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DU GRAVEUR WILLE

L'honnête logis, l'aimable école d'art, la bonne franc-maçonnerie allemande que le n° 29 du quai des Augustins. Plaisante maison, la maison de M. Wille I Hospitalier marteau soulevé quarante-trois ans par l'Allemagne et le Danemarck et la Russie! Parcourez le Paris du xvin^ siècle, et vous ne trouverez ailleurs plus joyeuse hôtellerie du travail et du gai compagnonnage, plus odorant fumet de choucroute! Et rencontrez autre part belle humeur semblable à la belle humeur de ces gros garçons réjouis, les élèves de M. Wille, et dites encore s'il est cheminées plus chargées et plus encombrées par les jours de l'an que les cheminées de M. Wille ; et larmes de regrets et de reconnaissance pareilles aux larmes versées par les pensionnaires que délogent un à un, année par année, les petits enfants du père Wille, — où les recueillerez-vous?

1. Etude qui a servi de préface aux Mémoires et journal de F. -G. Wille, graveur du Roi, publiés par Georges Duplessis. Paris, Renouard, 1857.

Santé de l'esprit, joies faciles, rêves à portée de la main, imaginations sans fièvre, paix de l'âme, sérénité des désirs, tranquille poursuite de la fortune et de la célébrité; amitiés éprouvées, chagrins qui s'envolent aux caresses des marmots, vie toute droite et toute unie qu'on parcourt au petit pas, la. bien-aimée ménagère au bras, — quel parfum (Tartisanerie aisée s'échappe de là, ainsi que des intérieurs dessinés par Chardin! Et la belle chose que c'est : le bonheur et le bon sens qui rient dans cette maison !

L'hôtellerie bénévole est sous l'invocation du dieu Terme. Qu'ils reviennent d'Allemagne ou d'Italie, les habitués, les amis, les clients, retrouvent la même enseigne à la porte, cet accueil joyeux de Joseph, du vieux Joseph, qui se réjouit des heureux retours dans l'antichambre, une minute avant son maître. Rien n'est changé, le seuil franchi; les clefs des buffets, la clef de la cave à la ceinture, M"^^ Wille est toujours la ménagère hollandaise, que Wille semble avoir épousée dans le tableau de Terburg gravé par lui. La bourse pleine a, comme devant, de bons cordons qui font deux fois le tour des écus, mais nul des pensionnaires n'a pâti, et l'excellente face grasse et rouge des blonds Allemands montre qu'au logis, entre l'ordre et l'économie, l'aisance est toujours assise.

Aussitôt les burins remisés, les cuivres serrés, une discipline amie lâche bride aux ébats de ce collège de la gravure. Les farceurs entrent en récréation, et

l'énorme sottisier, M. Baader, le Silène plaisant de la troupe, mène, déchaîne, rallie les espiègleries, les enfantillages et les jovialités germaniques. La table du souper est bruyamment égayée, comme une table d'enfants que présiderait la bonne enfance d'un grand-père. Et combien plus égayée est-elle encore, quand il s'agit de faire honneur aux bouteilles de Bordeaux d'un ami, aux bouteilles de vin du Rhin d'un autre ami, et d'arroser le jambon que M. de Livri a envoyé de Versailles pour décarêmer les estomacs mauvais chrétiens!

Jours fastes! où les camarades de Paris, Basan, Saint-Aubin et tant d'autres, viennent mettre leurs coudes sur la table et jettent leurs saillies françaises au nez des naïfs teutomanes, qui « se cotisent pour comprendre ». Parfois le génie du lazzi lui-même. Carlin, apporte au banquet la Comédie italienne; et tels sont, à ses pantalonnades, les gaietés et les éclats, qu'ils font jaloux les passants attardés du quai des Augustins.

Viennent les beaux jours. Que le ciel promette le chemin sec aux souliers de M"^*" Wille et des étoiles au retour, quelle envolée! M'^'' W^ille, et les amies, et les parentes, ont ajusté leurs coqueluchons — et le bras aux dames! — la caravane buissonnière gagne, par le plus long et le plus vert, Auteuil et la maison de Kopofer, le musicien de M. de la Poplinière, ou bien surpre-nd M"^^ Huet, qui met en hâte les couverts sous le berceau de verdure de son jardin des Gobelins. Ce ne sont point, croyez-le bien, ces bonnes

gens, des citadins endurcis. Ils se rendaient, il est vrai, tout à l'heure chez Bancelin et à la foire Saint- Laurent; mais ne sont-ils pas bourgeois de Paris? Ils allaient chez Nicolet, mais Nicolet leur avait envoyé sa plus belle loge. Ils passaient la soirée à la Comédie, mais il y débutait un acteur appelé Talma.

