Collection d'autographes de Goncourt
Cette seconde lettre de Wille est, ainsi que la première, écrite avec l'orthographe des artistes du xviii« siècle; c'est-à-dire que les deux lettres en manquent absolument.
Ce sont ces journaux de Wille que nous donnons pour la première fois au public.
Voici donc ces pages tranquilles et sans ambition que le graveur écrivait après le labeur du jour. Yoici le livre oii chaque soir il rangeait ses souvenirs^ où chaque soir il se racontait lui-même ; voici le compte scrupuleux qu'il tenait de sa vie. L'ami accueilli^ le grand seigneur reçu^ la promenade accomplie, la lettre écrite^ la lettre arrivée, le fils marié, le tableau acheté, la maladie survenue, la planche terminée, le nouvel élève installé, le meuble même apporté le matin, l'événement et le détail, la catastrophe et le rien de chaque douzaine d'heures, tout est marqué, rien n'est omis en cette autobiographie minutieuse, en ces confessions de bonne foi. L'heureuse fortune pour le curieux de l'art! la maison de Wille, une maison de verre, — et la vie de l'homme à jour tout entière!
Témoignage des mœurs du temps, le journal de Wille est plus peut-être qu'un document, il est un enseignement. Il montre le rôle et la place intermédiaire des hommes d'art, alors que le peintre, le sculpteur, le graveur, ne sont plus les artisans du seizième siècle, et ne sont pas encore les artistes du dix-neuvième. Il les montre agissant et se déployant dans la société, formant un ordre particulier, un petit tiers état d'aptitudes et de talents entre le peuple, auquel ils tiennent par leurs alliances etleurs habitudes ouvrières, et la bourgeoisie, à laquelle ils touchent par l'aisance acquise. Il fait pénétrer dans
ces intérieurs réguliers^ resserrés et fermés, où Tarliste du dix-huitième siècle vivait comme en une patrie étroite et chère. Il peint,'en leur chez-eux, ces (( fils des dieux », tout entiers à leur tâche, contents d'une gloire modeste, contents de leur poule au pot, heureux sans bruit, maris, pères, hommes de famille, ne sachant d'autre joie, ne sachant d'autre monde, ne sachant d'autre Muse que leur foyer.