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TONY JOHANNOT

fantastiques interprétations des fantastiques récits de Charles Nodier? Le dessinateur s'est mis dans ces douze planches à écouter le conteur étrange, il s'est pris d'amour pour ses visions, et les fait passer dans la demi-teinte du rêve, colorées de la nuit d'un Rembrandt, enveloppées du mystère d'un Goya. Oui, par moments, le dessinateur monte l'hippogrifie du cauchemar, il entend siffler : « le rhombus d'ébène aux globes vides et sonores » ; et, dans cette cervelle qu'on voit coiffée d'un bonnet de nuit noué d'une fontangey les chauve-souris de Smarra battent des ailes. Il s'y fait des rêves étranges, des frôlements d'êtres apocalyptiques, des caricatures surnaturelles, et les créations déraisonnables du haschich peuplent : LE Voyage ou il vous plaira.

Mais avant tout, feuilletez ces pages de Paul et , Virginie, de Manon Lescaut, de Verther, ces pages où passent et repassent la blanche et céleste fillette des Pamplemousses, la jolie impure du xviii^ siècle, la vierge allemande : ces trois figures des trois livres d'amour célèbres.

Puis, quand la fatigue prenait Tony à crayonner, et quand les éditeurs s'arrêtaient à monter son escalier, le gracieux Maître peignait des tableaux; mieux que des tableaux, il lavait des aquarelles doucement lucides, de* belles jeunes filles aux jupes rouges, aux jambes nues, à la chevelure dénouée, couchées dans les bois, de jeunes fileuses assises sur les bancs de pierre du village.

Et la rêverie vous prenait à regarder ces œuvres

pagp:s retrouvées.

habillées des grâces du xviif siècle, dans leur mélancolie germanique.

Sur le bord d'une rivière, Tony Johannot avait placé, il y a quelques années, un jeune garçon, péchant, les jambes pendantes sur la berge. A son côté, appuyé sur le coude, regardait une jeune fille. Le jour était derrière eux. La rivière, la berge, les deux amoureux se perdaient dans la nuit descendant sur la terre.

Cette aquarelle, si nous nous souvenons bien, était une aquarelle de poète.

L'ABBÉ GALIANF

En 1769, Ferdinand IV rappela de Paris à Naples Fabbé Galiani, pour exercer près de lui la charge de conseiller du commerce. Voici là-dessus ce que dit Bachaumont au mois de février 1770 : « On prétend que le ministère, lassé des lazzi continuels de cet abbé, d'une politique très plaisante sur le gouvernement^, l'a obligé de retourner en Italie, en luidé-

1. M. Sainte-Beuve, dans un de ces articles comme il en sait faire un, toutes les semaines, a déjà appelé l'attention sur Galiani.

Après le crayon de M. Sainte-Beuve, nous n'aurions pas tenté une étude, si nous n!avions songé que deux voix valent mieux qu'une. — Articles publiés dans rÉcLAiR, numéros des 14 et 21 février 1852.

2. Lors de notre séjour à Naples, en 1856, nous demandions alors au directeur des Archives communication d'une correspondance de Tabbé écrite de Paris, en sa qualité de secrétaire d'ambassade de 1759 à 1769, Le directeur ne se refusait pas absolument à la publication de cette correspondance, mais à la condition d'y être associé, et de la larder de notes, hostiles aux philosophes, aux encyclopédistes, aux libres penseurs de l'époque. Dans ces conditions, nous renoncions à la publication de ces lettres manuscrites qui ne nous étaient pas même montrées. Depuis on m'a assuré que la publication en avait été commencée, mais malgré mes demandes, je n'ai jamais pu obtenir qu'on m'en envoyât un volume ou un fascicule. Un moment même pendant ce séjour, nous avions songé à tâcher de retrouver dans la famille de Galiani ses papiers, ses manuscrits, ses correspondances , mais des Napolitains nous détournèrent de notre projet, en nous affirmant qu'il ne restait rien, et que les derniers Galiani étaient des paysans sans culture, de vrais sauvages.

clarant qu'il n'avait rien à craindre du ressentiment de la France, et même en le pensionnant. » Quoi qu'il en soit, — faveur ou disgrâce, — pour Galiani ce retour fut un exil.