Et vive le foin et l'herbe sous les pieds, l'haleine du soir, le repas sans nappe, les bouchons semés dans la prairie! Vive la Seine près Charenton î vive le paysage humide de Saint-Bonnet, Tempé de la friture, où M. Wille oublie les longs et grands festins d'artistes du quai de l'École! Puis ce sont les parties de boule, et toute la famille, — trois générations dont la plus vieille s'amuse des amusements de la plus jeune, revenant, le petit-fils en avant, et courant, et sautant, et battant les deux côtés de la route, et se régalant de fatigue, toujours poursuivi à cloche-pied par le traducteur de Gessner, qui... Grand Dieu ! le voilà par terre!

Mais qu'ont dit ces consciencieux menteurs, Gillot, Lancret? Étudiez, étudiez la nature! Lé plaisir sera profit. L'arbre et la chaumière seront modèles, les croquis conseilleront les tableaux. Les crayons sont taillés, la banlieue est marquée pour être découverte. Le rempart^ de l'Arsenal, les masures de la lointaine Chaussée-d'Antin d'alors, les ruines moussues de

1. Je possède un dessin de ce rempart de Jean-Georg es Wille, de Wille père. — Vue prise du bas du reiYipart de l'Arsenal. On voit lavés à Tencre de Chine, File Louviers couverte de piles de bois, le chevet de

l'hôtel Soissons, prennent bien souvent les habitants du quai des Augustins, aussitôt l'été déclaré, aussitôt l'été officiel. Sceaux, Meudon, l'abbaye de Saint-Maur, Mantes, Longjumeau, Marcoussy, Monthléry, les jardins d'Arcueil, cette académie en plein air des paysagistes du xviii^ siècle, surpris à la pierre d'Italie, sont emportés tout vifs par ces butineurs de pittoresque : Wille père, Wille fils, Weirotter, Ghevillet, Parizeau, Freudeberg, Dunker, Vangelisti, Klauber, Preisler. La pluie, et quelquefois des poux, vilains déboires ! Mais la patrie est si près I à l'horizon les églises de Paris semblent si proches I et n'est-ce pas ce bruit, la voiture que M"^^ Wille amène d'ordinaire, à une grande lieue du faubourg, au-devant des invalides de la marche? Ce n'est qu'une course dans tant de courses, le voyage jusqu'à Mortcerf, bien loin au delà de Brie-Gomte- Robert; et ce n'est qu'une mauvaise aventure dans tant d'heureuses odyssées, le court séjour en cette Gaule sauvage, — tout étonnée de voir des Parisiens, et les couchant sur des oreillers de sable et de coquilles d'œuf!

"Wille fils avait découvert, aux environs de la banlieue, un meilleur gîte : un château d'évêque, excellente auberge bourguignonne qui lui faisait un peu

Notre-Dame, le pont de la Tournelle, le fort de la Tournelle et la porte Saint-Bernard. Au premier plan un homme qui porte sur son épaule une épave de la Seine. Il est signé : /. G. Wille, 1762. C'est le dessin dont Wille parle dans ses Mémoires (May 1762). « Le 19, je me levai de grand matin et je courus dessiner un paysage, tout seul, derrière TArsenal. A onze heures j'étais de retour. »

oublier le travail, ainsi qu'il s'en confesse à son père dans cette curieuse lettre tombée en nos mains :

« Sens, le 2 aoust 1769.

