette lumière que la beauté de mon pays de l'ouest s'est révélée à moi ; c'est le premier soleil qu'ont vu mes yeux d'enfant; c'est de lui qu'est partie l'étincelle divine qui, pour la première fois, a allumé, devant mes regards, l'incomparable feu d'artifice de la nature d'automne, sur les rives où je suis né. Matinées révélatrices, elles sont à la vue ce que
sont pour l'oreille les premières vibrations des cordes magiques.
Tel le nocturne de Chopin, surpris autrefois et entendu à la dérobée, en passant devant la porte du salon où l'artiste, hôte de la maison paternelle, exerçait le matin ses doigts sur le clavier. Telle la première lecture de Lamartine, de Chateaubriand, de Musset; la première envolée dans le monde de l'épopée et du rêve, Bonaparte, Graziella, Velléda et Vénus Astarté
Qui fécondait le monde en tordant ses cheveux.
Foin de ceux qui ne connaissent que les heurts, les dissonances crues, les contrastes tranchés, le blanc qui est le vide et le noir qui est l'obscur, le dessin linéaire, à la règle et au compas, et le lavis à l'encre de Chine; arrêteurs de choses, polisseurs de surfaces, vernisseurs enragés, détrempeurs et décolorateurs de la nature. La nature est artiste de tempérament et peintre de plein air; l'atelier de photographie est son école primaire. C'est la symphonie réduite au piano à quatre mains, encore que la photographie dévore la lumière, et que les quatre mains conservent au moins le rythme souverain et oénérateur.
Et, pourtant, sur nos côtes, il n'en faut pas trop de cette lumière créatrice. Trop nue, trop vive, elle brûle le paysage ; elle jaunit, en les desséchant, les herbes des prairies. Dieu me garde de médire du soleil plein, dans le bleu plein du ciel et de la mer; des teintes foncées, des ombres fortes, des arêtes précises, de la splendeur du Midi. Je l'ai découverte en cette saison même, arrivant de nuit, tout droit, de ma Normandie flottante et embrumée aux bords de la Méditerranée. J'ai senti se réveiller en moi l'instinct atavique, l'orgueilleux et sensuel appétit de mes ancêtres, compagnons de Tancrède et de Simon de Montfort, quand ils débarquèrent en la Sicile sarrasine, dans la Provence ou le Languedoc albigeois, et s'avancèrent maillés de fer, marchant à la conversion par l'épé.e et à la rédemption par la conquête, juste rachat des hérésies et infidélités qui ont toujours mérité aux pays riches et voluptueux la visite des pénitenciers du Nord.
Donc, trop de lumière tue nos paysages ; elle exagère les valeurs et les dénature en discordances; les collines s'aplatissent, les vallons perdent leur mystère, comme les rues des vieilles villes que Ton éclaire à l'électricité. La campagne dégénère en un
vaste potager où s'ébattent lourdement de grosses bêtes domestiques. Nos pays d'eau veulent que la lumière s'y baigne. Nos yeux ne sont pas faits pour dévisager le soleil. Tout nous est prisme, l'air, le nuage, notre rétine même. C'est pourquoi les étrangers peuvent impunément envahir l'été nos vallons et nos collines. Ils ne les prennent pas. Ils n'y sont qu'à l'auberge, en garni. Ils les voient éclairés au gaz, nettoyés, loués, ravalés comme les maisons de Paris, pomponnés comme un jardin de luxe, endimanchés à l'usage des passants, et ils n'en gardent que ce que leur en livre leur kodak. Ils partent et le pays nous revient. Nous le savourons, comme les amoureux qui vont passer ou renouveler leur lune de miel, à l'entrée de l'hiver, dans le chalet sur la falaise ou le manoir dans les bois.
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La nature est comme les femmes. Toute parure lui est bonne ou plutôt tout lui est parure, parce qu'elle est belle. Elle tire élégance jusque du deuil même, dont elle fait une coquetterie; le demi-deuil surtout, ce printemps des veuves. Elle n'est laide que quand elle se voile, elle ne se voile que quand elle se sait laide. Telle, sous le ciel en averses, la pauvre fille sans formes et sans âge, les yeux cachés
par le binocle embué, le front dissimulé par le chapeau couleur de cirage, empaquetée dans le manteau de pluie, et, sous le parapluie, pataugeant dans la boue, ne sachant relever sa robe que juste assez pour montrer qu'elle est mal chaussée.
La nature relève et secoue son enveloppe pluvieuse. Un souffle de l'air, et il y en a toujours, quelqu'un qui passe, fantasque et curieux, une trouée dans la nue, et la beauté se révèle. Après les matinées radieuses, les soirs pensifs : le retour de la promenade, à la nuit tombante; l'odeur des pommes écrasées, dans les chemins creux; le vent qui se fait âpre sur les plateaux; les corbeaux décrivant leur orbe inquiétant sur les labours brunis ; les moutons qui roulent sur la route, pelotonnés, devant le berger qui se courbe sous sa limousine rouillée; le rayon des phares qui perce à travers les rameaux dépouillés, la fumée qui monte, en flocons grêles et grisâtres, des cheminées des chaumières, et, par les portes ouvertes, le feu de fagots qui pétille dans l'âtre, la ménagère penchée sur la marmite, les petits qui reviennent de l'école, tapis les uns contre les autres, soufflant dans leurs doigts par le premier froid et se hâtant vers la soupe.
