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Espèce d'anis en plâtre (noie de Liszt

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propre engagé à jeter et à recevoir le plus possible de ces bonbons darlequin. Tels sont les derniers jours du carnaval de Milan.

Si vous êtes spectateur oisif, vous jugerez pédantesquement : voilii un plaisir stupide. Devenez acteur, la fièvre vous prend; vous ne cherchez plus ni philosophie ni logique là où il n'y a que mouvement et bruit. Et vous passez quelques heures en dehors de vous, ce qui n'est pas un mal pour beaucoup de gens.

Adieu, mon ami. Ma lampe s'éteint, le jour approche. Je me suis laissé aller à causer ainsi que nous avions coutume autrefois dans ma mansarde de la rue de Provence; pauvre mansarde! ne l'avez-vous point oubliée? Vous souvenez-vous de ces douze pieds carrés, toujours réjouis par le soleil, toujours encombrés d'indispensables inutilités, auxquelles l'esprit d'ordre et l'arrangement de mon excellente mère faisait une guerre si impitoyable? Vous souvient-il du gros Plutarque in-folio qui nous servait tour à tour de pupitre et de siège? Vous rappelezvous nos bons gros rires sans cause, nos innombrables facéties, quelque article de critique qui me tançait vertement tout en nous enseignant les principes esthétiques du beau? Tout cela vous estil présent comme à moi? Votre pensée vient-elle parfois chercher l'ami absent poui" le faire asseoir à mes côtés, partager vos travaux, applaudir à vos succès, sourire h vos joies? Oh! dites qu'il en est ainsi. Dites que rien n'est changé. Dites qu'à mon

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retour je retrouverai ma place à votre foyer, mon abri clans votre cœur. Dites aussi que j'entendrai de nouveau ces accords énergiques et vibrants, ces chants pleins de tendresse et de mélancolie que je n'ai jamais pu écouter sans me sentir profondément ému, et qui restent pour moi l'idéale expression de votre bienfaisante et fidèle amitié.

P. S. — Cette lettre, que je croyais arrivée depuis des siècles h sa destination, je la retrouve oubliée sur mon bureau, au retour d'un voyage, ou plutôt d'une course que je viens de faire à Vienne; je ne veux pas la laisser partir sans y ajouter quelques mots sur mon séjour en Autriche.

Destin bizarre! Depuis bientôt quinze ans que mon père avait abandonné son paisible toit, pour se jeter avec moi à travers le monde, depuis qu'échangeant l'obscure liberté de la vie rurale pour le glorieux servage de la vie artiste, il s'était fixé en France comme dans le centre le plus propre h développer Tinstinct musical que son naïf orgueil appelait mon génie, je m'étais habitué à considérer la France comme ma patrie, et j'avais cessé de me rappeler qu'il en était pour moi une autre. — Vous savez ce que sont les jours de la première jeunesse, cette période de la vie de l'homme qui s'écoule entre sa quinzième et sa vingt-cinquième année; c'est alors qu'il vit le plus en dehors de lui; que les individus, les choses, les lieux, exercent l'action la plus puissante sur son imagination. Tant de

rayons partent de son cœur, il est dominé par une si fatale nécessité d'aimer, qu'il laisse une parcelle de lui h tout ce qui l'approche. A cette époque le jeune homme, étourdi par le tumulte de ses propres pensées, ne vit pas; il aspire à vivre. Tout en lui est curiosité, désir, inquiète inspiration, flux et reflux de volontés contraires. Il s'épuise dans le labyrinthe sans issue de ses passions désordonnées; tout ce qui est simple, facile, naturel, le fait sourire de pitié. Il dépasse tous les buts; il est avide de tous les obstacles; il dédaigne, et le bien qu'il pourrait faire, et les sentiments qui le rendraient heureux. Il est impitoyablement tourmenté par l'aiguillon de la jeunesse. Ce temps de fièvre ardente, de force vainement dépensée, de vitalité énergique et folle, je l'ai passé sur la terre de France. C'est elle aussi qui a reçu les cendres de mon père, et qui porte son tombeau, asile sacré de ma première douleur! — Comment ne me serais-je pas cru enfant d'une terre où j'avais tant souffert et tant aimé! Comment aurais-je pu songer qu'une autre qu'elle m'avait vu naître, que le sang qui coulait dans mes veines était le sang d'une autre race d'hommes, que les miens

étaient ailleurs"?