« Mon très cher pere^

(( Je vous prie de ne pas croire que fay pris en mal les crayons que vous m'avez envoyés; au contraire fay été extrêmement sensible à votre attention; mais je vous ay marqué qu'ils ne me seroïent peut-être pas d'une grande utilitéy pour que vous ne vous attendiés pas à avoir une quantité de dessins prodigieux. Vous sçavez que Je n'aime pas mentir; cest pourquoy je vous rends im compte fidèle et exact de toute ma conduite. Ici, le tableau que je suis après à faii^e^ ne s'avance pas mal. J'ay fini hier de peindre les 3 têtes et les manches de cheraises qui sont dedans, et je compte l'avoir fini pour la Saint-Louis^ qui est, à ce que je pense^ le terme de mon excursion hors la maison paternelle, quej'ay grande envie de revoir. Monseigneur va un peu mieux présentement, et espèi^e vous envoyer incessamment une boite de fer blanc pour que vous ayez [dit-il) la bonté de mettre votre nouvelle estampe, voulant par là être des pi^emiers pour avoir des premières épreuves. J'ai trouvé singulier à M. Buldet de m' appeler Philippe; il me paraît que ce monsieur-là voudroit, à quelque prix que ce fût, 7ne faire renier moyipatron, chose que je ne fei'ois pas, ni en dutil coûter gros , la place qu'il occupe dans le ciel est trop intéi^essante pourmotj, et je ne veux certainement pas

m en faire un ennemi. Si bien des suplians auprès des grands avaient la politique de se faire bien venir du portier^ ils ne seraient peut-être pas si longtemps à obtenir ce qu'ils demandent. J'ai profité de l'avis que vous m'avés donné de ne pas moisir dans la maison. Hier, sur les six heures du soir, je suis sorti avec Halm^ qui a pris un fusil sur son épaule, disant à Monseigneur, quil se souviendroit encore très bien de son pi^emier métier, qui étoit de chasser. Sur cette assurance, il le laissa partir et je V accompagne : nous allons sur le tei'ritoire de Sainte-Colombe, et nous nous enfonçons dans un endimt marécageux. Comme mon pied ne me permet pas de chasser aussi, je me suis assis sur r herbe, ou j'ai même dessiné un saule. Je perds bientôt Halm de vue, il s'étoit éloigné de moy pour trouver du gibier, J'entendois à tout moment pif, paf, pan, et je lui criois de toute ma force : As-tu quelque chose? J'entendois une voix lamentable qui me répondoit rien, et moy de continuer de dessiner. Enfin, lorsque mon arbre fut fini, je me levai et je Vallois le trouver dans rinstant où il étoit à viser un corbeau perché sur un arbre, mais aussitôt le coup tiré, l'oiseau part en le regardant insolemment ; moy je le gouaillais beaucoup, en lui disant que sans poudre ni plomb, j'en ferais plus que lui. Je neus pas plutôt dit ces parolles, que je me retoujme et vois derrière moy, par terre, un canard sauvage, qui a la vérité étoit tout jeune, et qui, à ce que je pense, étoit éloigné de sa mère; je me courbe et le ramasse en le montrant au prétendu chasseur, qui, enragé de voir ma bonne fortune, dit : Parbleu, je ne m'en iray pas sans rapporter

quelque chose au logis. Il dit, et aussitôt Use met à chercher dans les prés la grenouille la plus grosse quil put trouver y et l'attacha avec son couteau à un arbre pour lui tirer un coup de fusil à son aise. Le coup part, et la grenouille est encore dans le même état : aucune trace de plomb. La colère alors s empare de ses sens, il remet fièrement son fusil sur son épaule, et, moy, ynon canard en vie dans la main, nous reprenons le chemin de la maison. Tai donné mon oiseau à la mère Loyson , qui en a fait présent à une femme du pays,etune poule s' est chargée de rélever, en l'adoptant pour son fils, Sifavois été plus près de Paris, je rawois apporte à Frédéric, à qui je souhaite une bonne santé et que j^ embrasse de tout mon cœur, ainsi que ma chère mère, que j'embrasse pareillement. Il eût été plus décent de placer ma chère mère avant mon frère, mais je la prie extrêmement de ne pas m'en savoir mauvais gré, car elle peut être persuadée que si elle est placée à la fin de ma lettre, elle Vest au commencement de mon cœur. Mes respects, s'il vous plaît, à ma tante Chevillet, M. Chevilette, M"^" Bracognier, M. Messager, de Marcenay, Daudet et Baader. Je leur souhaite à tous une parfaitte santé, ainsi quà vous, mon cher père. Je vous embrasse de tout mon cœur et suis sincèrement votre très humble^ et très obéissant, et très soumis fils.

«P. -A. WiLLE.