L'ancien secrétaire d'ambassade près la cour de France avait beau se promener d'un Aide à un Plantin, d'un Plantin à un Elzévir, au beau milieu de ses monnaies, de ses médailles, de ses pierres gravées, de ses statues, de tout son musée, alors un des plus beaux de Naples, il avait beau aller, regarder! rien n'y faisait. Il avait beau ouvrir sa fenêtre, contempler le ciel toujours azur, la rue toujours gaieté, et les processions qui passaient, et la mer indolente, — c'était toujours Paris qu'il voyait. Il revenait à son cher Horace, à son ami Horace, dont il commentait en règle de vie, le : Nunc est saltandum du païen, le suivant partout en toutes ses galanteries, faisant la tenue des livres de ses amours et le catalogue de ses maîtresses : mais voilà que cela aussi lui donnait des regrets, et qu'en montant chez toutes les Lydies du poète, il se rappelait toutes les Lydies de l'abbé, et que Suburre lui remettait en mémoire la rue des Vieilles-Étuves. Son clavecin était là, l'attendant; son SocRATE IMAGINAIRE, PaisicUo, cu faisait la musique : il était joué partout, plus loin que cela : à Saint-Pétersbourg. Que lui faisait? il voyait Magallon qui venait de louer un coin de la loge de M°^^ d'Épinay aux Italiens. Il faisait venir Sersale, pour être son i^essouveneur de Paris : Sersale mourait... Il demeurait Parisien dans ce Naples ou il

L'ABBÉ GALIANI

n'y avait que douze personnes au plus qui sachent lirey ce Naples qui n'avait pas trois pailles d'oreilles en tout dignes de V écouter I

« Naples, dit-il quelque part, est comme la vapeur du charbon : on y meurt en y restant, mais on n'a pas la force de s'en aller. » — Paris! Paris! appelait le pauvre abbé...

Il s-e rappelait la cour, les dames et les femmes. Il se rappelait le ruisseaude la rue Saint-Honoré^^ le ruisseau de M""^ GeofFrin, et tous les profils aimés, M^^^ de Lespinasse qui s'obstinait à trouver bonnes ses mauvaises plaisanteries, lord Clives, un Anglais persuadé que les diamants donnent le goût des arts, et Schomberg et Chatelux, et Grimm;, et Diderot et Duclos. Il se rappelait et les dîners et les soupers, et la ville et la campagne, et M""*^ d'Epinay et le baron d'Holbach, et la campagne du cher baron et la Chevrette ! Écoutez là-dessus l'ami Diderot :

« Nous dînons bien et longtemps. La table est servie ici comme à la ville^ et peut-être plus somptueusement encore. Il est impossible d'être sobre, et il est impossible de n'être pas sobre et de se bien porter. Après dîner, les dames courent, le baron s'assoupit sur un canapé, et moi je deviens ce qu'il me plaît. Entre trois et quatre nous prenons nos bâtons et nous allons nous promener, les femmes de leur côté, le baron et moi du nôtre, nous fai-

l.Une curieuse publication : ce serait la retrouvaille des notes écrites par l'abbé sur les filles de la rua Saint-Honoré, dont il visitait les taudis presque tous les soirs.

sons des tournées très étendues! Rien ne nous arrête, ni les coteaux, ni les bois, ni les fondrières, ni les terres abandonnées. Le spectacle de la nature nous plaît à tous deux. Chemin faisant, nous parlons ou d'histoire, ou de politique, ou de chimie, ou de littérature, ou de physique, ou de morale. Le coucher du soleil et la fraîcheur de la soirée nous rapprochent de la maison, où nous n'arrivons guère avant sept heures. Les femmes sont rentrées et déshabillées. Il y a des lumières et des cartes sur la table. Nous nous reposons un moment; ensuite nous commençons un piquet (ou un trictrac). Le baron nous fait chouette : il est maladroit, mais il est heureux. Nous soupons. Au sortir de table, nous achevons notre partie. Il est dix heures et demie; nous causons jusqu'à onze. A onze heures et demie^ nous sommes tous endormis ou devant l'être. »

Écoutez encore Diderot montrant cette fois l'abbé dans le grand salon de la Chevrette, où Grimm se fait peindre, M°^® d'Épinay appuyé au dos de la chaise du peintre, et pendant que Saint-Lambert lit une brochure, que Diderot joue aux échecs avecM'^^d'Houdetot, que M^*" d'Esclavelle a autour d'elle tous ses petits enfants, qu'une jeune fille brode à la main, que sa sœur brode au tambour, qu'une jeune femme essaye au clavecin une sonate de Scarlali.

