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IL N'Y A PLUS D'HIVER

L'hiver s'en va, pourrissant chaque année davantage. Le froid, ce grand conservateur, ne se conserve point soi-même. On le disait hier, on le dira demain; il gèlerait, cette nuit, à pierre fendre, qu'on le dirait encore. On l'a toujours dit, à moins qu'on ne dît le contraire, ce qui revenait au même et signifiait la même chose, que la mécanique des saisons se détraque, que le solstice enjambe sur l'équinoxe et que le monde se dissout, déséquilibré, tantôt en bouillie, tantôt en poussière, comme les mots ataxiques en une sarabande de vers décadents. Je lisais, l'autre jour, dans un auteur trop grave pour que je le cite, cette phrase : « Tous les ans, on dit qu'on n'a jamais éprouvé des saisons si dures et si fâcheuses. »

Cela s'écrivait au grand siècle, où tout marchait d'un pas ordonné, même le calendrier; où tout paraissait grand, à l'image du Grand Roi, même la

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gelée ou la canicule ; où les saisons mêmes lui faisaient leur cour, aux heures prescrites d'audience, ainsi que le reste de l'univers. Si bien que l'on se représente communément tout le règne comme un immense hiver de 1709, précédé d'un été interminable, avec des nuits si claires et si douces qu'on y dansait aux lanternes sous les charmilles, que l'on y donnait des spectacles d'eau, que l'on y jouait la comédie, dans la cour de marbre, devant un parterre de femmes fort décolletées.

La Révolution est venue. L'hiver s'est fait romantique; plus de verglas; la glissade, surtout involontaire, n'est pas jeu de poètes désespérés, le sublime y perd son sérieux ; tout en ouragans et en tempêtes! un torrent gelé ne mugit pas; la glace, muette et sourde de naissance, n'entend pas la lyre et ne lui répond rien, bonne tout au plus aux engloutissements les jours de débâcle. Et puis les choses ont suivi leur cours, et les saisons, aplaties, se sont démocratisées. Plus de salons : des gares, des casinos, de grands hôtels et de grands bars. Personne chez soi, tout le monde chez tout le monde, de sorte qu'on ne s'y reconnaît plus. Ainsi l'hiver et le printemps, et leurs suites. A vrai dire, je crois que les saisons ont toujours été fantasques et déconcertantes, aussi bien pour les astrologues d'autrefois, qui manquaient de méthode mais tom-

baient juste, au hasard, que pour les météorologistes d'aujourd'hui, dont les méthodes sont infaillibles, mais auxquels la nature, indisciplinée, n'obéit pas toujours. Je crois que les pauvres gens ont, de tout temps, trouvé cette saison mauvaise, parce que leur vie est malheureuse, et que les gens riches ont pensé de même parce qu'ils n'arrivent pas à se distraire autant qu'ils le voudraient des infirmités, des ennuis et de la mort, laquelle est de tous les hivers. D'ailleurs, ce ne sont propos que de vieillards, dolents de l'heure présente, car les jeunes gens ont autre chose en tête, qui est de toutes les saisons.

Le dicton n'en subsiste pas moins : printemps en purée, été en averses, automne de boue et plus d'hiver! Soleil de mars qui gonfle les bourgeons, giboulée d'avril qui les étrangle, humidité d'août qui corrompt le fruit, grêle de septembre qui crible le raisin, la faute de l'hiver qui a manqué le train ou qui reste en consigne en quelque Scandinavie, Alaska ou Moscovie.

Au fond, que regrette-t-on au juste, quand on se plaint si fort de n'avoir plus d'hiver? La campagne ensevelie de longues semaines sous la neige, les

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rivières glacées, des embâcles sur les fleuves et la misère partout? Nullement, nous sommes pitoyables à nous-mêmes et même aux autres ; nos vœux sont modestes et bienveillants. Ce qu'il faudrait, c'est le bon petit froid sec, trois degrés au-dessous, le matin, quand on lit le journal au coin du feu; cinq degrés au-dessus, l'après-midi, quand on fait son tour de promenade; l'air vif, léger, le joli soleil rose dans la brume de ouate irisée, très bas sur l'horizon, tout près, à la portée de la main : on y allumerait sa cigarette; sur les vitres, les arabesques du givre, les jardins poudrés à frimas, et tout pimpants en leur toilette Louis XVI; c'est Paris propre, sans poussière et sans boue; l'atmosphère apéritive, qui creuse, réveille les estomacs inertes, suggère des menus relevés où se mêlent le caviar du Volga et les salmis de bécasse; et, dans un autre ordre d'idées, plus gracieuses et un peu moins matérielles, la brise piquante qui colore la peau, les femmes trottinant dans cette fraîcheur tonique, comme elles sautillent, l'été, dans la vague mousseuse; c'est l'impression exquise de respirer à l'aise, d'avancer, alerte et ragaillardi, la main dans la poche du pardessus, la canne dans la main, telle une épée de bataille, conquérante, irrésistible; c'est toute la ville, émoustillée, jeunes et vieux, comme, aux Tuileries, ou au Luxembourg, le