Une circonstance fortuite réveilla tout a coup le sentiment que je croyais éteint et qui n'était qu'assoupi. Je lus un matin à Venise, dans un journal allemand, le récit détaillé des désastres arrivés à Pesth. Cette lecture me causa une émotion franche. Je ressentis une compassion inaccoutumée, un vif

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el irrésistible besoin de secourir tant de malheureux. Que ferai-je pour eux? me disais-je ; quel secours leur apporterai-je? je ne possède rien de ce qui rend puissant parmi les hommes. Je n'ai ni l'influence que donne la fortune, ni le pouvoir que donne la grandeur. N'importe; allons toujours, car je le sens, il n'y aura plus de repos pour mon cœur, plus de sommeil pour mes paupières, que je n'aie porté mon denier à cette immense misère. Qui sait, d'ailleurs, si le ciel ne bénira point ma chétive offrande? La main qui multiplia les pains dans le désert n'est point lassée. Dieu a peut-être renfermé plus de joie dans le denier de l'artiste que dans tout l'or du millionnaire.

Ce fut par ces émotions, par ces élans que le sens du mot patrie me fut révélé. Un paysage grandiose s'éleva devant mes yeux : c'était la forêt bien connue, retentissant du cri des chasseurs ; c'était le Danube précipitant son cours à travers les rochers ; c'étaient les vastes prairies où paissaient librement les troupeaux pacifiques; c'était la Hongrie, ce sol robuste et généreux qui porte de si nobles enfants; c'était mon pays enfin; car moi aussi, m'écriai-je dans un accès de patriotisme qui \ous fera sourire, moi aussi j'appartiens à cette antique et forte race; je suis un des fiils de cette nation primitive, indomptée, qui semble réservée pour de meilleurs jours!...

« Elle fut toujours héroïque et fière, cette race. Les grands sentiments furent toujours à l'aise dans

ces larges poitrines. Ces fronts altiers ne sont point faits pour l'ignorance et la servitude. Plus heureux que d'autres, leur intelligence n'a point été éblouie de lueurs trompeuses; ils n'ont point égaré leurs pieds dans de fausses voies; leur oreille n'a point écouté de faux prophètes. On ne leur a point dit : « Le Christ est ici, il est là... » Ils dorment... mais qu'une voix puissante les réveille, oh! comme leur esprit s'emparera de la vérité! comme ils lui feront dans leur poitrine un redoutable asile ! comme leurs bras nerveux sauront la défendre! Un glorieux avenir les attend, parce qu'ils sont bons et forts, et que rien n'a usé leur volonté, ni fatigué vainement leur espérance. O ma sauvage et lointaine patrie! ô mes amis inconnus! ô ma vaste famille! un cri de ta douleur m'a rappelé vers toi! mes entrailles se sont émues de compassion, et j'ai baissé la tète, honteux de l'avoir si longtemps oubliée... Pourquoi donc un destin sévère m'arrête-t-il? — Un autre cri de souffrance, un accent affaibli mais tout puissant sur moi me fait tressailli)-. C'est la voix qui m'est chère, la seule qui ne m'appela jamais en vain... Je m'éloigne encore, ô ma patrie regrettée! mais cette fois ce n'est plus avec l'insoucieux contentement de l'enfant qui court au devant de la nouveauté, cette fée charmante qui le séduit et le trompe; c'est avec le cœur troublé, les yeux obscurcis, car je sais maintenant combien de pieux vouloirs, de nobles résolutions, ont été émoussécs par le froissement d'une

société égoïste et frivole, combien de saintes pensées ont été balayées au loin par le vent de la dispersion, et je n'aspire plus qu'à recueillir ma vie dans tes vierges solitudes, à la retremper dans la simplicité dos mœurs rustiques, à la purifier dans l'oubli de la multitude, afin de descendre au tombeau un peu moins chargé de ces coupables ennuis que l'expérience amasse sur la tète de l'homme.