« L'abbé Galiani entra, %i avec le gentil abbé la gaieté, l'imagination, l'esprit, la folie, la plaisanterie, tout ce qui fait oublier les peines de la vie. Dieu sait

L'ABBÉ GALIANI

les contes qu'il fît! Il disait qu'un voiturier qui

menait avec ses chevaux et sa chaise le public, fut appelé au couvent des Bernardins pour un religieux qui avait un voyage à faire. Il proposa son prix, on y tope; il demande à voir la malle, elle était à l'ordinaire. Le lendemain, de grand matin, il arrive avec ses chevaux et sa chaise; on lui livre la malle, il l'attache. Il ouvre la portière, il attend que son moine vienne s'y placer. Il ne l'avait point vu ce moine : il vient enfin. Imaginez un colosse en longueur, et profondeur, à peine toute la place de la chaise y suffisait-elle. A l'aspect de cette masse de chair monstrueuse le voiturier s'écrie : Une autre fois^ je me ferai montrer le moine!

L'abbé est inépuisable de mots et de traits plaisants..... Si l'on faisait des abbés Galiani chez tous les tabletiers, tout le monde voudrait en avoir à la campagne. »

Et l'abbé à Naples se revoyait, se regrettait toujours dans cette délicieuse villégiature française du xvni^ siècle, au sortir de table, en esprit de campagne, gesticulant, pérorant, la perruque de travers.

Galiani ne put y tenir : il prit la plume et écrivit à toutes ses connaissances. Il savait le monde, il craignait de n'être bientôt plus même un souvenir. A tous ses amis, il manda qu'il était enterré, mais qu'il n'était pas encore mort : « Lire tout seul sans avoir à qui parler, avec qui disputer ou briller, ou écouter, ou se faire écouter, c'est impossible. L'Europe est morte pour moi. On m'a mis à la Bastille!

J'appartiens au règne végétal à présent, et je me vois dans un désert environné de souches, de poutres et de ces truncus inutile lignum, dont je vois faire de temps à autre des Priapes. » Et, s'il a un jour une velléité d'honneurs, qu'il se défend vite de vouloir rester là-bas : « J'ai écrit à Garacciolo une lettre d'ambitieux. S'il prend cela pour une résolution de me fixer à Naples, il a bien tort. Un homme qui a enfilé une ruelle fort étroite où il ne peut ni reculer ni tourner, n'a pas d'autre parti à prendre que de galoper j usqu'au bout pour ensuite tourner au large. C'est là ma position. Je voudrais galoper, parvenir, tourner et me retirer à Paris, y mourir à mon aise. ))

A ces déplorations , les amis répondirent; et comme les jours où lui arrivaient les réponses étaient des jours tout pleins « du plaisir de lire, de relire-, de mâcher même et de sucer tout ce papier », Galiani récrivit, récrivit.

La plume à la main, il se sentait renaître; il lui semblait qu'il causait avec les gens. Il savait comment sourirait l'un en lisant cette ligne, comment dirait l'autre à celle-là. Le conseiller du commerce n'avait pas de plus belles nuits que les nuits qu'il passait à causer de Paris, la grande ville, avec M?"^ d'Épinay. Et d'ailleurs, l'auteur du Dialogue sur les FEMMES se savait lu, peut-être colporté, peut-être même regretté. Et de fait, il était tout cela. A cette table de M"^® Geoffrin où s'asseyaient tous les esprits couronnés, où Voltaire aurait dû mettre de fonda-

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tion le dîner des six rois qu'il a mis à Venise, — l'abbé manquait.