((Mes compliments, s'il vous plaît, à Joseph et à Marie, et leur souhaite bon courage dam le déménagement, chose que l'on ne peut pas faille sans une bonne santé.

Halm vous pi'é sente ses respects ; il a fini d*ébaucher toute sa tapisse7ne et grave maintenant le plancher à [imitation du vôtre. »

Pendant que l'évêque de Gallinique loge le, fils du graveur Wille, — qui monte l'escalier de Wille pour le voir et le saluer ? Les personnages les plus haut nommés du temps ! Les curiolets de Versailles et de Paris lui font leur cour. Il est des illustres qui sollicitent son talent.

Le marquis de Marigny vient encourager ce burin, qui travaille à le peindre. Le graveur refuse Clairon, Clairon qui le prie, Clairon qui postule son portrait auprès de lui pour mieux être immortalisée. De Paris, de France, la popularité de Wille a rayonné par TEurope ; les souverains savent son nom, les grands seigneurs sa porte, les amateurs son OEuvre. L'Europe le complimente, le consulte, le visite, lui dépêche les artistes qui lui naissent du Rhin à la Newa. Lors des ventes fameuses, l'Allemagne lui envoie sa bourse et la confie à son goût. Il est le confesseur et le tuteur des caprices, il porte les renommées de France à la connaissance du Nord. La Russie, qui s'éveille aux choses aimables, lui sourit et le cajole. Le Danemark, qui courtise le talent, le Danemark, tout entier, roi, nobles, ambassadeurs, il le tient. Correspondant avec Vienne, Berlin, Copenhague, Moscou, recevant le monde en à peu près, il est le Voltaire de l'art, ce patriarche de la gravure.

Que d'hôtes célèbres! Hier Struensée, aujourd'hui

Gluck ! et le duc de Deux-Ponts, et le comte d'Olna, et la princesse Galitzin! Les visiteurs partis, le courrier vient : le comte de Kaunitz lui demande s'il peut recevoir des élèves, et le comte de Wascherblen, un ministre, s'il peut lui envoyer sa dernière gravure, la margrave de Bade-Durlach s'il peut lui conquérir un tableau à la vente du comte de Vence, et le baron de Kessel, chambellan de l'empereur, s'il veut, le soir, lui faire l'honneur de dîner avec lui 1 Et chaque jour visites nouvelles, nouveaux hommages, un diplôme, un cadeau, un dessin de la main même de la margrave de Bade-Durlach, dont la margrave enrichit le cabinet de dessins de Wille, quelque médaille d'or dont la grande-duchesse de Russie grossit le cabinet de médailles de M. Wille.

Car lui-même aussi est un grand curieux, M. Wille !

Il est curieux de médailles, et Tocqué lui en rapporte de Danemark. Il est curieux de porcelaines de Saxe, et Dietrich lui envoie toutes celles qu'il a peintes. Il est curieux de tableaux, il est curieux de dessins, il est curieux de gravures, et pas une grande vente n'a lieu sans que Wille ne s'y ruine un peu. Sa chaise est la plus proche de l'huissier priseur, son enchère connue comme l'enchère de M. Mariette, son bordereau respectable entre tous. Sous le feu croisé des enchères, il a emporté ce beau Poelemburg, cet admirable Greuze, le dessin de Bossuet, par Rigaud. Qui le consolera pourtant d'avoir laissé échapper les sanguines de Bouchardon, pour les Cris de Paris? Quel habitué de Huquier, le mar-

chand d'estampes! quel feuilleteur infatigable ! que d'après-dînées données à la revue de ses portefeuilles 1 quel furieux rococotiei\ ce bonhomme Wille, qui invente pour la convalescence de son ami Péters, une promenade toute neuve : — la visite de tous les bro canteurs de Paris î

Rares merveilles! objets caressés! amis de votre œil assemblés de partout I morceaux de votre vie même qu'un jour dispersera aux quatre vents de la criée! Ainsi; en ces années heureuses, la curiosité descendait de la noblesse à l'atelier. Un luxe de belles et précieuses choses parait ces murs, que le regard de l'artiste consultait comme de muettes et éloquentes leçons. Il se cherchait un entour inspirateur, un milieu qui lui fût un agrément ensemble et une exhortation. C'était l'atelier non de Wille seulement, mais de bien d'autres : de Boucher, d'Oudry, de Goypel, d'Aved, de Natoire de Hallé, de Lebas : ateliers qui allaient enseigner à la bourgeoisie française le goût de l'intérieur, la recherche des toiles, des marbres, des bronzes, lui imposer la mode des objets d'art, des chefs-d'œuvre et des dunkerques.

