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EPITAPHE

Il y a cinq ans, à la fin de mai, Heredia se rendit à Rouen pour l'inauguration du monument de Maupassant, à laquelle il devait présider. Je fis route avec lui; nous étions seuls. Contrairement à son humeur habituelle, il était silencieux, rêveur. Il relut son discours, et ce ne fut guère qu'au delà de Mantes, à l'entrée du pays normand, qu'il se mit à causer. Il me parla de ce pays, des liens qui l'y rattachaient, par toute la lignée maternelle : il les avaient consacrés par une tombe où reposait sa mère, et je compris, ce jour-là, que des mêmes hauteurs de Bon-Secours, sous le même ciel tendre et bleu, où flotte éternellement le voile des brumes fuyantes, il voudrait à son tour contempler les ombres du passé et chercher la lumière d'au delà. Ces lieux évoquaient en moi les mêmes impressions : c'est de Rouen qu'est venue ma grand'mère, pour habiter le pays bas-normand; mon

arrière-grand-père maternel a dû plaider au Parlement de Normandie devant le président d'Ouville, arrière-grand-père maternel de Heredia.

Nous arrivâmes ainsi, tout émus des choses d'autrefois, de l'air du pays, de ses traditions et de son génie. Heredia en fit, devant le buste de iMaupassant, une évocation magnifique. Son paysage de Rouen, pour la précision des lignes, l'étendue de la vision et l'ampleur de l'ambiance, en ce cadre de médaillon, n'est comparable qu'au chef-d'œuvre de Roty : Normannia nutrix.

Le poète n'y trahissait pas plus sa personne que, dans son bas-relief, le sculpteur n'introduit sa figure. Quelques mots seulement, qui passèrent indifférents par leur généralité même, mais que je retins au passage et qui devinrent pour moi comme le point d'élection d'où partait toute la clarté du discours. Je les entends encore, scandés par le rythme étrange, le rythme rompu de sa parole, qui s'arrêtait parfois, comme un cœur qui se recueille et cesse un instant de battre, pour se reconquérir aussitôt et vibrer à l'infini :

La pieuse colline de Bon-Secours où les morts aimés sont plus proches. . . du ciel .

Quand il frappa, après une pose courte, la cadence éclatante et douce de ces deux mots : du ciel, il me sembla que le poète brisait, pour la pre-

mière fois et pour la dernière peut-être, l'armature d'art où il tenait si fort à se renfermer.

La cérémonie achevée, nous montâmes ensemble au petit cimetière. Il rampe et s'accroche sur le versant de la colline où se fait le pèlerinage célèbre dans tout le pavs normand. Le jour tombait, dans la transparence du printemps tardif, encore traversé par les froideurs d'un hiver qui ne voulait pas partir.

Une dalle de pierre, une grille de fer, un lierre aux feuilles rajeunies, des branchages épaissis à peine, une promesse de roses tendres, un laurier toujours vert. Tandis que le poète se recueillait en ses .pensées, je parcourais du regard ces paysages que, tout à l'heure, il déroulait devant nous dans les images colorées de sa parole. Du haut des éboulements verts, déchirés de roches grisâtres, dans le cadre de ses collines et l'enveloppement des forêts, je découvrais « la noble ville, métropole de l'art gothique, la masse de ses toits d'ardoise qu'illuminent ou que voilent le soleil et les nuées, masse énorme et vivante d'où s'élance... la foule des clochers et des tours ». En bas, dans la plaine, alluvion du fleuve, « la Seine, à travers la magnificence des vergers et des herbages, descendant majestueusement en d'immenses méandres, charrie vers son vaste estuaire et déverse dans la mer, et de là sur le monde, la richesse de la France. »

Or, parmi tant de richesses, je pensais que ce fleuve avait porté vers « l'île lointaine » la femme dont était né le poète qui venait s'agenouiller là, comme au pied de ce lit des ancêtres, lit de naissance et lit de mort, qu'il a illustré dans un de ses sonnets. Il y repose, désormais; rien n'y saurait troubler ses visions splendides et ses rêves magnanimes; l'ombre de celle qui berça son enfance veille sur son dernier sommeil. Il a dédié son œuvre aux mânes de cette mère très aimée et très aimante, il lui a confié la garde de son âme et cette âme est bien gardée.

