UNE PASSIONNETTE DE PETITE FILLE
tuer, et elle finissait par cette phrase : « Vous vous êtes fait aimer, il est de votre devoir qu'on ne vous aime plus. »
L'amoureux revenait au bout de quelques jours avec un visage changé et un sourire mauvais. Et de sa bouche, tout à l'heure enthousiaste, ne sortaient plus que des contradictions, des taquineries persistantes, des ironies, des paroles sceptiques tournant en dérision l'exaltation mystique et poétique de la fillette : un souffle glacé détruisant à plaisir ses illusions, ses rêves, ses enfances généreuses. Trop jeunette pour percer l'invraisemblance d'un changement moral si rapide, elle éprouvait un cruel désenchantement, au milieu d'une grande amertume de l'âme, et quand elle se trouvait seule, elle pleurait, le visage caché dans l'herbe, sur son ami mort.
La femme qui me faisait cette confidence finissait ainsi : ((Comment le jeune homme de vingt-trois ans qui m'aimait... et j'ai su qu'il m'a aimée jusqu'à sa mort... comment a-t-il pu accomplir ce sacrifice de chaque jour, à toute heure. Je pense que le mérite en revient à son extrême jeunesse... les jeunes sont avides de martyre \ »
L J'ai écrit ces pages d'après un fragment de mémoires d'une étrangère, qui se trouve être à la fois une très grande dame, et la parente d'un des écrivains les plus à la mode en France, à Theure présente.
UN MOT SUR BARYE
Voici, pour la première fois, livré aux enchères dans une vente publique, l'OEuvre de Barye — ou du moins la réunion des plus belles et des plus rares pièces de son OEuvre.
Voici offerts aux convoitises des amateurs, les ouvrages de cet artiste, un des deux ou trois grands talents originaux du règne de Louis-Philippe; de cet artiste dont le peintre de la Grande-Bretagne, Herbert, disait que s'il était Anglais, on verrait ses statues sur toutes les places de Londres; de cet artiste en l'honneur duquel un simple citoyen des États-Unis, M. Walters, un passionné de Gavarni et de Barye, un homme d'un goût personnel et brave, vient d'ouvrir chez lui {at home) un musée spécial, et cela avec l'apparat officiel d'un gouvernements
1, Préface du catalogue des bronzes de Barye de M. Auguste Sichel dont la vente a eu lieu le 27 février 1886.
2. M. Walters, de Baltimore, est le fondateur de la galerie Corcoran, au Musée de Washington, composée d'œuvres de Barye. Il est le collectionneur de soixante-dix des plus beaux bronzes de l'artiste, parmi lesquels se trouvent une douzaine de modèles. Et cet enthousiaste de notre grand animalier vient de doter Mouit Vernon Place, du don
Et voici de toutes ces pièces des exemplaires incomparables, choisis, triés dans le nombre, par un délicat, un difficile, un raffiné. Car, ainsi que pour les gravures et les lithographies, il est pour les bronzes des épreuves de choix, des épreuves où le gras de la fonte est encore à l'état vierge, des épreuves gardant le fruste et le rudimentaire artistique du modelage et de son caractère d'esquisse, des épreuves n'ayant point encore perdu les libres et délicats travaux de Fébauchoir dans l'émoussement du tirage, des épreuves vous laissant indécis, si elles ne sont pas tirées à cire perdue, et pareilles à la réduction du Lion au serpent des Tuileries, de I'Éléphant
ÉCRASANT UN TIGRE et deS dCUX JEUNES LIONS.
Puis, pour la beauté des épreuves, gardons-nous d'oublier la qualité des patines avec leurs lueurs de pierre dure sur le lisse des surfaces sombres, et ces patines si diverses et si variées, se levant avec le
royal des groupes de la Guerre, de la Paix, de l'Ordre et de la Force, et du grand Lion des Tuileries.
Donnons le curieux billet d'inauguration du Salon Barye,en la maison de M. Walters :
Barye Inauguration W F Walters and his Son At home
Wednesday January twenty eighth 1885 From ten imtil four o'clock Opening of Barye Boom 65, Mount Vernon Place Baltimore This card will be required at the door
J'emprunte ces détails à l'article de la revue américaine The Harper's Monthly Magazine, de mon ami Théodore Child qui prépare un livre sur Barye.
