Pages roumaines
« Les petits peuples ne pouvaient refuser leur sacrifice, quoi qu'il arrivât... Au milieu des vicissitudes apportées par les oppresseurs, ils noyèrent la douleur dans la haine, dans une haine loyale et vengeresse, car ils savaient par expérience que le blé lavé dans le poison est soustrait à la pourriture. » (Jorga, infra.)
Le Jour des Morts, le 2 novembre 19 17, un cri de détresse partait du « dernier refuge sans cesse menacé » où s'abritait la vie roumaine de Jassy. ce Sous la pression allemande et au milieu de l'abominable anarchie russe, comme au fond d'une fosse qui pouvait devenir à chaque moment un tombeau », la Roumanie se débattait. « L'impossible a été fait pour repousser l'ennemi, m'écrivait le grand historien N. Jorga, et on continuera à le faire jusqu'au bout. » Jusqu'au bout ! Nous n'avons pas d'autre devise... Quand les jours se firent de plus en plus sombres, quand le sacrifice suprême d'une nation trahie approcha, l'historien de la Roumanie, dans une lettre encore
VI PRÉFACE
plus poignante, n'exprimait qu'une crainte : c'est que la France doutât de la fidélité roumaine à l'alliance latine.
Jorga m'adressait en même temps d'émouvantes Pages roumaines où il magnifiait la « primauté française » et saluait d'accents déchirants ceux qui allaient quitter le sol moldave, « ceux, disait-il, que nous n'oublierons jamais » : les officiers de la mission française. En lisant ces pages parues dans le vaillant journal Neamul Romanesc, vous saurez quels amis nous comptons aux confins du Danube et de la Mer Noire. Là, « on voit dans Paris la ville idéale qu'il s'agit d'imiter. La noblesse et la bourgeoisie se sentent au moins autant françaises que roumaines. Même esprit vif et primesautier, même intelligence toujours en éveil, même enthousiasme pour les grandes idées, mêmes goûts et des aspirations pareilles. Dans les grandes crises, où l'on connaît mieux les sentiments des peuples comme ceux des hommes, le cœur des Roumains battit toujours pour la France, la France dont il avait adopté toutes les institutions, toutes les lois » (x), la France dont il avait la culture.
C'est même à cette circonstance d'avoir été, il y a quelque trente ans, le camarade de Jorga
(i) Sébastien Serbesgo, La Roumanie et la Guerre, p. i3. Paris, Colin, 191 8, in-12.
PREFACE
à notre École des Hautes Études que je devais l'honneur d'être le confident de ses patriotiques angoisses. Je n'ai pas d'autres titres à vous présenter l'historien de la Roumanie que notre camaraderie d'autrefois.
Dès l'École des Hautes Études, Jorga avait orienté sa destinée. Avec un voyageur français dont il s'était fait le biographe, avec Philippe de Mézières (x), il revivait une époque héroïque où le « Vieux Pèlerin » tâchait de rallier dans une offensive contre l'Islam les États d'Occident déchirés par les discordes. C'était le temps où la chevalerie française versait son sang à flots dans les plaines du Danube, à Nicopolis, aux côtés des Roumains de Valachie.
Des adversaires en présence, Turcs et Roumains, Jorga allait écrire l'histoire. A son vif regret, — il me le contait peu de temps avant la guerre, — la difficulté de se faire éditer chez nous le contraignit à subir l'esclavage de la langue allemande pour ses deux grands ouvrages : Geschichte des rumânischen Volkes (2) et Geschichte des osmanischen Reiches (3). Il est maintenant libéré d'esclavage (4).
(1) N. Jorga, Philippe de Mézières (i32?-i4o5) et la Croisade au XIVe siècle. Paris, 1896, in-8 : 110e fascicule de la Bibliothèque de l'École des Hautes Études.
(2) Gotha, igo5, 2 volumes in-8.
(3) Gotha, 1909-1 91 3, 5 volumes in-8.