peuple des pierrots dans l'éparpillement des boulettes de pain du charmeur.

Mais si, par hasard, l'hiver, le vrai, frappe à la porte, on le trouve changé, ratatiné, caduc, et démodé dans ses costumes, et provincial dans ses allures, et d'autrefois dans son langage. C'est le mélodrame où Margot a pleuré et où l'on bâille vingt ans après, à la reprise. C'est le vaudeville où l'on s'est tant amusé et où la joie forcée des acteurs résonne seule dans la salle engourdie, nasillarde, macabre, comme un rire de jeune fille desséché dans un phonographe. Ce sont les airs qu'on entendait à vingt ans, pathétiques et sonores, des sanglots dans du cristal ! Où sont les neiges d'antan ?

Non, il n'y a plus d'hiver, même à l'Opéra. Le ballet des patineurs dans le Prophète, et encore?

« Comme ce lavoir est petit! Autrefois, il me paraissait immense. J'avais emporté dans ma tête un océan et une forêt, et je retrouve une goutte d'eau et un brin d'herbe. » Les herbes semblent mortes en leur gaine de givre, la goutte d'eau est gelée; c'est pourtant le même lavoir, mais, que la source s'y glisse limpide ou qu'elle s'y fige en glace transparente, ne vous y penchez point quand vous

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revenez au pays; c'est un miroir où il ne faut pas se regarder si l'on veut se reconnaître.

La faute en est à l'enchanteresse du logis, la mémoire, l'artiste merveilleuse et décevante que nous portons en nous-mêmes, peintre, musicienne, poète, qui nous fait de la vie un spectable continuel, qui crée pour chacun de nous et pour lui seul la magie des sons, des couleurs et des mots. Elle choisit, elle isole, elle éclaire et transforme; elle recueille l'impression qui passe, elle la cristallise, elle l'enveloppe d'éternité. Parce que cette heure nous a été douce, il nous paraît qu'elle devrait revenir sans cesse et durer toujours. On ne s'aperçoit point que le charme qui nous y retient, c'est précisément le charme des choses insaisissables, le crépuscule, le soleil qui s'enfonce dans les eaux mouvantes, le lointain de tout, de la lumière et des chants, la sérénade dans la coulisse, le rayon de lune sur les bois. Du passé, on ne garde que ces visions, et comme, on ne les retrouve plus, on conclut que la nature est changée et qu'il n'y a plus de saisons.

La magicienne verse partout ses philtres. C'est la pauvre fille qui pleure, à la guinguette de bar-

rière, au bouge d'été, quand elle chante les Blés d'or. Il n'est pas de ménage banal qui n'ait eu son chant de noces, ne fût-ce que Santa Lucia, le soir de l'arrivée, devant la véranda d'un hôtel d'Interlaken. La rencontre vulgaire, au dénouement brutal, devient le roman de la jeunesse, Mimi-Pinson, le quartier latin, tout un monde d'exubérance, d'enthousiasme, d'idées, de générosité, de fièvre et de joie amoureuse, entrevu dans le recul du café de province, dans la fumée épaisse et fade des pipes, devant la buée des vitres, sous le frisson humide de la rue déserte, qui pointe et transperce quand la porte s'entrouvre. D'où l'absurde prestige du collège, le plus beau temps de la vie! disaient les vieux messieurs transis, dont l'existence avait toujours été rhumatisante; le plus beau temps, oui, les jours de sortie, quand on piétinait dans la neige fondue, attendant le bœuf gras et son amour enrhumé; quand le soir on nous menait voir les Cosaques, avec, au dernier acte, en apothéose, Napoléon dans sa redingote grise, levant son petit chapeau au public, poliment, dans le rayonnement du soleil d'Austerlitz, entre le sergent Durivaux, le soldat Panel, grands tombeurs d'ennemis, et la bonne aveugle Mme Blanchard, qui pansait les blessures des héros. Voilà les beaux hivers que les hommes de mon âge ne reverront plus. Les jeunes

gens voient d'autres choses qui s'évanouissent de même, de sorte que, dans cinquante ans, ils en seront au point où nous sommes et diront comme nous, parce qu'ils auront cessé d'être jeunes : « Il n'y a plus d'hivers. »