L'orgueil du cabinet de Wille était le bon choix des morts ; mais sa gloire particulière était le mariage, sur ses panneaux, des vieux noms fameux et des illustres noms contemporains. La bourse de l'artiste s'était ouverte aussi pour les œuvres de ses camarades; et ce petit panthéon, dont il n'excluait pas les vivants, était le plus bel éloge de son esprit équitable, de son cœur peu jaloux.

Wille était l'ami, le véritable ami, et non l'envieux intime des talents faciles et charmants de son temps. Dans sa collection, bien des tableaux, bien des dessins, révélaient une bonne action, attestaient un service, marquaient une reconnaissance, rappelaient un de ces liens que la mort seule avait pu briser. Depuis les vieilles bouteilles de vin que le jeune homme vidait aux Gobelins avec le vieux Parrocel, jusqu'au chocolat matinal qu'offrait M'"'' Greuze au vieillard, les années de Wille s'écoulent dans une confraternité loyale et cordiale avec toutes les célébrités de son temps ; et il fait plaisir à signaler de quelle affection et de quelle admiration sincère, l'ami Wille entoure l'ami Greuze, ce peintre profond et solide^ ainsi qu'il l'appelle. Greuze et Wille! les deux vieux amis, les deux vieux cœurs unis ! voyezles en visite chez la nourrice de la petite Greuze! voyez Greuze tracer, de ses pinceaux les meilleurs, la face rude et bonne de WilleM et voyez-les tous

1. Diderot, dans son Salon de 1765, faisait en ces termes la description de ce portrait sous le n'^ 118 : Très beau portrait. C'est l'air brusque et dur de Wille; c'est sa roide encolure; c'est son œil petit, ardent, effaré; ce sont ces joues couperosées. Comme cela est coiffé! que le dessin est beau ! que la touche est fière ! quelles vérités et variétés de tons ! et le velours et le jabot et les manchettes d'une exécution! J'aurais plaisir à voir ce portrait à côté d'un Rubens, d'un Rembrandt ou d'un Van Dick. J'aurais plaisir à sentir ce qu'il y aurait à perdre ou à gagner pour notre peintre. Quand on a vu ce Wille, on tourne le dos aux portraits des autres, et même à ceux de Greuze...

Ce portrait, une des œuvres les plus viriles de Greuze, et en des années où sa peinture est encore toute réminiscente de la pâte de Rubens, passait en mars 1869, sous le n° 28, à la vente Delessert, et était adjugé 29,000 francs à M. Edouard André. Il a été gravé par MuUer.

deux, perchés sur une échelle, confessant, le nez sur la toile, les Rubens du Luxembourg, théorisant de conserve et sans querelle, à douze pieds au-dessus de terre — et des jugements du xvm^ siècle !

Cependant survint la Révolution. La Révolution arrivée, Wille alla se promener. Au milieu de tous les partis qui déchiraient la France, il adopta une opinion plutôt fatigante que dangereuse, et qui compromettait plus ses jambes que sa tête: il se fit badaud. Il regarda passer les événements. Les foules, les piques, les cris, les fureurs, les vivats, les canons, tout cela lui fut spectacle; et, comme il était optimiste^ il ne vit guère que des feux d'artifice dans ces jeux de la Mort et du Hasard. Heureux homme ! il alla regarder les massacres de septembre ; il arriva que la pièce était jouée I

"Wille eut encore un rôle pendant ces années : son fils aîné devint capitaine, puis chef de bataillon de la garde nationale. Ce fut une grande occupation pour le bonhomme d'être le père de son fils, de le dire, de le répéter, et de naïvement s'enorgueillir de ses épaulettes d'or, dernière joie du vieillard bientôt suivie d'un dur sacrifice I il faut à cette patrie qui a donné un uniforme galant à son fils, il faut que le père livre, pour être brûlés, les parchemins d'honneur de sa longue, de sa laborieuse carrière, les titres de son talent, les lettres de noblesse de son burin! ses patentes d'académicien de l'Académie de Rouen, de l'Académie ci-devant royale de Paris, de l'Académie impériale d'Augsbourg, de

l'Académie impériale de Vienne, de l'Académie des arts de Berlin, de l'Académie de Dresde! La République fit un peu de fumée du tout, au mois d'octobre 1793.

