‹ Pages romantiquesChapitre 52 sur 67 · Gazelle Musicale, 2 septembre · texte numérisé non relu

Gazelle Musicale, 2 septembre

2. Lambert Massart (1811-1802) violoniste, professeur au Conervatoire.

2o8 PAGES ROMANTIQUES

admire, est à la fois l'objet de son culte et le but direct de son art. Il n'a rien à demander à la foule; il peut s'abandonner sans réserve à la contemplation enthousiaste, se perdre, s'abîmer dans le sentiment de la beauté infinie; car, plus il la comprend, plus il la pénètre, plus il la devine, plus aussi son travail devient fécond, devient libre, devient plastique. Quand le statuaire parcourt la Grèce, l'Italie, ces pays où la forme humaine a reçu de la main de Dieu toute sa perfection et des rêves de l'art toute sa splendeur, son œil saisit les contours, son intelligence étudie les rapports; puis, dans le silence de l'atelier, il reproduit ou il crée, manifestant son

talent ou son oénie. Ni l'un ni l'autre n'est entravé

dans son essor, ni l'un ni l'autre ne se voit troublé dans le développement harmonique de ses facultés; ni l'un ni l'autre n'est condamné à subir les contacts froissants, les ignobles tracasseries qui résultent des rapports immédiats et journaliers avec le public. Le musicien, au contraire, j'entends le musicien exécutant, le donneur de concerts, qu'il soit d'ailleurs ce qu'il lui plaît, pianiste, harpiste, violoniste, corniste, accordéoniste, guimbardiste ou clarinettiste, n'a rien à faire avec la nature extérieure ni avec les chefs-d'œuvre de l'art. La contemplation, le rêve, ne sont pour lui qu'une perte de temps. Qu'il arrive à Venise, à Florence, à Rome, c'est à peine s'il pourra jeter en courant un furtif regard sur le palais ducal, sur l'Apollon, sur le Colysée; il faut qu'il se hâte de paraître, qu'il fasse

LETTRES d'un BACHELIER ÈS MUSIQUE 2O9

montre de sa virtuosité; il faut qu'il organise un concert. Or, pour mettre sur pied cet amphibie vocal et instrumental, ce monstre bariolé aux yeux rouges, à la queue verte, aux narines bleues, épouvantail redouté de la bonne compagnie, il a besoin du concours d'une multitude d'individus dont chacun tient en main une des ficelles qui font mouvoir la difforme machine. En premier lieu, il faut qu'il sollicite une audience de son altesse Vimpresario, lequel commencera par lui refuser tous les chanteurs de son théâtre, et finira, après bien des prières, par lui concéder la salle du foyer à un prix qui dépasse à peu près cinq ou six fois celui qu'il était honnête d'en demander. Puis, il lui faut être admis chez M. le commissaire de police, afin d'obtenir la permission d'exhiber ses petits talents; et parlementer avec M. le colleur d'affiches, afin d'en faire coller l'annonce d'une manière neuve et saillante. Il lui faut encore s'enquérir de quelque cantatrice errante, qui ne manque jamais d'être laide comme un cryptogame et de se donner des airs de Malibran méconnue; — la pourvoir d'un baryton en disponibilité, — chanteur à deux fins, propre à remplir les rôles de basse ou de ténor, selon l'occurrence. Si par malheur il s'agit pour le concertiste d'un morceau d'ensemble ou bien avec accompagnement d'orchestre, oh! alors, ses labeurs, ses tribulations n'ont plus de terme. Ses jours et ses soirs se passent à grimper des escaliers à perte de vue, à mesurer du pied des hauteurs incommen-