«... C'est manière, étranger! »

Ce lien du sang maternel n'était pas le seul, entre le poète, né d'un père espagnol, et notre pavs. Il y avait aussi des attaches de poésie, et il s'enorgueillissait à le rappeler. Nul ne savait mieux que lui par quel chemin le génie espagnol était venu, autrefois, se greffer en ce même Rouen, sur le génie normand. Ces routes étaient familières à Heredia, car il les avait parcourues lui-même près de trois siècles après Corneille. Il connaissait et par le menu, comme il connaissait toutes choses de l'histoire et de l'art, vivantes et minutieuses, les

antiques relations de l'Espagne et de la Normandie : comment les navires à voiles brunes amenaient à Rouen les oranges et les vins capiteux tant goûtés de nos ancêtres ; comment les marchands espagnols possédaient à Rouen, à côté de leurs caves et de leurs comptoirs, des librairies florissantes.

On apprenait alors et on parlait, à Rouen, l'espagnol, comme, de nos jours, l'anglais, et mieux peut-être. On le lisait beaucoup. Il existe des éditions d'auteurs espagnols timbrées et datées de Rouen. Corneille connut, en leur texte original, le romancero du Cid et la pièce de Guilhem de Castro. Ce fils de légiste qui, pour le train commun de la vie, plaidait au Parlement, s'assimila les poèmes espagnols avec la même aisance que plus tard cet autre petit-fils de juge normand, revenu des Espagnes d'outre-mer, s'assimila le génie d'un Flaubert et d'un Maupassant.

C'est qu'entre la conquête avide, inquisitoriale et féroce de Bernai Diaz, et la conquête avaricieuse, casuiste et progressive de Guillaume le Bâtard, le contraste n'est guère que dans le costume, et il se découvre dans le fond d'étranges affinités. Wikings ou Conquistadors, c'est le même vol de gerfauts, le même appétit de l'or, la même « inquiétude des lieux nouveaux », le même enchantement des étoiles nouvelles, le même orgueil à fonder des

empires, à élever des bâtisses superbes, symboles de la conquête :

« Que ce soit à Carthagène des Indes, les forts et les couvents nus; en Sicile, les sanctuaires aux pavés de mosaïque, couronnés de coupoles d'or, ou, dans Rouen même, les levées audacieuses des pierres, Saint-Ouen, reine de l'art rayonnant, avec sa couronne de lys; Saint-Maclou aux belles portes et la cathédrale géante... »

Et sous la voûte de ces temples, en contraste avec cet acte de foi qui monte aux nues, la dalle froide, l'obscurité, l'effacement de l'être humain, la retraite de l'homme en soi-même, le secret de l'âme, le secret de Corneille, le secret de Flaubert, l'impersonnalité de 1 œuvre et de l'artiste. Ces traits si particuliers du génie normand, nul ne les saisit d'une intelligence plus compréhensive que Heredia. Était-ce de son art propre ou de l'art de Maupassant et de celui de Flaubert qu'il entendait parler quand il louait en eux « la volonté évocatrice et l'impassibilité, ces deux qualités maîtresses de l'artiste créateur » ?

Quand il remontait à Corneille, il vantait en lui l'art du vers, aussi subtil et scrupuleux que l'art

de raisonner les actes et de scruter les pensées. Il citait, à titre d'exemple, les retouches incessantes et infinies du poète, la recherche de la seule rime, du seul mot, de la place unique d'où il rayonne sur les autres mots, et, du même coup, se nuance de leur reflet; l'effort inlassable vers la perfection. Il admirait en cette langue du premier dix-septième siècle, toute chaude encore de la Renaissance, la verdeur, le dru, le ramassé de l'expression, la franchise, la vaillance et la majesté de l'allure, l'indépendance et la fierté de la rime; la beauté du verbe, le terme technique, le terme de métier jeté, comme une note humaine, dans le discours des héros; le mot familier serti comme la pierre précieuse et releyé en sa noblesse native ; les raccourcis puissants et les chocs de grands noms, évocateurs de l'histoire...