Le malheur était entré déjà depuis quelques années dans la riante maison ; déjà le cœur de Wille avait été atteint et blessé. Le petit Frédéric, le joli enfant, l'enfant de ses caresses, avait été pris par la mort.

La mort frappait encore au quai des Augustins le 29 octobre 1785. « Ce jour, écrit Wille, a été le jour le plus fatal et le plus malheureux de ma vie. Ma femme, la plus excellente femme possible, s'est endormie avec la ferme confiance en la bonté de son Créateur. Dieu! que de larmes me coûte cette séparation!... Que les trente-huit ans que j'ai passés heureusement avec elle se sont promptement écoulés! » Contre le vieillard sans compagne les ennuis et les inquiétudes s'empressent. Un jour la maison du quai des Augustins change de propriétaire, et Wille est menacé d'aller porter ailleurs le lit où il doit mourir. Autour de lui la solitude se fait lentement; la table se dégarnit, les convives ne sont plus ou s'éloignent. Le convive de trente ans, le vieil ami Baader, s'en va, emportant le rire du logis.

Hélas! la triste fin des choses humaines! Encore quelque vingt ans, et de cette dynastie heureuse et joyeuse, l'unique héritier, Alexandre Wille, ne

pourra pas payer la pension de sa femme à Gharenton, et suppliera la duchesse d'Angoulême, au nom de sa misère et de ses soixante-treize ans, d'accorder cette aumône à la pauvre folle !

« A S 071 Altesse Royale Madame la duehesse d'Angoulême,

« Respectable^ vertueuse et auguste princesse.,, permettés à un vieillard de soixante et treize ans d^oser élever sa voix jusquà Votre Altesse Royode.

« Princesse^ je suis fils du célèbre graveur Jean- Georges Wille, cfù a si bieyi illustré so7i siècle par la beauté de ses ouvrages^ et dont les mœurs égalaient les rares talents. Marie-Thérèse, impératrice cV Allemagne et reiné de Hongrie j votre illustre ayeule, a honoré mon pere de son estime et Va comblé de ses grâces. J'ai fait mon possible pour suivre les traces de l'auteur de mes jours. Je fus reçu., très jeune y membre de V ancienne Academie royale de peinture, et par des travaux assidus, nous étions parvenus, mon père et moy^ à nous ménager une fortune assés considérable pour des artistes; mais hélas, l'horrible tourbe révolutionnaire a englouti pour jamais le fruit des soins et des pjcines que nous nous étions donnés; en un mot, l'ouvrage de soixante-dix années de travail fut entièrement détruit.

« Depuis quarante-cinq ans, princesse, je suis marié à, une femme quia fait constamment le charme de ma vie, et dont malheureusement je suis pinvé du bonheur de la posséder. Ma femme, après avoir essuyé une maladie de

plus de douze années, causée par ses cruels chagrins^ a fini par perdre totalement la raison, et est maintenant à la maison royale de Charenton. Ne pouvant, par aucun moyen, subvenir à payer les frais de sa pension, Je supplie à mains jointes Votre Altesse Royale de daigner jeter un regard favorable sur ma situation et sur ma malheureuse épouse, et vouloir bien m'accorderune légère partie des dons qu'elle se plaît à répandre sur les honnêtes infortunés, qui, dans leur détresse, so7it assurés de trouver auprès de votre auguste pei^sonne le soulagement de leurs peines.

« WlLLE^ (( Quai des Grands-Augustins, 29.

« Ce 9 janvier 1821. »

Un marchand d'estampes de Nuremberg s'avisa, en l'année 1792, de demander à Wille ses mémoires. Le vieillard lui répondit que sa vanité et son orgueil n'étaient pas encore assez mûrs pour la lecture imprimée de sa propre histoire, et qu'il n'était, ni ne serait jamais disposé à se donner ce ridicule de gaieté de cœur; que, cependant, si, après qu'il ne serait plus, on avait envie de faire son histoire, on trouverait de quoi dans ses journaux, qu'il avait écrits toujours avec négligence, mais avec vérité.

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