(4) Son Histoire de la Roumanie paraît chez Hachette.
VÏII PRÉFACE
Employer sa langue natale comme il l'avait fait pour la publication de nombreux documents sur l'histoire roumaine (x), c'était fermer à la majorité des savants les trésors d'érudition qu'il y avait amassés. Jorga avait besoin d'une langue œcuménique : il choisit le français. Il inaugura à Bucarest le Bulletin de la Section historique de l'Académie Roumaine (2) et le Bulletin de r Institut pour l'étude de l'Europe Sud- Orientale (?). Fine et souple comme une lame d'épée, notre langue allait soutenir, dans les rudes épreuves de guerres successives, les prérogatives de la Roumanie. A l'heure où un monarque obèse s'essayait au rôle de Basile sous le nom de tsar des Bulgares, Jorga montra que c'était non point chez les <t Boulgres », mais chez les Roumains que survivaient les traditions de Byzance (4).
Quand la vague sanglante de la guerre mondiale battit le seuil de la Valachie, l'historien, comme en Italie le poète, s'écria avec les vaillants patriotes Jonesco et autres qu'on ne devait point reculer devant elle : au delà des frontières, il y avait des frères à rédimer d'es-
(1) Studii fi documente eu privire la historia Românilor. 12 volumes. — Despre Cantacuzini. Bucuresti, 1902, in-16, etc.
(2) Bucarest, 191 2 et années suivantes.
(3) Bucarest, 19 14 et années suivantes.
(4) La Survivance byzantine dans les payé roumains. Bucarest, 1913, in-8.
PRÉFACE
clavage par le sang (x). Et Jorga comme d'Annunzio fut écouté. C'est que mon vieux camarade d'antan était devenu un personnage considérable.
Professeur à l'Université de Bucarest, membre de l'Académie Roumaine, député, Jorga abordait, avec toute l'autorité que lui donnaient la science, l'enseignement et les fonctions publiques, les multiples questions de la politique extérieure pour en faire l'historique et pour les mettre au point aux jours de la grande guerre. A Jassy parurent tour à tour, en igi 7, Histoire des relations entre la France et les Roumains (2), Histoire des relations russo- roumaines (3), Relations des Roumains avec les Alliés (4), La Question de la Dobroudja, etc.
Dans un discours que la Chambre des Députés de Roumanie couvrit d'applaudissements, il jetait l'anathème sur <t ce que l'humanité avait de plus abject comme origine, de plus dégradé comme vice, de plus rapace et de plus brutal envers tous les sentiments humains », sur la race de proie qui avait troublé le monde
(1) Histoire des Roumains de Transylvanie et de Hongrie. Bucarest, 191 5, in-8.
(2) Jassy, imprimerie « Progresul », 1917, iu-16.
(3) Jassy, édition du journal Neamul Romanesc, 19 17, in- 16.
(4) Ibid.
PREFACE
entier pour y avoir une part plus large (*). Et voici ce qu'il disait de nous :
« A cette heure', où nous glorifions cent mille Roumains qui ont versé leur sang pour la même cause qui a demandé leur sang à plus d'un million des défenseurs du sol français et de l'honneur, élevés à l'école française, nous sentons le devoir de remercier nos maîtres et éducateurs par le don le plus beau que puisse faire une nation (2). » « Engagés dans la même lutte, ayant voué à la cause commune un dévouement tout aussi profond que complet, nous sommes fiers de nous trouver, au jour où l'on brise les chaînes, à côté des Welches, nous les Valaqaes, leurs cousins d'antan (3). »
Ch. de La Roncièhe, Historien de la Marine française.
(i) N. Jorga, Discours prononcé à la Chambre des Députés de Roumanie à l'occasion de la discussion de l'adresse. Jassy, imprimerie « Progresul », 1917, in-16. •
(2.) Histoire des relations entre la France et les Roumains, p. 198.
(3) N. Jorga, Pages roumaines , conclusion.