— Je partis pour Vienne le 7 avril. Mon intention était d'y donner deux concerts; le premier au bénéfice de mes compatriotes, l'autre pour payer mes frais de route; puis de m'enfoncer seul, à pied, le sac sur le dos, dans les parties les plus désertes de la Hongrie. Il n'en fut point ainsi. ^lon ami Tobias ' en ordonna autrement. Il est nécessaire que vous sachiez quelle espèce d'homme est mon ami Tobias. Il est un peu gros, il est un peu gras, mais il n'est nullement bête, je vous en réponds. Son visage arrondi, qui rappelle celui de Hummel, est éclairé par deux petits yeux gris d'une extrême finesse; son coin de bouche trahit une causticité pleine de bonhomie. Ses habitudes sont paisibles, ses manières cordiales. Sans s'agiter le moins du monde, il trouve moyen d'expédier une foule d'affaires et de rendre énormément de services. Ses éditions sont remarquablement correctes et soignées.

Je ne l'avais jamais vu ; pourtant il m'ouvrit ses

la Tobias Haslinger, éditeur de musique à Vienne.

bras, et fêta mon retour comme celui de l'Enfant prodigue. S'étant bientôt aperçu que j'étais d'un naturel trop impétueux, d'un esprit trop logique, d'un caractère trop absolu pour la pratique de la vie, surtout de la vie musicale, il s'empara de moi comme d'une chose, me fit abdiquer entre ses mains toute volonté, renoncer à toute réflexion. Je ne m'en trouvai point mal. Avec sa lente persévérance et sa tranquille activité, il leva toutes les difficultés, me sauva tous les ennuis, m'épargna toutes les démarches; seulement, au lieu de ra'arranger un concert, ainsi que nous en étions convenus, il reçut en tapinois des souscriptions pour un second puis pour un dixième concert, tout cela dans l'espace d'un mois ; il y avait de quoi exténuer, épuiser, anéantir une force plus résistante que la mienne, car dans chacun de ces concerts je figurais au moins trois fois sur le programme; mais je fus si puissamment, si constamment soutenu par la sympathie du public, que je ne m'aperçus d'aucune fatigue. Devant un auditoire aussi intelligent, aussi bienveillant, je n'étais jamais arrêté par la crainte de n'être pas compris; je pus sans témérité jouer les compositions les plus sérieuses de Beethoven, de Weber, de Hummel, de Moschelès, de Chopin; des fragments de la Symphonie Fantastique de Berlioz, les fugues de Scarlatti, de Haendel ; enfin ces chères études, ces enfants bien-aimés qui avaient paru si monstrueux aux habitués de la Scala. Je dois le dire : depuis que je joue du piano,

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dans mes fréquents contacts avec les dilettanti de tous les pays, je n'ai point rencontré de public aussi sympathique que celui de Vienne; il est enthousiaste sans aveuglement, sévère sans injustice; son éclectisme judicieux admet tous les genres et ne repousse rien par prévention. S'il y avait à Vienne un peu plus de mouvement et d'activité, un peu plus de savoir-faire dont il y a peutêtre trop à Paris, Vienne deviendrait, sans contredit le centre du monde musical.

11 n'y a pas d'année où les Viennois ne soient visités par deux ou trois artistes de renom. Je m'y rencontrai avec Thalberg, qui malheureusement ne s'y fit point entendre. M. Kalkbrenner y était annoncé, mais nous apprîmes à notre grand regret qu'arrivé à Munich, au lieu de continuer son voyage, il reprenait la route de France. Je fus encore à temps pour connaître une jeune et intéressante pianiste, Mlle Clara Wieck', qui avait obtenu l'hiver précédent de très beaux et de très légitimes succès. Son talent me charma; il y a chez elle une supériorité réelle, un sentiment profond et vrai, une élévation constante. La manière remarquable dont elle exécuta la fameuse sonate en fa mineur de Beethoven inspira à un grand poète tragique, Grillparzer, les vers que je vous transcris et vous traduis ici :

Ein Wundermann, der JVelt, des Lehens sait, Schloss seine Zaïiher grollend ein

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