... la main qui crayonna L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna...

enfin, le vers plein d'âme, le vers d'harmonie et de douleur, qui se détache, çà et là, dans ces poèmes tragiques, comme la fin d'une strophe ou la cadence d'un sonnet :

Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir...

Le vers français, auquel il avait apporté l'élé gance sobre, la majesté aisée, la grandesse verbale

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avec toute la somptuosité des velours, des ors et des joyaux d'Espagne, il aimait à en montrer chez le vieux maître normand le relief héroïque et la frappe de médaille. Il retrouvait, en Corneille, le squelette grandiose de son propre vers, ainsi que, chez son maître Virgile, les guerriers devinent, à la majesté des ossements enfouis, la structure des géants d'autrefois.

Heredia se réclamait non seulement de Corneille, mais aussi de Malherbe. Il s'en était largement assimilé la prose à la fois précise et grandiloquente. Relisez les rares, les trop rares harangues de Heredia, et comparez ses éloges, riches d'immortalité, à ceux que Malherbe décernait à Richelieu : c'est la même coupe, le même rythme vigoureux et plein de la très grande prose classique. Qui de nous n'a évoqué l'image chevaleresque du poète du grand Henri, le jour où l'auteur des Trophées, devant la plus officielle assemblée de la plus protocolaire des républiques, s'avisa de parler au tsar de Russie sur le mode, très inattendu, en ce lieu hiérarchique, dont le poète-gentilhomme, en pleine monarchie, parlait au roi de France :

Et ton front, cette fois, Sera ceint de rayons qu'on ne vit jamais luire Sur la tête des rois.

Puisqu'il a rendu à notre terre normande cet hommage de la traiter en terre maternelle et qu'il a jeté sur elle un peu de la gloire qu'il a répandue, pour des années et des années, sur les lettres françaises, j'en appelle au poète dont l'œuvre, aussi brève que la sienne, fut, comme la sienne, illustre, encore que, pour l'honneur de notre temps, Heredia le dépasse de la tête, et je lui voue pour épitaphe ce vers qui renferme toute sa vie et toute sa gloire :

Belle âme aux beaux travaux sans repos adonnée.

Une vitrine, dans le salon de province où, depuis des années, rien n'a changé de place. Quand nous étions enfants, on nous disait : « N'y touchez pas, ce sont des bibelots. » Nous disons à nos petitsenfants : « Ne les brisez point, ce sont des souvenirs. » Un caprice, une curiosité, une impression de voyage, un présent de fête, un témoin des heures heureuses, chacun des menus objets reçus en héritage ou apporté par nous est devenu quelque chose de nous-mêmes et a pris place dans notre destinée.

Ils ont été neufs, comme nous avons été jeunes; ils nous ont raconté l'histoire de nos anciens, ils raconteront la nôtre à nos petits-enfants. Cet étui d'or ciselé vient d'une grand'mère ; elle y enfermait ses longues aiguilles à tapisserie ; André Chénier, que nous lisons en classique, fut l'hôte et l'ami d'une demeure où elle a passé, où rayonnait Fanny...

Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire...

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Qui sait si la main qui écrivit les adorables élégies et les ïambes vengeurs n'a pas joué plus d'une fois avec cet éventail? Ces assiettes de Chine ont été peintes et cuites pour le grand-père, rapportées par le capitaine de son bateau, qui faisait les longs cours et, son tour du monde achevé, amenait à Rouen ou à Honfleur des magots, des perroquets, des guenuches et des cannes à sucre.

Les bibelots éveillent le parfum, la couleur, le frémissement de la vie d'autrefois, comme le bouquet cueilli dans les promenades, les arômes et la fraîcheur de la vie présente.

