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l'intelligence. Il eût pu nous intéresser beaucoup en nous parlant de la correspondance de Gœthe avec Zelter, de l'intimité de MM. Rossini et Aguado, des rapports de bienveillance qui existaient entre le général Lafayette et Mme Malibran. Il eût put aussi vous citer au nombre des amateurs qu'un lien fraternel unit aux artistes MM. Meyerbeer, Onslow, Mendelssohn, Hiller, Thalberg, — Mmes les comtesses Rossi et de Spaar. A la vérité ces arguments auraient eu le tort de prouver une chose incontestée, et par conséquent en dehors de la question; pourtant ils seraient peut-être de meilleur aloi que celui-ci, tout à fait ad liomineni, dont M. Germanus m'accable si impitoyablement : « Vous avez été adulé, gâté par le monde, vous n'êtes donc pas fondé à vous en plaindre! »

Certes il y aurait une étrange ingratitude de ma part à méconnaître la flatteuse bienveillance dont on a usé à mon égard. Toutefois puisque mon honorable collègue m'interpelle aussi directement, je ne cacherai pas que souvent, soit dans des concerts publics ou particuliers, soit dans des réunions où je me trouvais admis exceptionnellement, quoique artiste, j'ai ressenti douloureusement ma solitude et la subalternité du musicien. Souvent, en m'apercevant de l'inepte silence qui suivait l'exécution des plus belles œuvres de Beethoven, de Mozart, de Schubert, et en observant d'autre part les bruyants transports qu'excitaient de misérables bagatelles, j'ai gémi et désespéré. Bien souvent aussi, entouré

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de femmes brillamment parées et de fashionables qui tranchaient à l'envi en moins de cinq minutes les questions d'esthétique les plus ardues, rabaissant et critiquant dédaigneusement les mérites éminents, exaltant ceux de bas étage, — bien souvent, après de vives discussions, j'ai été conduit de réflexion en réflexion à me demander si, en effet, l'artiste était autre chose qu'un amusoir assez agréable dans un salon? s'il devait réellement prétendre à ce que sa voix réveillât quelque sympathie puissante, quelque émotion profonde dans le cœur de ses auditeurs indifférents, ou bien si toute la sensation qu'il pouvait faire se bornait au plaisir sensuel et i\ l'appréciation plus ou moins experte des tours d'adresse? si enfin, comme je l'avais rêvé, l'art est cette universelle communion du vrai et du beau, ou simplement un mets savoureux et épicé, avidement recherché par les privilégiés de la fortune?... et un doute amer s'emparait de moi

(( On sait, reprend M. Lepic, ce qu'étaient les musiciens dans l'ancien régime : de braves gens joyeux, ayant le diable au corps, disait-on, et invariablement ivrognes, disait-on aussi. Souvenez-vous qu'on disait presque la même chose des poètes. Ces deux classes d'hommes étaient chargées, à peu près au même degré, d'amuser les réunions et les soupers de la gent opulente et nobiliaire. Qui réclame aujourd'hui contre la subaltcrnité des poètes? Y a-t-

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il plus sujet de réclamer contre la subalternité des musiciens? »

Mon adversaire ne le croit pas; mais croit-il vraiment à un parallélisme exact dans la position sociale des poètes et des musiciens? La supériorité d'éducation (pour ne placer mon thème que dans les conditions déterminées par M. Germanus) n'estelle pas évidente chez les premiers ? et cette supériorité d'éducation, lorsqu'elle est jointe à la supériorité du talent et du génie, ne conduit-elle pas infailliblement au premier des pouvoirs, le pouvoir moral? N'y a-t-il pas, d'ailleurs, dans la société présente une tout autre place pour la poésie que pour la musique?...

Populaire et politique dans les chansons de Bérenger, révolutionnaire dans les ïambes et Némésis, religieuse et infinie avec Lamartine, immense et toute puissante par Victor Hugo, la poésie, à notre époque, soulève tous les problèmes, discute toutes les questions, remue toutes les passions, tous les intérêts, attaque et défend toutes les causes, et ainsi domine et régente les choses et les hommes, tandis que partout dans les collèges, les écoles, ses chefsd'œuvre sont traduits, commentés, analysés; son histoire enseignée et étudiée en même temps que les sciences et les langues mortes ; la musique, cette science des sciences, cette langue éternellement vivante, obtient à peine de la libéralité du gouvernement de quoi entretenir une sorte d'hospice prétendu conservateur. — Au moment où toutes les

grandes villes des départements, Lyon, Rouen, Marseille, même Saint-Malo, créent, à l'imitation de la capitale, des Revues, des publications périodiques, où la poésie et la critique littéraire ont leur large part, la Gazette musicale est maintenant en France le seul journal où il soit sérieusement question de musique. En résumé donc, (sans récapituler ici un à un les faits et les raisonnements amplement développés ailleurs) ne serions-nous pas fondés à dire que la situation des poètes et des musiciens n'est pas absolument identique? — et pour nous servir des expressions de M. Germanus, le rapport des musiciens avec les poètes n'est-il pas celui « des derniers venus aux aînés? «.

Sans doute la poésie n'a pas atteint son dernier terme de puissance, elle ne pénètre, elle n'étreint pas religieusement encore tout le corps social ; mais peut-être aussi, nous le croyons fermement du moins, la musique et la poésie devront-elles s'unir de plus en plus intimement, pour prendre possession l'une et l'autre du vaste héritage qui leur est providentiellement assigné.

Or, si je ne me trompe, le problème dont M. Lepic n'a entrevu qu'un côté doit maintenant être ainsi posé : — La subalternité comme la suprématie étant de deux sortes, ou politique ou religieuse, reste à déterminer quelle est l'influence, l'action, le pouvoir de Vart et des artistes dans les deux ordres. — Et si, l'ayant résolu, M. Germanus veut bien se donner la peine de passer, par voie d'indue-

tion, à cet autre problème (en partant toujours du connu pour arriver à l'inconnu, suivant sa méthode accoutumée). — Quels devront être d'après l'ensemble des faits observés, les accroissements de leur influence, les développements de leur action, les modifications et les transformations de leur pouvoir ? Je ne doute aucunement que ses conclusions ne soient parfaitement analogues à celles que j'ai déjà tirées, et que nous ne nous rencontrions dans l'espoir commun de cet avenir a si séduisant du perfectionnement humanitaire » dont il se défie à tort.

Au surplus, il ne saurait jamais y avoir guerre entre lui et moi, quoiqu'il me semble avoir démontré que sa prétendue démonstration reste encore à démontrer; je n'en apprécie pas moins toutes les qualités de style et d'observation qui distinguent son talent plein de sève, et je ne pourrais mieux terminer qu'en félicitant la Gazette musicale d'avoir associé le nom de M. Germanus Lepic à tant de noms éminents qui, figurant comme collaborateurs en tête de ses colonnes, protègent ainsi mon humble subalternité.

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