surables. Les répétitions, choses éternellement nécessaires, bien qu'éternellement impossibles, achèvent de lui faire perdre la tête. Après quoi, voici venir le conseiller officieux, l'ami expert, qui l'assassine de considérations judicieuses sur la saison défavorable (il fait toujours trop froid ou trop chaud, trop sec ou trop humide, pour un donneur de concerts), et sur le choix de sa musique, fort respectable, du reste, mais qui pourra bien n'être pas du goût des indigènes. L'ami déplore amèrement les dispositions antimusicales de la localité. Il rappelle le passage de Paganini, qui n'a attiré qu'une élite peu nombreuse; le concert de Mlle B., qui n'a pas fait ses frais, et conte tout d'une haleine cent autres lamentables histoires propres à jeter l'effroi et le découragement au cœur du pauvre artiste. En dernier lieu vient la question du prix des billets. Sans doute, si on l'établissait en raison des mérites du bénéficiaire, on ne saurait l'élever trop; mais il faut bien s'accommoder aux circonstances : la bourgeoisie est économe; la noblesse, avare; les bourses sont épuisées par des quêtes pour les incendiés et les inondés. A chaque nouveau considérant^ l'artiste baisse d'un franc ses prétentions.

C'est un concert au rabais qu'il va donner. Aux émoUientes paroles de l'ami, il voit fondre ses espérances comme la neige d'hiver aux tièdes brises d'avril. Alors on lui déploie la liste de tous les gens du pays qui, de temps immémorial, ont droit à des

illets gratis. Leur nombre est tel qu'ils rempliront 1 moitié de la salle. C'est un peu désagréable, il ît vrai; mais aussi le succès sera beaucoup plus 5suré; car le hiWe^. g?' atis implique l'enthousiasme,

est chose reconnue dans tous les pays du monde ivilisé. Vous croyez que l'artiste est au bout de îs peines? vous oubliez les chicanes avec le loueur e quinquets, les négociations avec la loueuse de haises, les pourparlers avec l'administrateur des ospices, etc., etc., etc.

Ce travail fatigant et ridicule est à recommencer ans tous les lieux où il veut établir sa réputation, artout où le besoin d'argent le presse. Combien es mesquines et impitoyables nécessités contrasint avec les besoins de son orsfanisation ! Dans uelles contestations infinies se débat et se consume i force; quels obscurs tiraillements le retiennent ans les plus basses régions de la vie sociale, tandis ue son âme est puissamment attirée vers les autes sphères de l'art et de la pensée! Un jour eut-être, quand je serai assez vieux pour aimer de la jeunesse jusqu'à ses déceptions et ses misères, uaud je me serai décidément placé au point de vue hilosophique de la vie, j'écrirai pour mes amis ctogénaires une véridique histoire, un livre de Duvenirs, dont le titre pourra être celui-ci : « Des randes tribulations (jui s'attachent aux petites enommées; » ou bien encore : « Vie d'un musicien, mgue dissonance sans résolution finale ». En ttendant, je continue ma route, portant mes ennuis

comme un bagage nécessaire, et cheminant as lestement entre l'idéal et le réel, sans trop me laisser séduire par l'un, sans jamais me laisseré' écraser par l'autre. f

Le premier concert que je donnai à Milan, ce fut « au théâtre de la Scala, un des plus vastes théâtresif du monde, comme vous savez, tel qu'il semble! " construit pour défier la voix de Lablache et les' '" puissantes harmonies de l'orchestre du Conserva- > toire. En conscience, je devais y faire une singu-ilf lière figure, moi si maigre, si étriqué, seul à seul' ■ avec mon fidèle piano d'Erard, vis-à-vis un public accoutumé à une grande pompe de spectacle et ii< des effets musicaux fortement accusés. Si vouj ajoutez à ces circonstances de localité que If musique instrumentale est généralement considérée par les Italiens comme une chose secondaire, qu ne saurait entrer en parallèle avec la musique d<; chant, vous aurez une idée de la témérité de moi! entreprise.

Très peu de grands pianistes sont connus ei* Italie. Field est, je crois, le dernier (si ce n'est l seul) qui s'y soit fait entendre. Ni Hummel, ni Moschelès, ni Kalkbrenner, ni Chopin, n'ont pan de ce côté des Alpes.

