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LETTRE D UN VOYAGEUR 9I

une autre réunion musicale, plus profane, et par cela même plus amusante; le concert donné au bénéfice des pauvres et des réfugiés par le prince Belgiojoso et F. Liszt.

Vous eussiez ri de voir nos deux noms figurer en gros caractère sur de monstrueuses affiches d'un jaune éclatant ^ qui attirèrent pendant plusieurs jours de nombreux groupes de badauds, empressés de savoir à quel titre et en vertu de quoi on venait impertinemment leur demander la somme de cinq francs, tandis que de temps immémorial on se procurait h raison de trois francs et moins toute la dose d'harmonie voulue pour passer agréablement une soirée et s'endormir après sans crainte de cauchemar ou de mauvais rêves. La curiosité, la charité

Quelque diable aussi les poussant,

H y eut à notre concert une affluence considérable et qui offrait à un haut degré pour l'observateur attentif l'attrait du pittoresque social.

Le canton de Genève à peine visible sur les atlas,

1. Pour vous donner une idée de l'habileté avec laquelle les artistes qui se font voir et entendre à Genève, amorcent la curiosité publique, je vous transcris littéralement un avis que je lus au bas d'un programme sur toutes les murailles en arrivant ici, et qui me fit désespérer de pouvoir jamais réaliser avec une rédaction aussi élégante, une semblable poésie de style.

Aifis. « Le public, souvent en garde contre des annonces fastueuses, a pu être trompé quelquefois, par une coupable déception; ici, ce que l'on voit, ce que l'on entend est encore au-dessus des promesses de l'artiste, et des espérances de l'amateur. » {Note de Liszt.)

et comme perdu dans l'ombre des deux grandes chaînes de montagnes qui l'enserrent, voit incessamment se presser sur son territoire une multitude de grandeurs effacées, de royautés déchues, depuis-, sances éteintes. Chaque jour vient grossir le nombre de ces personnages de hauts rangs : rois, ministres, généraux d'armées, qui, balayés par le vent, erreni de contrée en contrée, formant en quelque sorte une nation sans patrie, marquée au front comme le peuple juif, ainsi que lui frappée d'un mystérieu> anathème, pour avoir, eux aussi, méconnu le verbe de Dieu, la liberté!

On voyait réunis dans la salle de concert, l'ex-ro de Westphalie, Jérôme Bonaparte, et sa ravissante fille aux cheveux blonds, au regard doux et triste semblable à une colombe posée sur une ruine; ur ministre de Charles X qui supporte sans découra gement et sans amertume ce qu'il y a toujours ei de cruel, ce qu'il y a aujourd'hui de dérisoire dans l'arrêt qui le frappe; une femme qui n'a point faill à son nom, et que la Vendée a vue sur ses champs de bataille; cent autres que j'oublie, ou qu'il serai trop long d'énumérer ici; et enfin ce compagnor de Bourmont à Waterloo, flétri par la victoire réhabilité par le malheur, et qui consacre ses loisir; d'exilé à une œuvre d'art qu'il poursuit avec un zèh infatigable.

Le général C..., amateur passionné de h musique ancienne, de celle de Haendel en particu lier, qu'il chante avec une chaleur entraînante,

LETTRE d'un VOYAGEUR qS

sntrepris la publication d'une collection d'airs classiques, afin d'opposer à ce qu'il appelle la décadence de la musique moderne, un modèle d'antique pureté, 5t d'élever comme une digue sacrée contre le débordement des fioritures italiennes, et des froides compilations françaises, l'auguste légitimité, la majesté sans tache des noms de Haendel et de Palestrina; se vouant ainsi dans l'art, comme il l'a fait en politique, au culte d'un passé qu'il admire ^vec exclusion, sans tenir compte du présent, qu'à son insu il sert par cette exclusion même.

Aussitôt que je saurai au juste la partie du monde qu'habite mon illustre ami George, vous recevrez les cinq ou six livraisons parues de l'intéressante publication du vendéen.

Mais revenons aux détails du concert.

Derrière une balustrade à draperies blanches, ornées de festons et de fleurs en manière d'autel de première communion, s'élevait sur des gradins le bataillon des violons, hautbois, fagotti et contrebasses, qui exécutait l'ouverture façorite de la Dame Blanche, pendant qu'un énorme lustre à quinquets laissait tomber à intervalles mesurés et comme en cadence, de larges gouttes d'huile, sur les chapeaux roses et blancs des élégantes Genevoises. Puis, le prince Belgiojoso, si apprécié, si choyé dans les salons de Paris, chanta avec un goût parfait plusieurs morceaux de Bellini, le ravissant Lied (Staendchen) de Schubert, et aussi une romance italienne [l'Acldio) dont les paroles et la

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musique ont été écrites par lui en Ihonneur de la

charmante comtesse M ; sa voix pure et

vibrante, sa méthode simple et franche, firent sensation; une triple salve d'applaudissements le suivit lorsqu'il quitta le piano, et aujourd'hui dans tout Genève il n'est question que de l'artiste grand seigneur, dont les idées libérales se traduisent en œuvres libérales, et qui, sans renier la couronne fermée que ses ancêtres lui ont transmise, se fait une gloire de lui superposer la couronne plébéienne qu'on ne décerne qu'à l'aristocratie de l'intelligence et du talent.

C'est notre çieux camarade et disciple, le jeune Hermann de Hambourg (illustré par vous sous le nom de Puzzi) qui l'accompagnait. Sa figure pâle et mélancolique, ses beaux cheveux noirs et sa taille frêle contrastaient poétiquement avec les formes assurées, la chevelure blonde, le visage ouvert et coloré du prince. Le cher enfant a fait de nouveau preuve de cette entente précoce, de ce sentiment profond de l'art qui le sortent déjà de la ligne des pianistes ordinaires, et me font présager pour lui un brillant et fécond avenir. Dans un morceau à quatre pianos exécuté par MM. WolfF, Banoldi, lui et moi, il a été vivement applaudi, et je ne serais pas étonné d'apprendre que plus d'une jolie petite demoiselle ne se soit sentie attendrie pour lui de quelque naïve et ardente passion; je ne répondrais pas non plus que maint cahier de grammaire ou d'histoire ancienne n'ait eu sur ses pages clas-

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siques le chiffre romantique de Hermann symboliquement enlacé dans une guirlande de Vergissmeinnicht avec celui d'une Julie en herbe ou d'une Delphine de quatorze ans.

M. Lafont avait bien voulu contribuer de tout son talent à rendre la soirée plus productive. Trente années de succès éclatants ne me laissent rien à dire sur cet artiste si universellement admiré, si justement célèbre.

Quant à votre ami Frantz, cher George, il ne vous ennuiera ni de ses succès, ni de ses chants, et comme vous avez beaucoup mieux à faire qu'à me lire, je terminerai là mon narré genevois, sauf à le reprendre un autre jour s'il y a lieu. — J'aurais bien voulu (pour engager votre illustre indolence à changer son fauteuil parisien contre une bergère helvétique) vous parler avec quelques détails, des notabilités contemporaines *, que Genève s'enorgueillit de posséder dans ses murs, ainsi que de plusieurs amis excellents qui se réunissent fréquemment rue Fabuzan, parmi lesquels je ne nommerai que M. Fazy, l'atlas de VEurope centrale, et ^I. Alphonse Denis, géologue, archéologue, orientaliste, métaphysicien, artiste, et, mieux que tout cela, homme infiniment aimable et spirituel.

Mais j'ai horriblement peur de tout ce qui pourrait ressembler à une indiscrétion.

Ainsi donc, venez, et cela au plus tôt. Puzzi a

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