Né à Naples par mégarde, abbé parce qu'il était homme du monde, diplomate pour trouver une place à son esprit, un abbé de sofa, un de ces abbés logés dans l'église comme des rats dans un palais, rieur sans miséricorde, Pangloss qui trouve tout pour le mieux dans le pire des mondes, philosophe détaché du bonheur des autres, fanfaron d'égoïsme, et qui payait en esprit les dettes de son cœur, aimant les choses, jus qu au feu exclusivement, dirait Montaigne, les gens jusqu'à l'agonie et pas plus : « Ma belle dame, s'il était bon à quelque chose de pleurer sur les morts, je viendrais pleurer avec vous la perte de M. Helvétius ; mais la mort n'est autre chose que le regret des vivants. Si nous ne le regrettons pas, il n'est pas mort ; tout comme si nous ne l'avions jamais connu ni aimé, il ne serait pas né... » « L'affliction de M"*^ Matignon, en effet, a été extrême. Tout vient du défaut d'éducation ; si on lui avait appris qu'un mari n'est qu'un homme, elle verrait que l'espèce entière lui reste en perdant un individu. M. de Matignon a été infiniment pleuré sans être regretté, car on voyait qu'il n'aurait jamais été bon à rien qu'à être un bon vivant. »

Petit, gras, potelé, se glissant, se faufilant, babillant, gesticulant, pelotonné et furet, voilà Vabbate ; un charmant petit bout d'homme, un prototype du docteur Acaramboni ; cara puppazetta! auraient pu dire les dames à cet esprit impromptu, à ce causeur-

acteur, faisant de tous ses récits des tableaux parlants; cara puppazefta! auraient- elles pu dire à cette maquette de génie : de l'Érasme, du Rabelais et du Voltaire battus avec du Polichinelle! Se laissant vivre à la dérive, toujours appétant l'amour, l'abbate! c'est un homme vivant de toutes les vies du plaisir; c'est un tempérament à la Mirabeau à cheval sur la débauche et le travail, ne débridant jamais ; c'est une cervelle toujours allante, sautant à pieds joints d'une Dissertation sur les saint Ghristophes gothiques à un Dialogue sur les femmes, des Gompo- NiMENTi VARii per la movte di Domenico Jennacone carnifice délia gran Carte,,, à des Mémoires sur les antiquités de Pompéi ; aujourd'hui à comploter une histoire de la formation des Montagnes, demain une correspondance entre un Pape et un Carlin; jetant les ironies à poignées comme les confetti du carnaval romain, se moquant de tout le monde, et faisant de lui comme de tout le monde; souriant à tous les CredOy I'Émile comme aux autres ; contant après Grimm et mieux que lui; pariant Dieu, parce que Diderot pariait le néant; — cervelle en ébulUtion prenant feu tous les jours après un livre, une découverte, une femme, un système ! Passez à Ghantilly sur les onze heures ; à un huis qui n^est jamais scellé^ vous entendrez le mot du cardinal de Polignac : Parle, je te baptise I

Entrez : c'est l'abbé barbotant dans ses draps et son Vildes-C/iour^ et qui cause avec son démon, son genius : un gros singe.

L'ABBÉ GALIANI

Galiani ose tout : il mettra de l'esprit dans l'économie politique. — Prêtez le collet à deux, trois, quatre affaires, comme cet officier aux gardes, et restez sur place, si le cœur vous en dit, bon cela ; mais ne déplaisez pas à Tabbé : « M. de Pezay m'accorde donc de Tesprit. J'admire sa clémence. Si je lui accordais le sens commun, je serais bien plus généreux que lui; mais je n'aime pas à être taxé de prodigalité. »

Rien ne l'effraie; c'est un enfant gâté : philosophie, religion, métaphysique, médecine, il touche à toutes les montres. Corps battant toute la nuit le pavé de la capitale du xvni'' siècle ; tête donnant audience tous les matins aux grandes pensées. Les lettres de Galiani sont ce qu'était l'homme. Cela est écrit avec cette simphcité de bien dire que nous n'avons plus.