C'est vers le Nord aujourd'hui qu'est l'aiman doré qui attire le talent. Les Médicis, les Gonzague les d'Esté dorment sur leurs coussins de marbre D'illustres Mecenati n'appellent plus dans leur* palais les illustres artistes. Pour qu'un musiciei

LETTRES d'un BACHELIER ES MUSIQUE 2l3

ovage maintenant en Italie, il faut qu'il soit, ainsi ne moi, avide de soleil plus que de gloire, désieux de repos plus que d'argent, amoureux de einture et de sculpture parce qu'il n'y entend ien, fort ennuyé de musique parce qu'il y entend uelque chose. Ce fut donc en présence d'un public rès peu préparé à certaines vieilles idées sur la omposition et l'exécution, idées qui ont fait faire arfois la grimace à de doctes critiques, et qu'en épit de leur infaillibilité je garde avec entêtement; e fut devant un auditoire réduit presqu'exclusivelent à la musique d'opéra réduite, que je risquai eux ou trois fantaisies de ma façon, très peu évères, très peu savantes à coup sûr, mais qui lourtant ne rentraient point dans le cadre accouiimé. Elles furent applaudies, grâce, peut-être, à [iielques gammes en octaves plaquées avec une lextérité assez louable, et à plusieurs cadences )rolongées au-dessus du chant, capables de lasser e gosier du plus obstiné rossignol d'alentour, î^ncouragé par cette approbation flatteuse, me :royant sûr de mon terrain, je devins encore plus éméraire et je faillis compromettre cruellement non pauvre petit succès en présentant au public un le mes derniers-nés de prédilection, un préludeîtude (^Studio) qui, suivant moi, est une fort belle îhose. Ce mot studio effaroucha tout d'abord : ( Vengo al teatro per divertir me e non per stuiiare » s'écriait un monsieur au parterre qui exprimait en ce moment le sentiment d'une effrayante

2l4 PAGES ROMANTIQUES

majorité. Effectivement je ne parvins point à faire goûter du public l'idée baroque que j'avais eue de jouer ailleurs que dans ma chambre une étude, dont le but apparemment devait être de me délier les articulations et de m'assouplir les dix doigts. Aussi ai-je regardé comme preuve d'une bienveillance toute particulière la longanimité de l'assemblée à m'écouter jusques au bout.

Une autre fois j'exécutai dans la salle du Ridotto le septuor de Hummel. La marche régulière de cci morceau, la majesté de son style, la clarté et le relief des idées en rendent la compréhension aisée. Les passages qui terminent chacune de ses parties sont d'ailleurs d'un effet immanquable. Aussi ce chef-d'œuvre fut- il accueilli avec une faveur marquée. — J'aurais aimé ne point m'arrèter là etj faire entendre successivement au public milanais les trios de Beethoven, plusieurs œuvres de Weber, de Moschelès, etc; mais, outre que le temps manqua, il eût été peut-être bien imprudent de faire retentir leurs sauvages et septentrionales beautés à des oreilles bercées aux sensations sensualistes, les accents des Bellini, des Donizetti, des Mercadante. L'Allemagne a bien pu donner ses lois à la Lombardie; quant à sa musique, il s'écoulera des années encore avant qu'elle y soit acceptée. Les baïonnettes imposent des lois; elles ne sauraient imposer des goûts.

Afin d'égayer un tant soit peu mes concerts auxquels on reprochait d'être toujours trop sérieux.

LETTRES DUX BACHELIER ES MUSIQUE 2l5

il me vint à l'esprit d'improviser sur des thèmes proposés par les dilettanti et choisis par acclamations. Cette façon d'improvisation établit entre le public et l'artiste un rapport plus direct. Ceux qui ont proposé des motifs ont engagé jusqu'à un certain point leur amour-propre; l'adoption ou le rejet de ses motifs devient un sujet de triomphe pour l'un, de dépit pour l'autre, de curiosité pour tous. Chacun est désireux d'entendre ce que le musicien fera de l'idée qu'on lui a imposée. Chaque fois qu'il la présente sous une forme nouvelle le donataire se réjouit du bon effet qu'elle produit comme d'une chose à laquelle il a contribué. Cela devient une œuvre en commun, un travail de ciselure exécuté par l'artiste autour de joyaux qui lui ont été confiés. A ma dernière séance musicale, un charmant petit calice d'argent d'un ouvrage exquis, attribué à l'un des meilleurs élèves de Cellini, avait été placé à l'entrée de la salle pour recevoir les bulletins thématiques. Quand je procédai au dépouillement du scrutin, je trouvai, ainsi que je m'y attendais, un nombre considérable de motifs de Bellini, de Donizetti, puis au grand divertissement de l'auditoire, je lus sur un papier soigneusement plié par un anonyme qui n'avait pas douté un instant de l'immense supériorité de son choix : // duoino di Milano. Oh! oh! fis-je, voici quelqu'un qui profite de ses lectures; ce monsieur se souvient de la définition de Mme de Staël : La musique est une architecture de sons; il est curieux d'en constater

