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LES DEUX GIRAFES

C'est une large cave sous de grands arceaux.

Des bancs de bois et des niches dans les murs. Au milieu il y a une table et sur cette table deux bocaux de poissons rouges. De grandes veilleuses dont la lumière s'endort par moments, puis s'éveille en sursaut, éclairent étrangement et font de larges ombres. Sur les bancs, des Arabes assis, dans les niches, des Arabes accroupis, fument dans l'immobilité et le silence.

Un petit Maure va d'une pipe à l'autre avec son réchaud.

Sur un lit garni d'un mauvais matelas, trois hommes chantent et reprennent continuellement un air

POÉSIES EN PROSE

nasillard, qu'un derbouka, sempiternellement frappé, accompagne.

Des spirales montent des pipes, les chanteurs nasillent, et les Arabes sans mouvement dorment en leurs pensées.

Vous reconnaissez? C'est le café de la Girafe à Alger.

Passé Saint-Cloud, on trouve, en remontant la Seine vers Paris, un cabaret propret et endimanché. Il attend les voyageurs au bord de la rivière, sa porte grande ouverte. Tous les printemps on le rebadigeonne à neuf. Et printemps comme été, ce sont des bruits de verres. Le coteau de Sèvres avec ses villas aux fumées bleues s'élève derrière lui. Le Bas-Meudon, les îles aux joyeuses saulaies, — toute cette idylle qui trempe ses pieds dans l'eau, — est à ses pieds, à deux minutes.

Du cabaret aux saules, des saules au cabaret, c'est unva-et-vient déjeunes hommes etde jeunes femmes : une chaîne de joyeux deux à deux. Ils montent, ils descendent la berge, du matin au soir, et lui est là, souriant ethospitalier, hélant les canotiers de la basse Seine. Il y a des régates près du pont là-bas. Entrez et entrons! A la santé de la Marie Michon! — Les échos y disent des chansons, les murs y chantent des gaietés. — Voyez les deux rangées de tables aux nappes blanches, aux verres provocateurs, aux menus cartonnés, s'il vous plaît, à cheval sur deux

tables. La mère, une matelote et du vin blanc! Les jolies parties d'amour, les jolis ménages tout autour des tables! La nuit accroche ses étoiles, la nuit les reconduira. — Les échos y disent des chansons, les murs y chantent des. gaietés !

Vous ne reconnaissez pas? C'est le cabaret de la Girafe à Sèvres.

a lenotre

Ce jardin serrait le cœur ; non pas qu'il eût l'aspect pleureur et désolé de ces coins de terre mangés d'herbes parasites qui s'en vont, disparaissant sous la mousse et l'oubli, et où le tracé des allées se perd, et où la place des massifs de fleurs s'efface et où la naïade du bassin verdie par les années pleure sur son urne aride... Non, mais il attristait comme la coquetterie d'une douairière. Les cadres de buis maigres qui emprisonnaient les parterres, avaient encore la vigueur des droites lignes de leur première jeunesse , les deux allées de tilleuls montraient leurs feuilles comme coupées par les ciseaux d'un perruquier soigneux, le cailloutis était jaune et lustré. Tout cela présentait le profil sec de ces parcs géométriques et malingres esquissés par Abraham Bosse. C'était un ensemble peigné, verdelet, soumis à une tyrannie du cordeau d'un charmant bon goût Louis XIV; un jardin qui n'était pas du tout un jardin comme l'entendent le Bon Dieu et la Nature, — deux grands amateurs pourtant.

POÉSIES EN PROSE. 203

Parterres de haut style, quinconces architectures, buis à façades, morts, -morts, morts! 0 mon pauvre cher poète mon pauvre cher Boileau de la Nature, toi qui as écrit Versailles en ta belle calligraphie^à angles droits, la fm du dix-huitième siècle est passé sur tes œuvres, et les dernières années de ce sièclelà, vois-tu, ont guillotiné la royauté et sacré le jardin anglais.

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