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Mlle Caroline de Saint-Cricq

ne concevaient rien aux contradictions et aux excentricités résultant forcément de ma double vie. Tourmenté de mille instincts confus et d'un besoin d'expansion illimité, trop jeune pour me défier, trop naïf pour rien concentrer au dedans, je me livrais tout entier à mes impressions, à mes admirations, h mes répugnances. Je fus réputé comédien, parce que je ne savais jouer aucune comédie et que je me laissais voir tel que j'étais, enfant enthousiaste, artiste sympathique, dévot austère, tout ce qu'on est en un mot à dix-huit ans, quand on aime Dieu et les hommes, d'une âme ardente, passionnée, non encore émoussée par le froissement brutal des égoïsmes sociaux.

J'exécutais alors fréquemment, soit en public, soit en des salons (où l'on ne manquait jamais de m'observer que je choisissais bien mal mes morceaux) les œuvres de Beethoven, Weber et Hummel, et, je l'avoue à ma honte, afin d'arracher les bravos d'un public toujours lent à concevoir les belles choses dans leur auguste simplicité, je ne me faisais nul scrupule d'en altérer le mouvement et les intentions; j'allais même jusqu'à y ajouter insolemment une foule de traits et de points d'orgue, qui, en me \alant des applaudissements ignares, faillirent m'entraîner dans une fausse voie dont heureusement je sus me dégager bientôt. Vous ne sauriez croire, mon ami, combien je d«'-|)lore ces concessions au mauvais goût, ces violalions sacrilèges de I'esprit et de la lettre, car le

respect le plus absolu pour les chefs-d'œuvre des grands maîtres a remplacé chez moi le besoin de nouveauté et de personnalité d'une jeunesse encore voisine de l'enfance.

A cette heure, je ne sais plus séparer une composition quelconque du temps où elle a été écrite, et la prétention d'orner ou de rajeunir les œuvres des écoles antérieures me semble aussi absurde chez le musicien, qu'il le serait, par exemple, à un architecte de poser un chapiteau corinthien sur les colonnes d'un temple d'Egypte.

Vers ce temps, j'écrivis plusieurs morceaux qui se ressentaient nécessairement de l'espèce de fièvre qui me dévorait. Le public les trouva bizarres, incompréhensibles; vous-même, mon ami, m'en avez parfois reproché le vague et la difiPusion.

Je suis si loin d'en appeler de cette double condamnation, que mon premier soin a été de les jeter au feu. Toutefois, je voudrais qu'il me fût permis de dire quelques mots à leur occasion, en guise d'oraison funèbre.

— L'œuvre de certains artistes, c'est leur vie. Inséparablement identifiés l'un à l'autre, ils sont semblables à ces divinités de la fable, dont l'existence était enchaînée à celle d'un arbre des forêts. Le sang qui fait battre leur cœur est aussi la sève qui s'étale en feuilles et en fruits sur leurs rameaux, et le baume précieux que l'on recueille sur leur écorce, ce sont les larmes silencieuses qui coulent une à une de leurs paupières. Le musicien surtout

qui s'inspire de la nature, mais sans la copier, exhale en sons les plus intimes mystères de sa destinée. Il pense, il sent, il parle en musique; mais comme sa langue, plus arbitraire et moins définie que toutes les autres, se plie h une multitude d'interprétations diverses, à peu près comme ces beaux nuages dorés par le soleil couchant qui revêtent complaisamment toutes les formes que leur assigne l'imagination du promeneur solitaire, il n'est pas inutile, il n'est surtout pas ridicule, comme on se plaît à le répéter, que le compositeur donne en quelques lignes l'esquisse psychique de son œuvre, qu'il dise ce qu'il a voulu faire, et que, sans entrer dans des explications puériles, dans de minutieux détails , il exprime l'idée fondamentale de sa composition. Libre alors à la critique d'intervenir pour blâmer ou louer la manifestation plus ou moins belle et heureuse de la pensée; mais de cette façon elle éviterait une foule de traductions erronées, de conjectures hasardées, d'oiseuses paraphrases d'une intention que le musicien n'a jamais eue , et de commentaires interminables reposant sur le vide. — Il paraît peu de livres aujourd'hui qu'on ne fasse précéder d'une longue préface, qui est, en quelque sorte, un second livre sur le livre. Cette précaution, superflue à beaucoup d'égards, lorsqu'il s'agit d'un livre écrit en langue vulgaire, n'est-elle pas d'absolue nécessité, non pas à la vérité pour la musique instrumentale, telle qu'on la concevait jusqu'ici (Beethoven et Weber exceptés).

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musique ordonnée carrément d'après un plan symétrique, et que l'on peut, pour ainsi dire, mesurer par pieds cubes; mais pour les compositions de l'école moderne, aspirant généralement à devenir l'expression d'une individualité tranchée? N'est-il pas à regretter, par exemple, que Beethoven d'une si difficile compréhension , et sur les intentions duquel on a tant de peine à tomber d'accord, n'ait pas sommairement indiqué la pensée intime de plusieurs de ses grandes oeuvres et les modifications principales de cette pensée?