2l6 PAGES ROMANTIQUES

l'exactitude et de comparer les deux architectures, le gothique altéré de la façade du dôme avec l'ostrogothique de ma construction musicale. J'eusse voulu de grand cœur lui procurer cette satisfaction cithétique, le mettre à même de confirmer ou de réfuter l'assertion de l'illustre écrivain; mais le public ne témoignant nul empressement à voir s'élever mes clochetons de triples croches, mes galeries de gammes, et mes aiguilles de dizièmes, je passai outre. De mieux en mieux, de plus fort en plus fort : un honnête citoyen préoccupé du mouvement progressif de l'industrialisme, et frappé de l'avantage qu'il y aurait à se transporter en six heures de Milan h Venise, me donnait pour thème : La Strada di ferro. Pour celui-là, je ne voyais d'autre moyen de le traiter que par une suite non interrompue de gammes glissées de haut en bas du piano; et, craignant de me briser les poignets dans cet assaut de vélocité avec les wagons, je me hâtai d'ouvrir un dernier billet. Que pensez-vous que je trouve cette fois? une des plus importantes questions de la vie humaine à résoudre en arpèges; une question qui, traitée avec quelque étendue, peut s'attaquer à tout, à la religion aussi bien qu'à la physiologie, à la philosophie aussi bien qu'à l'économie politique : Vaut-il mieux être marié que garçon? Ne me sentant capable de répondre à cette question que par un interminable soupir, je préférai rappeler à mes auditeurs ce que dit un sage : « Quelque détermination que Von prenne, que

LETTRES d'un BACHELIER ES MUSIQUE 217

^'on se marie ou que Von reste célibataire, on est '.oujours sûr de s^en repentir. »

Vous voyez, mon ami, que j'avais pris un excelent moyen pour jeter quelque gaieté dans un con- ;ert, ce plaisir si ennuyeux qu'il ressemble à un lavoir; d'ailleurs en ce pays des improvisations, et les improvisateurs, n'était-ce pas le cas de dire lion Anch'io ?

Je serais ingrat si je n'ajoutais ici que le public ie Milan a été d'une bienveillance h mon égard qui i dépassé de beaucoup mon attente, et que les marques de satisfaction dont il a été prodigue auraient suffi à combler un amour-propre plus exi- 2:eant que le mien. Vous savez ce que je pense des succès en général, des miens en particulier. Je ne le nie pas, il y a je ne sais quel puissant enchantement, je ne sais quelle jouissance orgueilleuse et tendre tout à la fois, dans l'exercice d'une faculté qui appelle à nous la pensée et le cœur des autres hommes; qui fait jaillir dans d'autres âmes des ûtincelles du feu dont la nôtre est consumée, des élans sympathiques qui l'entraînent irrésistiblement après nous vers les régions du beau, de l'idéal, vers Dieu. Parfois l'artiste étend, en imagination, cet effet produit sur quelques individus à la multitude; il se sent roi de toutes les intelligences, il sent en lui une infiniment petite parcelle de la force créatrice; car par des sons il crée des émotions, des sentiments, des pensées. C'est un rêve qui ennoblit son existence. Ce fut le mien aux jours de ma fer-