UN MOT SUR BARYE
temps et le frottement de dessous la patine vert-degrisée, un peu compacte, un peu uniforme, adoptée par le fondeur : patine vert glauque de mer, patine à la nuance de bronze florentin, patine noirâtre jouant la patine des vieilles médailles, et surtout une patine brune dont le fauve est transpercé comme d'un rouge de rouille, et telle qu'on la voit dans le Jaguar debout.
Mais voulez- vous mieux que des phrases, une preuve matérielle de la beauté des épreuves, — une preuve à la façon des épreuves avant la lettre, des épreuves de premier état d'une collection d'estampes^ — vous l'avez ici donnée par le poinçon du Maître. C'est ainsi que par les numéros poinçonnés, frappés au marteau, au-dessous de la signature Barye, vous rencontrerez dans cette vente une vingtième épreuve de l'OuRS couché; — une seizième épreuve de Thésée et le Minotaure; — deux neuvièmes épreuves de I'Épagneul en arrêt sur un lapin et du Braque en arrêt sur un faisan ; — deux huitièmes épreuves du Cerf de Virginie et de la Petite biche couchée; — deux deuxièmes épreuves du Serpent python avalant une biche et du Lévrier COUCHÉ ; — deux premières épreuves du Taureau
TERRASSÉ PAR UN OURS Ct du TaUREAU CABRÉ.
A côté de ces épreuves hors ligne , de ces miracles de la fonte \ comptez aussi les raretés, les
1. Charles Blanc dit : « Barye excellait dans Tart de composer les fontes, de les jeter en moule, de les réparer. Il s'entendait mieux que personne à faire disparaître, par la ciselure, les accidents du mou-
desiderata^ les petites curiosités parmi lesquelles je no veux citer que Milon de Grotone dévoré par un lton, la médaille exécutée par Barye en 1819 pour le concours de la gravure en médaille, et où déjà apparaît le dessinateur du lion — une rareté découverte au fond d'une vieille caisse de débris et de scories de bronze dans la vente de Eck et Durand — et dont il n'existe peut-être en tout qu'un double à l'École des Beaux- Arts.
Les petites merveilles que toutes ces figurations de bêtes non seulement rendues avec les solides montants ou les fines nervures des pattes, les saillies et le jeu dans l'échiné des osselets de l'épine dorsale, les rugosités et les flaccidités de la peau, les courants du pelage, le poil floconneux du dromadaire, la soie hirsute du sanglier, l'enveloppe cuirassée du pachyderme, le revêtement squameux de l'alligator, enfin avec la connaissance la plus étendue du détail local, particulier, mais le dirai-je avec quelque chose de plus encore, avec la physionomie morale, avec un peu de l'âme des frères inférieurs de l'homme — le Maître, en ces œuvres qui n'ont souvent que le format d'un presse-papier y montrant la passivité sereine des éléphants , l'intelligence espiègle des jeunes
lage, les traces de la coulée, à purger le métal des croûtes que peut y laisser le contact de la fonte avec le sable. Il savait aussi à merveille modeler en vue du bronze : cela veut dire mettre à profit la densité et la légèreté du métal... Cela veut dire aussi prévoir la couleur que donneront les évidements, et profiter de Textréme finesse de grain que présente le bronze pour serrer l'exécution, affirmer, les plans, acérer les arêtes, creuser plus vivement les sillons,, pousser jusqu'au bout la rigueur des formes, le rendu, le fini. » . . .
UN MOT SUR BARYE
chiens, les fureurs cabriolantes des taureaux, les effarements peureux des lièvres, la mélancolie des biches couchées, le cou paresseusement allongé à terre! Oh! la robuste et puissante création! Oh! le surprenant bestiaire que ce petit monde de bronzes, pouvant tenir sur des étagères!
Mais avant tout Barye est le Maître des Fauves, des Féroces, des Félins. C'est lui qui, un certain jour de sa vie, rejetant de son talent toutes les réminiscences des lions assyriens, ninivites, byzantins, s'est fait l'artiste naturiste y modelant et mesurant^ sans trêve et sans repos, les féroces dans leurs cages du Jardin des Plantes; et c'est lui qui, le premier, a surpris les palpitations de leurs flancs, les reniflements de leurs naseaux, le roulis sous-cutané des muscles carrés, en cette marche apaisée, où les os et les nerfs semblent flotter dans une peau trop large — et c'est encore lui, le premier, qui a forcé la dureté résistante des métaux à rendre l'élasticité bondissante de ces animaux qu'habitent la Destruction et le Carnage.
Ici, arrêtons-nous un moment devant le : Jaguar