LETTRE D UN VOYAGEUR Ô
temps anciens par la lyre trois fois sainte, avec le rôle stérile et misérable auquel on semble vouloir la borner aujourd'hui.
Cependant, puisque vous êtes du nombre de ceux qui ne désespèrent point de l'avenir, quelle que soit la mesquinerie du présent, puisque d'ailleurs vous me demandez de vous communiquer mes observations de voyageur telles quelles, et que la spécialité de la Revue qui me sert d'intermédiaire exclut les divagations politiques et métaphysiques, dont nous nous amusions tant au coin du feu, dans votre atmosphère si fumante de gloire et de tabac turc, je veux (en attendant qu'il me soit permis de vous parler du Stabal Mater de Pergolèse et de la Chapelle sixtine) vous tenir au courant du peu de faits intéressants qui se rattachent à la chronique musicale de Genève, la Rome protestante.
J'y débarquai précisément la veille d'une fête séculaire que l'on y célèbre en l'honneur de la réforme de Calvin. Cette fête dure trois jours entiers. Le premier est consacré aux enfants, par l'autorité toute paternelle du canton. Je me sentis épanouir le cœur à les voir s'éparpiller dans les jardins comme une nuée de sauterelles; courant, riant, bondissant, se culbutant et faisant de leur mieux la critique de l'abstinence catholique en avalant force vacherin et tourtes à la frangipane.
Le second jour plus spécialement religieux, se célèbre dans l'intérieur du temple de Saint-Pierre. Ce temple fut, jusqu'au mois d'août 1535, époque
à laquelle le ministre Farel y prêcha pour la première fois la réforme, l'église cathédrale dédiée au prince des apôtres; ainsi par une de ces péripéties qui abondent dans le drame humanitaire, dont l'unité, appréciable à Dieu seul, ne nous sera révélée que lorsque le dernier homme en aura prononcé la dernière parole, le fondateur de la papauté, le grand pêcheur d'hommes, préside aujourd'hui les fêtes et les assemblées de ceux-là même qui arrachèrent à ses successeurs la plus large part de son héritage et ébranlèrent jusqu'en ses fondements le vaste édifice catholique auquel Pierre servit de première pierre. Tu es Petrus, et super hanc petram aediflcabo ecclesiam meam.
A l'époque où Genève était encore orthodoxe, la cathédrale renfermait vingt-quatre autels; de nombreux tableaux,' des statues, des bas-reliefs la décoraient; les stalles où se reposait pieusement l'embonpoint des chanoines étaient curieusement travaillées, ornées de figures d'apôtres et de prophètes; parmi ces derniers, un caprice de l'artiste, fatigué sans doute de tant de vénérables et solennels visages, a placé Erythrée, la sybille romaine, se croyant suffisamment autorisé à une telle licence, par la légende qui nous apprend que cette femme inspirée annonça à l'empereur la venue du Messie, à l'instant même où il naquit dans la bourgade de Bethléem.
Maintenant les murailles sont dénudées, les sculptures et les bas-reliefs ont été mutilés par la main des réformateurs, et l'ancienne façade gothique
LETTRE d'un VOYAGEUR 8g
a fait place à un fronton moderne, imitation étique, mesquine et appauvrie du Panthéon, monument avorté de la foi agonisante du xviii* siècle.
Je me sentis saisi de froid en entrant dans cette église dépouillée où m'appelaient à la fois la Commémoration de l'œuvre de Calvin et un fragment d'oratorio de Haendel.
Dans la partie du chœur dont une grille dorée marquait autrefois le pourtour, dans ce lieu plus particulièrement consacré, dont l'entrée était interdite à tous ceux qui ne participaient pas directement à la célébration des saints mystères, à l'endroit même où, sur un autel couvert de fleurs, à travers les vapeurs embaumées de l'encens, le Dieu rédempteur descendait à la voix du prêtre, on avait disposé les places des chanteurs et des chanteuses.
Sans doute, et Dieu lui-même nous l'apprend, l'autel où il aime surtout à descendre, c'est un cœur pur, une âme chaste et pieuse; sans doute les fleurs les plus éclatantes, les parfums les plus rares et les plus précieux n'ont point à ses yeux la splendeur d'un visage virginal et la douce suavité d'une prière innocente, mais toutefois qui n'avouerait, après avoir assisté à cette séance du Jubilé de la réforme, que la grandeur, la solennité, l'immense et mystérieuse profondeur du sacrifice catholique n'ont été que bien pauvrement remplacées par ces dames et ces messieurs de la société protestante de chant sacré, dont une bonne moitié protestait avec un zèle si fanatique contre la mesure et l'intonation?
Qui ne serait tenté de conclure de l'accord
très équivoque des voix et des instruments à l'accord plus problématique encore des esprits et des volontés?... Par quelle bizarre inconséquence d'ailleurs les réformés, en proscrivant de leurs temples la peinture et la sculpture, y conservent-ils la musique et l'éloquence, « le premier des beauxarts? » Comment des préoccupations et des préventions exclusives leur font-elles oublier que le beau n'est que la splendeur du vrai, — l'art, le rayonnement de la pensée?... Comment enfin ne se sontils pas aperçus que vouloir spiritualiser une religion à ce point qu'elle subsiste en dehors de toute manifestation extérieure, c'est en quelque sorte prétendre reformer l'œuvre de Dieu, ce grand et sublime artiste, qui, dans la création de l'univers et de l'homme, s'est montré tout à la fois le poète, l'architecte, le musicien et le sculpteur omnipotent, éternel, infini.
Je ne m'étendrai pas davantage au sujet de cette tentative, très louable d'ailleurs, de la société de chant sacré' et sans m'arrêter non plus h vous décrire en style épique les réjouissances et illuminations du troisième jour du Jubilé, je passerai ii
1. Quelque médiocre qu'ait été le résultat obtenu lors du Jubilé, cette société ne laisse pas que de rendre service à l'art, en exécutant les compositions religieuses des grands maîtres. Il serait même à désirer qu'en France il se formât des sociétés du même genre, ne fût-ce que pour chasser de nos églises le troupeau de ces ignobles beuglards vulgairement appelés chantres. (Note de Liszt.)