Le grand charme de ces lettres est dans ceci : qu'elles sont des lettres et rien que des lettres. Les commissions pour des chemises s'y coudoient avec les réflexions les plus collet-montés. Tout cela est pensé au courant de la plume. On ne sent ni effort, ni prétention; et pourtant ces lettres visent et atteignent tout, les hommes et les systèmes ; elles ont des verges pour les rois et les encyclopédistes î Ces vérités à l'usage des gens d'esprit, — qu'on nomma plus tard paradoxes, — on les rencontre là à toutes pages. L'abbé n'a point de rapporteur de ses opinions ; il juge lui-même tous les procès qu'il évoque; et comme, dans le laisser-aller d'une con-

versation qui s'attarde, dans l'abandon d^un piquenique au Gros-Caillou, il va d'un sujet à l'autre, toujours osé, toujours pensant lui-même, toujours pensant tout haut, éclatant parfois en éclairs de génie, en révélations de l'avenir !

Voulez-vous le portrait du cœur de M"'^ Geoffrin ?

« Geoffrin a le tic de détester tous les malheureux, car elle ne veut pas l'être, pas même par le spectacle du malheur d'autrui. Cela vient d'une belle cause ; elle a le cœur sensible, elle est âgée, elle se porte bien ; elle veut conserver sa santé et sa tranquillité. »

Du catéchisme de l'abbé, voilà tout ce qu'on trouve :

« La Géorgique n'est plus un sujet de poème à notre âge. Il faut une religion agricole à un peuple coloniste, pour parler avec emphase et avec grandeur des abeilles, des poireaux et des oignons. Avec votre triste consubstantialité et transsubstantiation, que voulez-vous qu'on fasse? Il y a deux classes de religions : celles des peuples nouveaux sont riantes et ne sont qu'agriculture, médecine, athlétique et population ; celles des vieux peuples sont tristes et ne sont que métaphysique, rhétorique, contemplation, élévation de l'âme ; elles doivent causer l'abandon de la cultivation, de la population, de la bonne santé et du plaisir. Nous sommes vieux. »

(( L'incrédulité est le plus grand effort que l'esprit, de l'homme puisse faire contre son propre instinct, et son goût. Il s'agit de se priver à jamais de tous»

L'ABBÉ GALIANI

les plaisirs de l'imagination, de tout le goût du merveilleux ; il s'agit de vider tout le sac du savoir, de nier et de douter toujours et de tout, et rester dans l'appauvrissement de toutes les idées, des connaissances, des sciences sublimes. Quel vide affreux ! quel rien I quel effort ! Il est donc démontré que la grande partie des hommes (et surtout des femmes, dont l'imagination est double) ne saurait être incrédule; et celle qui peut l'être n'en saurait soutenir l'effort que dans la plus grande force et jeunesse de son âme. Si l'âme vieillit, quelque croyance reparaît. » — Quel rien! quel effort! c'est du Bossuet. Et ses idées sur le théâtre?

Le 29 février 1772, — un an avant la publication du théâtre de Mercier, — Galiani écrivait : « En vérité, ma belle dame, il me paraît que l'ignorance des auteurs a engendré l'ignorance des acteurs, et de ces deux ignorances est née l'ignorance des spectateurs" qui n'a été ni créée, ni engendrée, mais qui procède des deux. Voilà une trinité d'ignorance qui a créé le monde théâtral. Ce monde n'existe qu'au théâtre. Les hommes, les vertus, les vices, le langage, les événements, le dialogue, tout lui est particulier. Il s'est fait en convention parmi les hommes que cela serait ainsi, que le théâtre aurait ce monde, et l'on est convenu de trouver cela beau. Les raisons de cette convention seraient difficiles à retrouver, l'acte en est fort ancien et n'a pas été insinué au greffe. J'ai bien peur qu'on ne soit convenu de trouver Lekain bon et parfait; on ne peut pas re-

venir contre une convention et une transaction en forme. Au reste, je crois que les causes qui ont produit cet éloignement de la nature qui a lieu dans le Théâtre au point de créer un monde entier tout à fait nouveau, a été la difficulté de s'approcher de la vérité en gardant son langage vulgaire et la défense d'y placer les événements modernes.