Qui donc prétend que l'histoire soit perpétuellement grave, austère par nature, pédante par destination; que les textes officiels, les textes de lois ou d'actes authentiques y soient tout, les hommes rien et les femmes moins encore? Ceux-là seuls, assurément, qui ne savent ni la lire ni l'écrire. Elle n'est point la crypte funéraire que Ton visite en se découvrant, mais que l'on se hâte de traverser parce que la moisissure vous suffoque et que l'humidité vous enrhume. Nous voulons que l'histoire nous informe des gens d'autrefois ainsi que nous nous informons des gens d'aujourd'hui. Que désirons-nous savoir des messieurs qui nous parlent d'eux-mêmes et des femmes qui font parler d'elles? Pourquoi lisons-nous si vite, du doigt et du cou-

teau, l'article solennel, avec préliminaires, ana-. lyses, synthèse et conclusion définitive, l'article où le critique de profession dispose les « sujets », dûment anesthésiés, sur sa table de laboratoire, les mensure au millimètre, moule à la cire les lignes de leurs doigts, les découpe afin de les recoudre, les décolle afin de les recoller, les rend muets, sourds et insensibles afin de nous mieux expliquer, par raisons démonstratives, comment ils marchaient, parlaient, aimaient quand ils ne dormaient pas? Pourquoi ! parce que nous savons bien que ce n'est pas le cataleptique qui parle, c'est le critique luimême, et il ne parle que de lui. Ce que nous recherchons, c'est l'image sur le vif, instantanée, de la personne, ses paroles prises au vol, le détail et l'anecdote de sa vie, de façon qu'elle nous devienne familière.

Le bibelot, c'est la pièce à conviction de l'anecdote, c'est le petit miroir à facettes où se reflètent les profils perdus, les passages d'ombres, les jeux de lumière d'autrefois, d'autant plus évocateurs que le génie appelé par la lampe merveilleuse est, plus intimement, le génie du foyer. Le même bibelot, qui n'excite que notre désir à la vitrine du

marchand, devient, dès qu'il arrive en nos mains, l'objet d'une sorte de culte; cette petite idole, insignifiante chez l'étranger, passe à l'état de fétiche en devenant notre bien, et, de fétiche, il passe à l'état de relique lorsque nous le tenons de ceux qui nous furent chers.

Il y a un joli conte de P Oiseau qui dit tout; cet oiseau n'a de voix que pour qui sait l'entendre. Sa chanson ne chante que dans les vieux logis, où les murs ont des oreilles; elle chante à l'automne, quand l'année se recueille et que les souvenirs affluent avec les nuages; elle siffle avec le vent sous les portes, elle bat son rythme avec la pluie sur les vitres, elle s'harmonise en accords longs et fuyants dans les tuyaux d'orgue des grandes cheminées. Alors, sur cette musique, les paroles tombent de la bouche des grand'mères , avec les récits de la jeunesse de leurs grand'mères à elles, reçus, par elles, de leur bouche.

C'était l'occupation des veillées, au temps où l'on veillait : on se couche tard, on ne veille plus.,. C'est la distraction des jours gris et mouillés, quand, avec ses tentures, ses fauteuils, ses portraits, ses chenets, son feu clair qui rassemble jeunes et vieux, petits et grands, resserre les rangs et groupe les enfants, la maison prend sa revanche sur les routes, les arbres, la nature qui les dispersent. C'est l'heure

où la légende, comme les fées, descend du plafond noyé d'ombre; l'heure où se nouent les fils mystérieux qui nous mettent en communication avec le passé, où Ton se sent aussi près de ceux qui sont à cent ans de nous que de ceux que nous savons à cent lieues. Les tiroirs s'entrouvrent et livrent leurs amulettes; ce ne sont souvent que de modestes breloques, étrangement démodées, ou des souvenirs sans nom, presque sans figure, une bague de cheveux, une fleur desséchée, un ruban fané qui s'effile; ils ont leur légende et cela suffit.

