CH. ALBERT
L'allumette s'éteignit. L'homme s'éloigna en sifflotant.
Par les trente mille communes de France, il va^ cet homme, ce dévoué anonyme, ce misérable épris de sa tâche honnie. Battu ici, chassé là, suspect partout,
il persévère en son œuvre, travaillant en dépit des pierres, obscur et maudit, à la popularité de son maître. C'est le Juif errant de l'affiche. Il a la carte de France dans son sac, et le soir, quand il a piqué deux ou trois villages acquis au docteur, il s'endort heureux et glorieux comme un choléra qui a fait dix lieues en sa journée.
ARRIVÉE A NAPLES
(avril 1856)1
Dans la baie bleue, aux échos sonores répétant les batteries de tambours du château de l'OEuf, dans le port tout plein de bâtiments aux mâts jaunes, à la carène rouge, soudain aux flancs de notre bateau à vapeur immobile, une musique sur une barque est venue s'accrocher: une musique folle et vive, et gesticulante et dansante.
Au milieu de la barque d'harmonie, que de petites vagues courtes berçaient en clapotant;, se tenait debout un vieil homme, coiffé d'un chapeau de pitre, dont les deux coins rabattus sur les oreilles, se balançaient de droite et de gauche, suivant le rythme, sur sa face qui n'était que rides et grimaces. Comme on bat le beurre, il battait d'une main preste, avec un petit bâton allant et venant, les musiques dormantes, ronflantes et gargouillantes dans une baratte de fer-blanc, sous son bras gauche. Et selon la vague et l'air, il pliait et se relevait sur ses jambes,
1. Nâpoli, giornale politico, letterario, commerciale; numéro du 14 juin 1885.
roulant béatiquement les prunelles, retenant ou précipitant la mesure, son immense nez incliné sur le putipu aux borborygmes tapageurs.
Le vieux musicien avait pour acoljies, deux aveugles aux yeux semblables à des blancs d'œuf glaireux sur un plat de faïence, et bridés par des paupières sanguinolentes,, et sur lesquels couraient de gros morceaux de sourcils qui ne se rejoignaient pas. L'un trompettait dans un cornet à piston vertde-grisé comme on en voit à la devanture de marchands d'habits, l'autre tirait d'une flûte cinq ou six notes lamentablement fausses.
Puis les aveugles chantaient :
« J'ai vu une fille qui est une chose très gracieuse, joliment parée avec un grain de caprice. Oh ! quel sucre! Quel beau visage! quel doux sourire! Tu es en paradis quand tu es près d'elle.
« Qu'elle est belle et quel bon morceau ! Un gracieux petit visage tout blanc. Elle se nomme Caro-- Una, Oh ! quel sucre pour moi !
Et après un couic, les aveugles reprenaient :
« Carolina, quetu es belle avec ta moue de cerise! Que t'ai-je fait, moi pauvret, que tu me fasses tant souffrir? Mon père disait bien : Ah! quel malheur que l'amour ! »
Et ce petit poème d'amour, et ces galantes paroles qui font penser à une canzonette de troubadour, et cette musiquette si joliment soupirante et où passe comme la brise parfumée de la côte napolitaine sur le bleu de sa mer : paroles chantantes, musiquette.
ARRIVÉE A NAPLES
petit poème, s'envolaient, estropiés et boiteux, meurtris et flétris de ces bouches égueulées, dont le sourire s'ouvrait comme une plaie — tandis que le joueur de putipu foulant et refoulant plus vivement les crépitements de sa baratte, et grimaçant de toute la sale peau parcheminée de sa vieille figure dans une barbe jaune, accompagnait le chant des aveugles avec les coui coui, les boui boni, les r^V^ riW d'une pratique de polichinelle faussée ^
1. Voici, retrouvé par hasard, un autre morceau de ce livre intitulé l'Italie la nuit, de ce livre que nous avons brûlé sauf la Veiiisey et une centaine de lignes, disséminées dans Idées et sensations. Et vraiment, à l'heure qu'il est, je regrette que nous ayons détruit ce manuscrit, car il était vraiment intéressant pour l'histoire de notre développement littéraire, et s'il n'était pas le livre de talents formés, il témoignait d'un effort incontestable vers la poésie, vers Voriginalité, vers une littérature artiste. Mais si le manuscrit a été détruit, Je retrouve le plan ou mieux le scénario des chapitres consacrés à Venise, à Florence, à Rome, à Naples, dans un livre de notes de voyage entremêlées de dessins de mon frère, et comme je pense qu'il y a peut-être des lecteurs curieux des procédés de fabrication littéraire d'un auteur quelconque, je donne ici le plan du chapitre consacré à Naples, en donnant avec le plan les notes jetées sur Theure en face des choses et de l'humanité de l'endroit, et qui devaient servir au développement fantaisiste de chaque paragraphe.
La Cdivolindi et le joueur de ^uii^u,
2. Une fenêtre qui a pour store : Amphitrite changeant de 7'pbes,
. . . Robes couleur vert d'émail chinois, robe couleur bleu tendre de fleur de lin, robe couleur ventre de sardine, robe, robe.,. Robes aux couleurs d'habitude de la mer de là-bas.