2l8 PAGES ROMANTIQUES

vente jeunesse, alors que s'agitait en moi une vitalité surabondante qui me semblait devoir se répandre et se communiquer. Alors, je le confesse, j'ai souvent pris en pitié les mesquins triomphes de la vanité satisfaite; alors j'ai protesté amèrement contre les transports avec lesquels je voyais accueillir des œuvres sans conscience et sans portée ; alors j'ai pleuré sur ce que d'autres appelaient mes succès, quand il m'était bien démontré que la foule accourait à l'artiste pour lui demander un amusement passager et non un sérieux enseignement de nobles intuitions. Alors je me suis senti presque également blessé me refusant de reconnaître des juges aussi frivoles, et par des louanges, et par les critiques, j'ai dit avec le poète : « Je ne veux ni de V impertinence de leurs sifflets ni de l'insolence de leurs applaudissements. » « Je resterai calme et stoïque dans les alternatives du succès et de l'insuccès, me défiant de l'un, indifférent h l'autre; c'est en moi seul que je saurai trouver mon point d'appui; ma conscience sera mon seul critérium. » Cétait bien de l'orgueil sans contredit; mais rassurez-vous, l'orgueil indompté de la jeunesse ne dure pas; il va se resserrant et s'amoindrissant d'année en année; l'expérience le taille et le rogne jusqu'à ce qu'il soit arrivé aux proportions plus acceptables de la vanité. Ils sont en bien petit nombre, ceux qui ont traversé la vie et qui sont descendus au tombeau dans tout l'orgueil de leurs jeunes pensées de leurs premiers désirs, de leurs vierges ambitions; les

Ûi

LETTRES d'un BACHELIER iiS MUSIQUE 219

autres subissent l'eifet du temps ; leur cœur et leur esprit s'équilibrent dans une médiocrité raisonnable, dans la mesquine sagesse qu'enseigne la pratique des hommes.

Encore un peu de temps et ce travail s'achèvera en moi comme en tant d'autres; encore un peu de temps, et je serai devenu ce qu'on appelle un

homme sensé, c'est-à-dire mais Dieu me garde

des définitions.

Il serait trop long de vous faire ici le menu détaillé des soirées musicales et des concerts auxquels j'assistai activement ou passivement durant mon séjour à Milan. Je ne vous parlerai que d'un seul, celui que donna la comtesse SamoïlofT, cette jeune et belle étrangère qui s'est choisi Milan pour patrie et s'y est conquis, par son immense fortune et sa prodigue magnificence, une petite royauté sociale. Le peuple l'aime et l'invoque, parce que sa bienfaisante libéralité ne connaît point de bornes; la bourgeoisie a les yeux sur elle, parce qu'il y a quelque bizarrerie dans ses goûts et un certain faste autour de sa personne; ses pairs l'envient bien bas, parce que sa maison est un centre de plaisirs et d'amusements qui jette tout le reste dans l'ombre. Quand vous arrivez à Milan, le premier nom qui résonne à vos oreilles c'est celui de la comtesse. En quelque lieu que vous appellent vos afi'aires ou vos habitudes, depuis le salon de la duchesse Letta jusqu'à l'échoppe du cordonnier, on vous parle de la comtesse. Allez-

VOUS chez un parfumeur, il vous offre l'essence que préfère la comtesse. Entrez-vous chez un papetier, il vous engage à acheter le papier dont se sert la comtesse. Regardez-vous un album du jour de l'an, il est dédié à la comtesse. Y a-t-il un attroupement dans la rue, c'est qu'on fait cercle autour de l'attelage russe et des chiens anglais de Mme la corn.' tesse. Enfin quand la comtesse éternue, tout Milan dit : Dieu vous bénisse.

Le concert qu'elle avait promis depuis longtemps était impatiemment attendu; on y devait entendre une grande cantatrice retirée du théâtre où elle n'a point été remplacée, Mme Pasta. Beaucoup de gens voulaient se donner le triste plaisir de comparer leur impression présente à leur émotion passée; de se dire, en opposant la femme de quarante ans à la femme de vingt-cinq : Voilà ce qu'elle est, voilà ce qu'elle a été; d'autres plus jeunes, ne l'ayant jamais entendue, voulaient la mesurer à sa renommée; écrasante renommée, lourde à porter pour l'artiste alors que les années, en lui laissant peutêtre la même force de sentir, lui enlevèrent la faculté d'exprimer tout ce qu'elle sent; alors que son talent conserve encore sa clarté, mais a perdu son rayonnement; que d'autres talents d'une sève plus jeune éveillent, par le seul attrait de la jeunesse, plus de sympathies que sa perfection stérile. Oh! c'est là une véritable mort pour l'artiste; mort lente, perfide, qui tarit goutte à goutte la source de poésie où se retrempait son existence. Que le