Or, cette légende fleurit partout. La légende a des trésors de durée et de renouvellement. Les plantes les plus tenaces sont celles qui s'accrochent aux anfractuosités des roches. Humbles souvenirs condamnés, tôt ou tard, à finir chez le brocanteur forain, lorsque la vieille fille, dernière descendante de la tribu de soldats et de marins, se sera éteinte, toute seule, un soir qu'elle n'aura plus eu la force de rallumer le feu du foyer : c'est un sabre rouillé, découpé en scie, à la poignée maculée de vert-degris ; c'est un shako gigantesque, effondré sur sa coiffe; c'est un bonnet de grenadier pelé comme une défroque de lion ; c'est un testament de

Louis XVI, déchiré par les plis et porté en scapulaire; c'est un lambeau de drapeau tricolore; c'est le rameau de Sainte- Hélène accroché, avec la croix, à la tête du lit, lit de noces et lit de mort du soldat qui n'est plus.

Croix d'un soldat tombé comme tout héros tombe Et qui, père endormi, fait du fond de sa tombe Veiller un peu de gloire auprès de son enfant...

Regard jeté dans une mansarde! . . . C'est par ces regards qu'on apprend à connaître le peuple étrange et grand que nous sommes, qui, de temps à autre, se rue sur les statues de ses dieux, les renverse, les brise, sauf à en recueillir ensuite et conserver jalousement les débris dispersés.'

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J'y rêve, en ce moment, et ce n'est point par fantaisie pure. Nous touchons au grand exode de l'été. Pour nombre d'entre nous, c'est le moment du retour au port d'attache, le moment d'atterrir, selon le mot expressif des marins ; le moment de revenir à la maison natale ou, tout au moins, au lieu que nous avons choisi pour notre « petite patrie » d'élection : la colline, le versant dont nous aimons à considérer le pays, le « beau point de

vue » d'où nous apprenons à nos enfants à regarder la France. C'est la saison où, dans chaque famille, croissent et s'entrelacent les racines, où elles tissent le réseau invisible qui soutient le sol, qui résiste à la pioche du démolisseur, tamise ou fait glisser l'eau des orages, maîtrise le tremblement de terre. Les fondations massives de l'ingénieur se rompent, les flèches et les campaniles de l'architecte s'écroulent; la forêt subsiste, cramponnée dans les profondeurs, vivant de la terre par les racines, du ciel par les cimes, et vivant de sa vie propre.

C'est le temps aussi où se forme, dans notre âme et dans notre chair, cet inconscient de la vie qui fait le corps résistant et souple, l'esprit présent et robuste dans les surprises de l'existence, quand le navire, abordé en pleine nuit, craque, se fend et sombre, et qu'une seconde d'oubli équivaut à un suicide. L'intellectuel éperdu dans sa cabine, s'il n'a pas le pied marin et s'il ne pense que par analyse, risque fort d'achever son syllogisme au fond de l'eau. Il lui faut se donner le temps de combiner son équilibre, de méditer sur la psychologie du sang-froid et la supériorité de la raison, cette agrégée, sur l'instinct, ce traditionaliste.

Qu'est-ce donc quand le canon tonne sans autre avertissement qu'un coup de téléphone, lequel, naturellement, annonce la guerre lorsque l'obus a

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déjà éclaté sur nos toits? Il faut avoir, comme dit le peuple, la patrie dans le sang, si l'on veut se trouver debout, alerte, en forme, en discipline et en obéissance, le jour où, brusquement, le rappel bat dans les rues.

La tradition fait cela; elle seule le fait bien et elle le fait partout où existe un foyer, si modeste qu'il soit. Pour le peu qu'ils en jouissent, les pauvres gens tiennent à la France d'une tendresse acharnée. Je ne sais pourquoi ou plutôt je devine trop pourquoi ceux qui veulent proscrire la tradition, abattre les arbres et niveler le sol — œuvres d'une impiété analogue — dénoncent dans la tradition un privilège de fortune ou de naissance. Ce serait une tradition misérable, une tradition sans force et sans vertu qu'une tradition de privilège. Le mot tradition évoque et emporte avec soi cette épithète inséparable : populaire. Nulle part cette association n'a un sens plus profond qu'en France, où la tradition nationale a trouvé à la fois son incarnation réelle et son symbole esthétique en une simple fille des champs.

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