Et l'on se hâte comme eux, et, au logis, la lampe allumée, les pieds sur les chenets, le feu, cet ami des jours qui déclinent, nous rend en lumière et en
chaleur tout ce que l'arbre a dérobé au soleil durant les jours d'été; et l'on sent monter en soi, flamme adoucie, moiteur de l'âme, les images et impressions recueillies dans le plein air et le beau temps. On revoit les chemins parcourus, on s'y plaît, on s'y attarde, et, insensiblement, la rêverie se noie en mélancolie.
L'homme grisonne, et le miroir d'octobre a des révélations qui sont déconcertantes. L'hiver venu, à Paris, on s'étourdit; au printemps, on se sent ragaillardir; le vieil arbre s'illusionne quand bourgeonnent les pousses nouvelles; mais, à l'automne, les feuilles tombent, on les compte et l'on découvre qu'elles ne sont plus innombrables. En province surtout. A se retrouver aux mêmes lieux, à la même époque, dans le même décor, on compare, on mesure la distance. C'est un serviteur d'autrefois qui vous arrête, les jambes branlantes, les yeux ternes comme les vieilles vitres verdies, mais transparentes encore : « — Des cheveux gris! se peutil, vous que j'ai vu si petit, faisant naviguer vos bateaux dans l'étang du jardin! Ça ne nous rajeunit pas! » Ni lui, ni vous. Puis c'est une figure qui passe, familière et falote, avec je ne sais quoi de déjà vu, de très lointain.
Cette silhouette bedonnante, ce cou râblé, cette moustache en brosse, ces jambes en arc, ces guêtres
cuir, cette culotte de velours à côtes, ce teint haut en couleur, cet œil émerillonné, qui cligne à la rencontre des grisettes, c'est le père X..., le lieutenant de louveterie ; mais qu'il doit être vieux ! Et cependant, presque rien de changé; son ruban de la Légion d'honneur, qu'il portait autrefois en large ruban plat, maintenant en petit nœud négligé, et sur sa nuque rouge, hérissée de poil gris, le bourrelet du commandant; au lieu d'une casquette de velours, un chapeau melon.. . Je m'informe. « Le père X...? Vous n'y pensez pas, mon pauvre monsieur; mais c'est son fils; c'est X..., l'ex-commandant de chasseurs, aujourd'hui à la retraite, comme feu son père du reste : vous avez été camarades, vous ne vous connaissez donc plus? » Et un peu plus loin, un autre vieux : « C'est étonnant, monsieur, comme en prenant de l'âge vous ressemblez à votre grand-père. J'étais bien enfant, mais je le revois encore, et c'est vous; on le croirait revenu! »
Les générations se confondent en se poussant l'une l'autre. Ce sont les comptes de la province. On y suppute les années, comme les boulangers autrefois les livres de pain, sur une « boise » où l'addition se fait avec les coches. On a beau se défendre, la griffe vous tient et ne vous lâche plus. Regarder en arrière? c'est mesurer le temps perdu,
les marches inutiles, les piétinements ; c'est évoquer les foyers éteints, les amis disparus, les statues brisées, les idées évanouies. Regarder en avant, c'est s'attarder au vol lourd et vague de la chauvesouris des mauvais soirs, c'est écouter la chouette des nuits d'insomnie, c'est ouvrir la porte à la dernière visiteuse, celle des nuits froides et des chambres moisies, « la femme en gris... »
N'importe. Après un mauvais sommeil, gagné par la lecture du journal, noir messager des ombres, et d'autant plus noirâtre qu'il est plus véridique et mieux informé, je m'en vais secouer les rêves chagrins au bord de la mer, sur les digues. Le vent qui, cette nuit, chassait la pluie sur les persiennes et roulait en rafales sur les toits, a dispersé les grains; l'éclaircie s'est faite, il passe un rayon qui réchauffe le cœur et ranime les yeux. Sur le premier plan, des fumées rabattues, noir de charbon délayé dans la vapeur blanche, ou rampantes, qui sortent des cheminées des grands bateaux. Sous le couvert des nuages qui courent, oiseaux bizarres, aux ailes blanches, au ventre ardoisé, je regarde vers le fond de l'estuaire, où surgit le soleil, la mer qui s'engouffre dans les profondeurs du pays, ma-
tant le fleuve et le forçant à refluer entre les falaises crayeuses de la Roque et la pointe mouillée de Tancarville.
Je me sens repris par l'attrait et l'enveloppement de ce grand mystère des eaux qui montent. Où vont-elles, dans cet abîme de brume ensoleillée? Que de fois, en ma jeunesse, je les ai suivies, rêvant de me laisser emporter par elles vers ce grand rideau qui se lèverait, comme au théâtre, sur des sites merveilleux : Jumièges et ses tours chauves, son vaisseau sans toit où le vent psalmodie un éternel office des morts, ses ogives qui ne s'ouvrent plus sur rien; et Villequier, immortalisé par la plainte de Victor Hugo; et Rouen, la ville aux cathédrales, empanachée de pierres dentelées; et, plus loin, après les ponts et les coudes sans nombre, Paris ! Je voulais partir, le cœur battant de l'anxiété de l'inconnu. Je le confesse, je partirais encore. La fée M organe est toujours la bonne fée. J'ai beau me sentir attaché à la rive, revenu avant d'être parti, mon rêve s'en va tout de même. Ce que je n'ai pas rencontré, d'autres le rencontreront peut-être. Qui sait? Le ciel travaille en grisaille.