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Philosophe français; traducteur de Kant

toriettes, nieuson^es sur mensonges; ils offrent à la badauderie des salons « les conversations d'une femme de chambre de Mme de Lamartine avec un passager du bateau à vapeur », « l'état des lieux de la maison de M. Jules Janin », « la topographie de la canne de M. de Balzac », etc., etc. Et le public ne dit jamais : assez! Et le monde élégant qui, à défaut d'une supériorité, devrait au moins avoir le sentiment exquis des convenances, accueille avec une avidité sans exemple les plus ignobles propos, les plus stupides calomnies.

Mais je ne sais comment je vous dis ces choses; vous vous inquiétez peu des sots discours, et vous faites bien; vous ne lisez point de journaux, et vous faites mieux encore. Concluons de tout ceci que je vous écrirai tant que cela vous amusera, et moi aussi, que je vous parlerai d'un peu moins que rien, d'un peu plus que tout; suivant ma fantaisie du jour ou l'état de mon baromètre.

C'est de Rome que je devais vous écrire et ma lettre est datée de Paris : Pourquoi? Comment? par quel hasard? Je ne le sais. Pour parler de fatalité il faudrait descendre en ligne directe de la famille des Atrides, ou s'honorer h tout le moins d'une parenté éloignée avec le moine impie brisé par l'inexorable Divinité sur le parvis de Notre- Dame; cependant il y a bien quelque chose de

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semblable dans la force inconnue qui m'arrête tout à coup sur le versant méridional des Alpes, au moment où mon regard plongeait déjà sur les plaines de la Lombardie, et où j'aspirais avec ivresse les brises embaumées que cette terre chérie du ciel lui envoie comme un soupir d'amour, comme une confiante et sereine prière. Italie! Italie! le fer de l'étranger a dispersé au loin tes plus nobles enfants. Ils errent parmi les nations, marqués au front d'un saint anathème; mais quelque implacables que soient tes oppresseurs, tu ne seras pourtant point délaissée, car tu fus et tu seras toujours l'élective patrie de ces hommes qui n'ont point de frères parmi les hommes, de ces enfants de Dieu, de ces exilés du ciel qui souffrent et qui chantent, et que le monde appelle poètes.

Oui, toujours l'homme inspiré, philosophe, artiste ou poète, se sentira tourmenté d'un mal secret, d'une brûlante aspiration vers toi. Toujours le mal de l'Italie sera le mal des belles âmes; toutes rediront avec le mystérieux enfant de Goethe : Dahin ! Dahin !

Au lieu des Alpes, c'est le sombre Jura que je traverse. Trois jours d'une route monotone me ramènent à Paris, dont l'atmosphère brumeuse s'étend de nouveau sur ma tête. Combien ces nuages bas et épais se confondant avec un brouillard fétide, contrastent avec le beau ciel étoile qui se reflète si pur dans les eaux du Léman! Ce ciel d'un bleu transparent appelle le regard de l'homme,

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attire en haut sa pensée, tandis que la brume où je marche semble lui dire sans cesse : « Livre-toi à tes instincts les plus vils, souille-toi des plus sales débauches : le jour est sombre, je te cache à Dieu même: roule-toi dans la fange, tu y trouveras de l'or et des plaisirs ». — Pour la troisième fois me voici refoulé dans ce chaos vivant où se heurtent et se ruent pêle-mêle, acharnés à se détruire l'un l'autre, les passions brutales, les vices hypocrites, les ambitions effrontées. Et pourtant du choc tumultueux de ces passions mauvaises semblent parfois jaillir de soudaines clartés; du fond du chaos maudit s'élèvent des voix libératrices, et de cette ville que l'on dirait vouée au culte des enfers, s'élancent tout à coup comme à travers une pluie de soufre et des torrents de lave, une flamme sacrée qui ranime le monde engourdi, une vaste lumière qui dissipe au loin les ténèbres. Aussi estce toujours avec un sentiment religieux, mélange de tristesse profonde et d'espérances indéfinies, que je pénètre dans Paris. Déjà deux phases de ma vie, s'y sont accomplies.

D'abord lorsque les pressentiments paternels m'arrachèrent aux steppes de la Hongrie, où je grandissais libre et indompté au milieu des troupeaux sauvages, et me jetèrent pauvre enfant au sein d'une société brillante qui applaudit aux tours de force de celui qu'elle honora du glorieux et flétrissant stiofinatc de petit prodige. Une mélancolie prématui'éc pesa dès lors sur moi, et je subis

avec une répulsion instinctive l'avilissement mal déguisé de la domesticité artistique. Plus tard, lorsque la mort m'eut enlevé mon père, et que revenu seul à Paris je commençais h pressentir ce que pouvait devenir l'art, ce que devait être l'artiste, je fus alors comme écrasé par les impossibilités que je voyais surgir de toute part dans la voie que se traçait ma pensée. Ne trouvant d'ailleurs aucune parole sympathique, non seulement parmi les gens du monde, mais encore parmi les artistes, qui sommeillaient dans un commode indifférentisme, n'ayant nulle conscience de moi, du but que je devais me poser et des forces qui m'étaient départies, je me laissai déborder par un amer dégoût de l'art réduit, tel que je le voyais, à un métier plus ou moins lucratif, à un amusement à l'usage de la bonne compagnie, et j'eusse voulu être tout au monde plutôt que musicien aux gages des grands seigneurs, patronisé et salarié par eux, à l'égal d'un jongleur ou du savant chien Munito. Paix soit faite à sa mémoire *.

Mais je m'oublie déjà comme les vieillards, à vous parler de mon enfance. Mes souvenirs se pressent dans mon cerveau, le moi s'objective à luimême, comme disent les nouveaux scolastiques. Qu'importe? Continuons.

Vers ce temps, je fis une maladie de deux

1. C'est dans une confession de ce genre qu'on trouve la clef des Considérations sur la situation des artistes. Voir plus haut, introduction.

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années, à la suite de laquelle mon impérieux besoin de foi et de dévouement, ne trouvant point d'autre issue, s'absorba dans les austères pratiques du catholicisme. Mon front brûlant s'inclina sur les dalles humides de Saint- Vincent-de-Paule; je fis saigner mon cœur et je prosternai ma pensée. Une image de femme chaste et pure comme l'albâtre des vases sacrés fut l'hostie que j'offris avec larmes au dieu des chrétiens ^; le renoncement à toute chose terrestre fut l'unique mobile, le seul mot de ma vie...

Mais un isolement aussi absolu ne pouvait toujours durer. La pauvreté, cette vieille entremetteuse entre l'homme et le mal, m'arrachait à ma solitude contemplative, et me ramenait souvent devant un public duquel dépendait en partie mon existence et celle de ma mère. Jeune et excessif comme je l'étais alors, je souffrais douloureusement au choc des choses extérieures parmi lesquelles ma condition de musicien me rejetait sans cesse, et qui blessaient avec tant d'intensité le sentiment mystique d'amour et de religion dont mon cœur était rempli. Les gens du monde qui n'ont pas le temps de songer aux souffrances de l'homme quand ils viennent entendre l'artiste, et dont la vie facile est toujours renfermée entre ces deux points de compas qu'on appelle convenance et bienséance,

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