J'ai la ferme conviction qu'il y a une sorte de critique philosophique des œuvres d'art que personne ne saurait mieux faire que l'artiste lui-même : ne vous raillez pas de mon idée, quelque bizarre quelle puisse paraître au premier abord. Crovezvous que le musicien de bonne foi, après un certain temps écoulé, quand la fièvre de l'inspiration est calmée et qu'il est également guéri de l'enivrement du triomphe ou de l'irritation de l'insuccès, ne sait pas mieux que tous les aristarques du monde par quel endroit il a failli, quels sont les côtés défectueux de sa composition, et pourquoi ils le sont? Reste donc à se sentir un orgueil assez dégagé de toute vanité pour oser le dire franchement et courageusement au public. Ce courage est-il donc si difficile?

Mais, remarquez, je vous prie, l'admirable loquacité qui m'emporte à travers champs dans le pays des hypothèses, tandis que tranquillement assis au

coin de votre feu, vous vous demandez patiemment où je veux en venir et quand j'arriverai à vous dire quelques mots de Paris. Car tout ceci j'eusse pu vous l'écrire aussi bien de Pékin ou de Buenos- Ayres.

Or donc, revenons à Paris. Justement, à mon débotté je trébuche sur une merveille, sur une gloire de bois et de paille, sur M. Gusikow*, le jongleur musical qui lait infiniment de notes dans une infiniment courte durée, et tire le plus de sons possible des deux corps les moins sonores. C'est là une prodigieuse difficulté vaincue que tout Paris applaudit en ce moment . Combien il est à regretter que M. Gusikow, le Paganini des boulevards, n'ait pas appliqué son talent, on peut même dire son génie, à l'invention de quelque instrument aratoire ou à l'introduction de quelque nouvelle culture dans son pays. Il eût enrichi peut-être une population tout entière, tandis que ce talent ainsi égaré n'a produit qu'une puérilité musicale ii laquelle le charlatanisme de feuilleton ne parviendra pas à donner une valeur impossible. A ce propos, ne déplorez-vous pas comme moi la manie hyperbolique qui s'est emparée de tant de gens, celte rao-e de byroxiser et de wertheuiseh tout le monde et de couronner de lauriers les fronts les plus fuyants, les têtes les plus aplaties? I^e système de Law est adopté pour la critique; le papier-mon-

1. Gusikow (1806-1837) étonnait alors l'Europe par ses prouesses sur une sorte de iympanon fait de bois et de paille.

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naie des louanges se fabrique et s'accepte avec une incroyable facilité. Mais, malheur à l'artiste ou h l'écrivain qui se paie de ces valeurs mensongères : il s'endort complaisamment dans sa célébrité factice et se réveille face à face avec quelques articles de journaux creux et vides, tout étonné que le public ne se paie plus, lui, de ces belles phrases si redondantes, de ces beaux mots dorés dont rien ne subsiste que le ridicule.

Le monde élégant qui s'amuse de l'exécution vraiment surprenante de M. Gusikow, et qui épuise tout ce qu'il a d'enthousiasme pour admirer la course rapide de ses baguettes de bois sur son coussin de paille, daigne encore à peine s'enquérir d'une belle et grande tentative de progrès faite par un professeur dévoué et consciencieux, M. Mainzer*. Depuis quatre mois environ, il réunit plusieurs fois la semaine des hommes du peuple, de pauvres ouvriers qui, après les labeurs de la journée, viennent s'asseoir sur les bancs de l'école, écoutant avec docilité les enseignements d'un professeur plein de zèle et de patience, qui apporte les bienfaits de la musique à ces intelligences incultes, à demi-sauvaofes , initie ces hommes fatalement abrutis par les joies grossières, seules joies possibles pour eux, à des émotions douces et pures qui

1. L'abbé Joseph Mainzer (1807-1851) originaire de Trêves, Tenait de s'installer à Paris où il avait ouvert des cours de chant et de musique pour les ouvriers. En 1841 il s'établit à Londres, puis à Manchester où il développa dans des proportions considérables ce genre d'enseignement.

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les spiritualisent à leur insu, les ramènent par une voie détournée et qui ne peut leur être suspecte, à la pensée de Dieu perdue, au sentiment religieux et consolateur que le christianisme pharisaïque des Sfrands et les dérisoires enseio-nements d'un cleroé inféodé aux puissants de la terre leur ont fait perdre. Oh! ce serait une belle chose, mon ami, que de voir l'éducation musicale du peuple se généraliser et se développer en France. Le beau mythe de la lyre d'Orphée peut encore, amoindri à la taille de notre siècle bourgeois et prosaïque, se réaliser en partie; la musique, bien que déchue de ses antiques privilèges, pourra, elle aussi, devenir une divinité bienfaisante et civilisatrice, et ses enfants ceindront alors leur front de la plus noble des couronnes, celle que le peuple décerne à qui fut son libérateur, son ami, son prophète'.

Mais adieu. Voici une trop longue lettre. Je remets h une autre fois à vous parler de toutes les merveilles musicales ou autres dont les affiches de Paris ne cessent de nous révéler l'existence. En attendant, plantez vos choux, faites de beaux livres, contez Peau-d'Ane à S..." et aimez-moi toujours comme par le passé.

1. Ces mots semblent annoncer la future préface du poème symphonique à' Orphée et ce poème lui-même.

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