On fait une bonne comédie, vraie au dernier point, parce qu'il est permis d'y représenter le cocu arrivé dans la semaine même, la querelle entre mari et femme arrivée dans le mois, la ruine d'un joueur arrivée dans l'année; mais, s'il ne vous est pas permis de rendre en tragédie ni la chute du duc de Choiseul, ni même celle du cardinal de Bernis, comment peut-on peindre la vérité? Si vous mettez sur la scène Thémistocle et Alcibiade, je m'aperçois qu'ils ont parlé grec et qu'on leur fait parler français; qu'ils étaient citoyens d'une république, et que nous sommes à Paris, à ce que dit l'Almanach royal... »

Parfois il semble que Galiani écrive sous la dictée de Chamfort.

« J'en suis fâché pour M. Sainte-Foix; mais c'est que le bon goût français peut passer chez les autres nations; le bon ton n'y passera jamais. C'est une maladie tout à fait parisienne, comme \a ph'qiie est polonaise. »

« L'immortalité n'est qu'un terrain disputé à l'oubli, mais bien faiblement disputé. »

(( Savez-vous à quoi je compare cette mort de

L'ABBÉ GALIANI

Marie-Thérèse? A un encrier qu'on a renversé sur la table géographique de l'Europe. »

« On a la rage, en France^ de faire quelque chose de ses enfants; ici on n'en sait faire que des héritiers de leur père. »

« Au fait, tout être qui fait une profonde révérence à quelqu'un, tourne le dos à quelque autre. »

« Les sectes sont une ressource pour les gueux. »

« La fatalité est la chose du monde la plus curieuse; sans elle, point d'imprévu : tout serait calculé, et la chute d'un ministère n'intéresserait pas plus que l'équinoxe ou le solstice; elle serait imprimée d'avance dans les almanachs. »

De l'éducation, il médit en ces termes :

(( L'éducation n'est que l'élaguement des talents naturels pour donner place aux devoirs sociaux. L'éducation doit amputer et élaguer les talents. Si elle ne le fait pas, vous avez le poète, l'improvisateur, le brave, le peintre, le plaisant, l'original qui amuse et meurt de faim, ne pouvant plus se placer dans aucune niche de celles qui existent dans l'ordre social. »

En politique, il y a pour Galiani beaucoup d'idées qui ne sont que des mots. Galiani est sans scrupule; il ne regarde ni aux outils ni aux moyens. Plus d'une fois aussi, dans sa correspondance, c'est un Gassandre, mais un Gassandre, le rire à la bouche :

« 21 août 1713. Vous avez appris déjà la débâcle des jésuites, arrivée à Rome le 16. Leur histoire n'est pas plus finie que celle des Juifs après la destruction

dç Jérusalem^ elle a seulement changé de ton et de couleur : de Tactif au passif... »

« Autrefois le pape était le calife de l'Europe, et tous les sultans des différentes provinces s'intéressaient à son élection. Aujourd'hui qu'il n'est que le souverain de Rome, ce sont les grandes familles de Rome qui le font absolument : Albani, Gorsini, Borghèse, Golonna, s'arrangent et choisissent, pour leur plus grande commodité, un laquais dans leurs maisons pour en jouer le rôle. »

(( 1'''' janvier 4774. Vous y parlez des chutes des empires. Qu'est-ce que cela veut dire? Les empires ne sont ni en haut ni en bas et ne tombent pas. Us changent de physionomie; mais on parle chute et ruine, et ces mots font tout le jeu de l'illusion et des erreurs. Si on disait les phases des empires, on dirait plus juste. La race humaine est perpétuelle comme la lune, mais elle nous présente tantôt une face, tantôt une autre, parce que nous ne sommes pas toujours bien placés pour la voir dans son plein. Il y a des empires qui ne sont jolis que dans leur décadence, comme l'empire français; il y en a qui ne sont bons que dans leur pourriture, comme l'empire turc ; il y en a qui ne brillent que dans leur premier quartier, comme l'empire jésuitique. Le seul qui n'a été beau que dans son plein a été l'empire papal. Voilà tout ce que j'en sais, et je n'en sais pas beaucoup. »

(( 11 (Turgot) punira quelques coquins, il pestera, se fâchera, voudra faire le bien, rencontrera des

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épines, des difficultés, des coquins partout. Le crédit diminuera, on le détestera, on dira qu'il n'est pas bon à la besogne. L'enthousiasme se refroidira, il se retirera ou on le renversera, et on reviendra une bonne fois de l'erreur d'avoir voulu donner une place telle que la sienne, dans une monarchie telle que la vôtre, à un homme très vertueux et très philosophe. »