siècle déplore ces morts prématurées qui lui ravissent de si précieuses jouissances; pour lui il regarde jusqu'avec envie la destinée de Malibran qui emporte au tombeau sa beauté, sa gloire, son génie, avant que le temps ne l'en ait dépouillée, et qu'autour d'elle les acclamations de la foule ne se soient éteintes en un indifférent silence; il envisage sans terreur le coup qui frappe Bellini à cette aurore du talent qui promet une radieuse journée; au moment où ses contemporains, applaudissant à son œuvre, l'acceptent comme le gage éclatant d'un plus glorieux avenir; et de fait cette espérance laissée après soi ne vaut-elle pas toutes les réalités? L'imagination des hommes se plaît surtout à grandir et à embellir ce qui aurait pu être. La critique qui flétrit le présent n'a point de prise sur l'avenir; ils ne sont point à plaindre, ceux que la mort enlève à la décadence. Heureux le barde qui meurt en arrachant à la lyre son plus puissant accord. A ceux qui cueillirent au soleil de la jeunesse les plus fraîches fleurs de la vie, ne souhaitons pas de longs jours décolorés et la résignation, cette pâle fleur sans parfum, qui croît seule au désert aride de la vieillesse.

Dans cette soirée Mme Pasta fut ce qu'elle a toujours été, ce qu'elle sera toujours, grande, noble, majestueuse. Poggi nous captiva tous par la pureté touchante de son organe et sa sensibilité exquise. Poggi est aujourd'hui un des meilleurs, si ce n'est le meilleur ténor de l'Italie. Le final de la Lucia

admirablement exécuté par Mme Pasta, Poggi et le comte Belgiojoso, produisit, comme d'habitude, le plus grand effet. Le concert parut court, quoique plus de dix morceaux figurassent sur le programme. En un clin d'oeil, tandis que l'on parcourait les appartements où le gothique et le rococo rivalisent ; où les tableaux de Hayez et de Liparini se rencontrent avec les statues de Marchesi, dans une atmosphère embaumée, la salle de musique fut convertie en une délicieuse salle de bal. Un essaim de jolies femmes, avides de déployer plus à l'aise la fraîcheur ou le luxe de leur parure, s'y précipita. Les diamants, les fleurs, les gazes, les satins flottaient, papillonnaient, tourbillonnaient au son d'une entraînante valse de Strauss. C'était une éblouissante féerie. J'essayai un instant de me laisser aller comme les autres à ce tourbillon de joie, d'ouvrir mes sens aux séductions de la fête, de prendre la part qui m'était due de ces bruyants amusements. J'aurais voulu me trouver jeune de la même façon que les autres se trouvaient jeunes, et sentir ma jeunesse à la frivolité du plaisir, comme je l'avais sentie souvent à l'âpreté de la souffrance. Mais en vain, la musique avait produit sur moi son effet accoutumé, elle m'avait isolé au milieu de tous; m'arrachant au monde visible, elle m'avait plongé dans les profondeurs de l'être intérieur. Les souvenirs récents d'une vie de travail et de solitude achevaient de me rendre insensible à l'attrait des plaisirs mondains, je me demandais ce que je venais faire

LETTRES d'un BACHELIER ÈS MUSIQUE 223

au sein de cette élégante assemblée, pourquoi je me trouvais mêlé au tumulte du monde, ce qui m'amenait parmi les riches possesseurs de la terre? Ces questions, et bien d'autres que je m'adressais à part moi, me causèrent bientôt un insupportable malaise. Je me sentis si déplacé là où j'étais, si ennuyé, si embarrassé de mon personnage inutile, que je quittai la salle de danse pour aller me retirer à l'écart dans quelque coin délaissé de la foule. Je traversai plusieurs appartements occupés par des causeurs. Les bruits du bal diminuaient peu à peu à mesure que je m'éloignais; ils cessèrent entièrement quand je pénétrai dans un boudoir solitaire meublé en style gothique, à peine éclairé par les reflets d'une lampe d'albâtre qui s'éteignaient sur de sombres masses de plantes tropicales. Des fleurs étranges, pâles et belles, penchaient leurs calices et semblaient attristées de leur somptueux exil. Quelques-unes enroulaient leurs gracieuses spirales autour de légères grilles d'ébène, et parvenues en haut se laissaient retomber mélancoliques et comme découragées de ne point rencontrer l'air et la lumière des cieux. Je m'assis là, sur un vaste fauteuil; ses sculptures noires, ses formes ogivales transportaient ma fantaisie dans un âge écoulé, tandis que le parfum des fleurs exotiques m'apportait les tableaux de lointains climats. Je ne sais si, lassé de la veille et du bruit, je m'endormis dans ce silence poétique; je ne sais si mon imagination exaltée par la musique, si mes nerfs irrités