Quand je revois ceux de mon enfance, c'est dans notre maison de province, à l'entrée de la ville. La neige semblait toujours une étrangère. On nous l'annonçait au réveil et nous la voyions, en mousse blanche, toute neuve, sur le balcon où s'ouvraient nos fenêtres. On l'écrémait, à la cuiller, pour en composer des sorbets à la groseille, au goûter. Puis c'était dans la rue tout un petit monde renversé : les routiers claquant du fouet, endoctrinant de litanies effroyables les gros chevaux normands qui patinaient en fumant comme des locomotives en détresse; à côté, les vieilles femmes, lamentables, déplorant, en leur jargon traînard, la « mauvaiseté » du temps. A la récréation, les bonshommes de neige, coiffés d'un journal en tricorne, armés d'un balai, et, le soir, avant le coucher, dans le retrait mystérieux de la cheminée, le retrait aux histoires, mon grand-père me racontant Bonaparte à Brienne.

Je regarde en moi-même et je vois un décor étincelant, la montagne de glace des féeries. Je regarde autour de moi : de l'eau demi-fondante — au maximum de densité, disaient nos professeurs de physique — on exprime comme on peut le pittoresque des choses, selon les conjonctures et les professions ! de l'eau au maximum de perfidie glissante ; dans le ruisseau, à côté, un flot jaunâtre qui déborde sur la chaussée, et tout à coup, sous le balai municipal, reflue, s'éclabousse, en éventail, sur le passant; des automobiles qui s'ébrouent, ronflent, se divertissent en naumachies retentissantes, ainsi que de jeunes baleines es mer du pôle; de la pluie qui tombe en rideau après que le brouillard s'est condensé; de la fumée qui rabat et se délaie en grisaille ; des ombres qui se hâtent, se frôlent, emmitouflées, comme en cagoules, toutes les femmes déplaisantes, les unes parce qu'elles se cachent et les autres parce qu'elles se montrent.

« Hé bien! oui, il n'y a plus d'hiver, et nous nous en faisons gloire, et nous en félicitons la science qui, pour une fois, s'est montrée parisienne! » Ainsi fredonne, frétillant et guilleret, sur un rythme de polka, le chœur des vieillards. Ce

n'est pas le bon petit chœur des vieillards de Faust, qui trouvent leurs plaisirs innocents à voir passer les petits bateaux; ce sont les vieux pantins, très modernes et très roués, dont mon ami Lavedan tient les ficelles et qu'il promène de sa main ironique, tous les soirs, des Variétés au Vaudeville. Il n'y a plus d'hiver pour ces viveurs en rupture d'hivernage. Ils ont traité ce tyran comme l'Empereur traitait les dynasties importunes. Ils ont, en leur sénat, rendu ce sénatus-consulte : « L'hiver a cessé de régner! » Ils l'ont exproprié, l'hiver fallacieux de la tragédie classique et de la comédie de Molière, l'hiver d'Arnolphe et de Théramène, l'hiver des barbons à mésaventures conjugales et des bonshommes à récits.

On admire qu'il y eût tant de vieillards dans les cités antiques, où ils formaient des chœurs d'entr'actes pour les théâtres et des aréopages désintéressés pour les modèles de sculpteurs. Ce n'est pas que la vie se prolongeât davantage, maison entrait plus tôt dans l'annexe et le prolongement. On prenait ses quartiers vers la quarantaine. Aujourd'hui, tout est modifié,, les lois sur l'avancement aussi bien que les saisons. Nos « vieux marcheurs » commencent leur journée à l'heure où les maréchaux de Napoléon demandaient leur bonnet de nuit. Et ils tiennent bon... jusqu'au soir où le vent

tourne au Nord, où l'hiver, banni, conspué, berné, trompé, rentre en son logis, plein de ruses et de vengeances, — tel Ulysse au milieu des prétendants — et sème les pièges sous leurs pas. Le verglas les guette à la porte du restaurant de nuit; le vieux marcheur glisse, le pied lui manque. . .

Et, comme il a l'éclat du verre,

le bulletin de M. Bertillon monte, monte à faire rougir la rente.

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