« En politique, je n'admets que le machiavélisme pur, sans mélange, cru, vert, dans toute sa force et dans toute son âpreté. Il s'étonne que nous fassions la traite des nègres en Afrique; et pourquoi ne s'étonne-t-il pas qu'on fasse la traite des mulets de la Guyenne en Espagne? Y a-t-il rien de si horrible que de châtrer les taureaux, de couper la queue aux chevaux? Il nous reproche d'être les brigands des Indes; mais Scipion peut bien l'être des côtes de Barbarie et César des Gaules. Il dit que cela tournera mal; mais tout le bien tourne en mal; la danse se tourne en lassitude; ne dansez donc pas! — l'amour, en peine; n'aimez donc pas! Ainsi mon avis est donc qu'on achète des nègres tant qu'on nous "^en vendra, sauf à s'en passer si nous réussissons à les faire vivre en Amérique. Mon avis est de continuer nos ravages aux Indes tant que cela nous réussira, sauf à nous retirer quand nous serons battus. Il n'y a pas de commerce lucratif au monde. Détrompez-vous; le seul bon est de troquer des coups de bâton qu'on donne, contre des roupies qu'on reçoit. »

Enfin voici quelques-unes des vues de Fabbé : « 2 janvier 1773. Au reste/voilà mon plan d'Apocalypse. Le roi joue son jeu, les parlements jouent leur jeu; et tous deux ont raison, tous les deux ont leur raison. La monarchie tient essentiellement à l'inégalité des conditions, l'inégalité des conditions au bas prix des denrées, le bas prix aux contraintes. La liberté entière amène la cherté des vivres et la richesse des paysans. Le paysan riche ne tire plus à la milice, ne supporte plus la taille arbitraire, les saisies des contrebandes ; il a la force de ne plus se laisser fouler, soit en se révoltant, soit en plaidant en justice; il a assez d'argent pour gagner des procès. Il amène donc la forme républicaine, enfin l'éga lité des conditions qui nous a coûté six mille ans à détruire. Mais laquelle des deux formes aimez-vous le mieux? me demandera-t-on. J'aime la monarchie parce que je me sens bien plus proche du gouvernement que de la charrue. J'ai quinze mille livres de revenu que je perdrais en enrichissant des paysans. Que chacun en agisse comme moi et parle selon ses intérêts, on ne disputera plus tant dans ce monde. Le galimatias et le tintamarre viennent de ce que tout le monde se mêle de plaider la cause des autres et jamais la sienne. L'abbé Morellet plaide contre les prêtres, Helvétius contre les fiancierS;, Beaudeau contre les fainéants, et tous pour le plus grand bien du prochain. Peste soit du prochain! il n'y a pas de prochain. Dites ce qu'il vous faut ou taisez-vous. »

L'ABBÉ GALIANI

De ces lettres de Galiani, les lecteurs n'ont en main que deux éditions ; la première de Dentu^ 1818, publiée par Séryes; l'autre de Treuttel et Wurtz, 1818, publiée par Ginguéné; et encore M. Brunet accuse-t-il la première de contenir des lettres supposées. L'une et l'autre se rencontrent difficilement. Galiani, en mourant, a laissé vingt-deux volumes de réponses à ses lettres : ne serait-il pas bientôt temps de donner de sa correspondance une nouvelle édition plus complète que les deux autres^? Nous n'avons pas autorité, pour notre part, à assigner une place à cette correspondance, mais nous ne faisons point de doute que si Galiani venait à être réédité, il y aurait, d'ici à peu, un remaniement dans l'ordre des épistolaires français, et peut-être changement de rang dans les premiers rangs ^.

1. Notre désir a été réalisé seulement en 1884, année où a paru : La. correspondance de l'abbé Galiani par Lucien Perey et Gaston Maugras; Paris, Calmann Lévj (2 vol. in- 8°).

2. En relisant les hauts et originaux jugements de l'abbé napolitain, je persiste dans la pensée que la cervelle de Galiani était une cervelle autrement philosophique que la cervelle à la mince ironie de notre monsieur de Voltaire.

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