par le thé vert et par la fantasmagorie de la fête me firent voir tout éveillé une apparition surnaturelle; ce qui est certain, c'est qu'au bout de très peu de temps, je perdis la conscience des réalités, le sentiment des lieux et du temps, et que je me vis tout à coup seul, errant dans un pays inconnu, au bord d'une mer agitée, sur une grève déserte. Comme je faisais de vains efforts pour me rappeler de quelle manière et par quelle voie j'étais arrivé là, j'aperçus à quelques pas de moi, marchant sur le sable du rivage, une figure d'homme, grande, sérieuse, pensive. Cet homme était jeune encore; pourtant son visage était pâle, son regard profond, ses joues amaigries. Il regardait à l'horizon avec une indicible expression d'anxiété et d'espérance. Une force magnétique m'attira sur ses traces. Il ne parut pas s'apercevoir que quelqu'un le suivit, et continua de marcher sans s'arrêter. Quoique son pas fût lent et mesuré, il franchissait par un mystère effrayant des distances incommensurables, et laissait derrière lui plaines, montagnes, forêts, vallées. L'atteindre était impossible et pourtant je m'acharnais à le suivre. Plus j'allais et plus il me semblait que mon existence était attachée à la sienne, que son souffle animait ma vie, qu'il avait le secret de ma destinée, que nous devions lui et moi nous confondre, nous transformer. Bientôt le ciel, pur et radieux au commencement de notre course, s'obscurcit. La campagne se dénudait de plus en plus. Nous nous trouvâmes au milieu d'une

LETTRES d'un BACHELIER ES MUSIQUE 225

lande aride dont aucun arbre n'interrompait la monotone étendue, qu'aucune brise ne rafraîchissait, et qui souffrait immobile, sous le poids d'un jour terne et brûlant. La nature prenait à mes yeux un aspect lugubre. Un oiseau de plumage sombre, à la tête hideuse, traversa l'espace, et rasant mon visage, il poussa un sifflement aigu : c'était un cri de malédiction et d'ironie. Une invincible terreur s'empara de moi : je me laissai tomber sur la terre desséchée, et je crus que j'allais mourir. Faisant

alors un dernier effort, j'appelai qui? Celui que

je ne connaissais point. Je le nommai cependant, mais ce nom, je ne m'en suis point souvenu. Lui, se tournant un instant vers moi me regarda de loin avec compassion; puis, sans proférer une parole, il continua sa route. Me voyant ainsi abandonné, je poussai des cris désespérés, des hurlements de rage; mon pied se heurtait à la faucille d'un moissonneur, je la saisis, et j'allais m'en frapper, quand l'inconnu s'arrêta encore. Cette fois, je me crus sauvé, je crus qu'il se laisserait toucher par mes supplications et mes ardentes prières. « Oh! qui que tu sois, lui criai-je, être incompréhensible qui me fascines et qui m'absorbes tout entier, dis-moi, dis-moi qui tu es? D'où viens-tu? Où vas-tu? Quel est le but de ta course, l'objet de ta poursuite, le

lieu de ton repos? es-tu le condamné que

frappe une irrévocable sentence? es-tu le pèlerin plein d'espoir qui marche avec ardeur vers un séjour de paix et de bénédiction? »

LISZT. iO

Le voyageur restait immobile. 11 me fit signe qu'il allait parler : j'aperçus dans sa main un instrument d'une forme bizarre, dont le métal poli brillait comme un miroir ardent aux derniers rayons du soleil. Le vent du soir s'éleva; il m'apporta les accents de la lyre mystérieuse, accents brisés, accords interrompus, sons vagues et indéfinis, tantôt pareils aux brisements de la mer sur les récifs, tantôt au murmure des pins que fatigue la tempête, tantôt au bourdonnement confus qui

s'élève au-dessus des ruches d'abeilles et des grands

rassemblements d'hommes; par intervalles ces accords se taisaient, et des paroles précises arrivaient à mon oreille.

« Cesse de te fatiguer à me suivre, un décevant espoir t'attache à mes pas ; ne me demande point ce que j'ignore. Le mystère que tu veux pénétrer ne m'a point été révélé.

« Je viens d'un pays éloigné dont j'ai perdu toute mémoire, j'ai descendu longtemps, longtemps les flancs d'une haute montagne. J'ai traversé les fameuses vallées; j'ai écouté le mugissement des vagues; j'ai fixé l'éclair qui fendait le nuage, tandis qu'à mes pieds tombait le chêne séculaire; j'ai vu l'avalanche terrible écraser de sa masse le fort du pâtre et le nid de la palombe; j'ai rafraîchi mes membres fatigués dans le fleuve irrité qui venait de rompre ses digues et d'inonder les moissons jaunissantes; j'ai entendu l'enfant crier, la femme gémir, l'homme blasphémer.

LETTRES d'un BACHELIER ÈS MUSIQUE 227

« J'ai rencontré au désert le chacal, le vautour, la hyène et le crocodile; — dans les sociétés humaines, le tyran, les esclaves, le bourreau et le parricide.

« Jusqu'ici tout est vain ; j'aspire, je pressens; mais rien n'apparaît encore ; j'ignore si depuis tant de temps je me suis rapproché du terme de ma course. La force qui me pousse reste muette, elle ne m'enseigne point ma voie.

« Parfois la brise qui traverse les mers m'apporte d'ineffables harmonies; je les écoute avec ravissement mais aussitôt que j'imagine les entendre plus près de moi, elles s'éteignent dans le bruit discordant du travail des hommes.

<i Parfois aussi, aux derniers feux du jour, les nuages blancs qui ceignent les monts se colorent de teintes transparentes. Leurs nuances indécises se modifient incessamment en s'unissant l'une à l'autre, et produisent un indescriptible mouvement de couleur et de lumière. On dirait des milliers d'âmes se transfigurant et remontant vers les cieux. Mais le soleil qui descend derrière la montagne rappelle à lui ces magnifiques rayons; les

nuages redeviennent épais, lourds, opaques et

je recommence à marcher dans ma désolation et mon incertitude.

(c Si c'est une puissance ennemie qui me harcèle et me tourmente, pourquoi ces rêves divins, ces inexprimables voluptés du désir .'si c'est une volonté

bienfaisante qui m'attire, pourquoi m'abandonne-telle aux angoisses du doute, aux déchirements d'une espérance toujours vivace et toujours trompée?

« Adieu. — Ne cherche point à sai>oi/", ton lot est l'ignorance. Ne cherche pas à pouvoir; ton lot est l'impuissance. Ne cherche pas a Jouir; ton lot est l'abstinence. »

Une secousse pareille à un choc électrique me fit revenir à moi. Je descendais les degrés de l'hôtel SamoïlofiF; la fête était terminée; quelques couples des danseurs les plus intrépides se hâtaient de regagner leur voiture.

« Eh bien, Liszt, dit en passant près de moi la

jeune marquise G qu'avez-vous donc à nous

regarder ainsi? ne voulez-vous pas nous dire bonsoir?» « Laissez-le, dit le duc de C qui l'accompagnait, vous voyez qu'il ne nous reconnaît seulement pas. Le démon de l'inspiration le tient; il m'a tout l'air de composer en ce moment un Requiem, qui ne pourra manquer d'être fort agréable; je gage que ce matin il arrive à Como, très persuadé qu'il est toujours dans la rue qui mène h la Bella Venezia. »

En rentrant chez moi je m'assis au piano; le chant du Wanderer ^ me revint h la mémoire ; ce chant si triste, si poétique me frappa plus qu'il

Page 1