COMMENT VIVRA L'AUTRICHE-HONGRIE
L'Autriche-Hongrie est résolue à ne pas se laisser mourir. Elle possède encore des canons — et des meilleurs, — elle a des mitrailleuses de fabrication tout aussi excellente, elle prend — Dieu sait dans quels asiles de vieillards, dans quelles maisons de convalescents et d'infirmes, repaires de la misère humaine — des hommes pour la vallée des Alpes, pour les pics sauvages de Trente et pour les trous en roc dur du Carso. Elle a des diplomates d'une onctueuse et impeccable élégance, qu'elle envoie aux quatre coins de l'univers pour nouer des intrigues, capter des sympathies et embrouiller les affaires. Diplomates officiels et toute la gamme des Magyars pommadés, élevés par les gouvernantes françaises et vivant dans l'opulence des capitaux américains importés sous forme de dot, sont à la disposition de l'Autriche pour aller tresser des couronnes fleuries à ceux qui ont laissé somnoler d'anciennes sympathies.
Mais elle a d'autres moyens encore : un jeune empereur sympathique, innocent rejeton des Habsbourg, qui s'exerce à bien tenir un sceptre que certains méchants prétendent briser sous pré-
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texte que l'éblouissante dorure cache une vilaine massue ; une impératrice qui a toute la grâce charmante de l'Italie et la douce piété des madones demandant à genoux la (in des massacres et des ruines — véritable Pietà de cathédrale ; — un frêle enfant qui, sans savoir pourquoi, s'entend appeler Altesse impériale et héritier du trône austro-hongrois. Puis tout ce monde de courtisans de vieille noblesse rêvant encore des ambitions du prince Eugène et de ses compagnons d'armes et de victoires; personnages jeunes et vieux, bons à tout faire : des commandants de corps d'armée, des gouverneurs de province, des ambassadeurs, des habitués de Monte-Carlo, ou même de simples professeurs de tango.
Un pays ne parviendrait-il pas à vivre avec tout cela? Un pays dont le passé résume tant de gloire, ternie, il est vrai, par tant d'humiliations et de défaites, un pays dont l'histoire ne tient qu'en d'innombrables volumes ?
Eh bien, non !
Songez un peu à l'armée, à l'armée qui devrait constituer la force, la vie même de la monarchie. On compte par centaines de mille les jeunes gars prisonniers en Russie. Or, être prisonnier en Russie signifie, en le sait, autre chose que d'être prisonnier en Allemagne ou en Autriche, en Turquie ou en Bulgarie. La belle allure, respirant la santé et la vigueur, de nos frères de Transylvanie et de Bukovine, qui des camps russes viennent
s'engager dans notre armée, prouve que là-bas ils trouvèrent du pain et des âmes assez charitables pour le donner.
Mais il ne s'agit pas de leur santé physique ; c'est leur santé morale, leur âme, qu'il faut considérer. Cinquante pour cent, au moins, ne sont ni Allemands ni Magyars ; cinquante pour cent, au moins, n'éprouvent nulle sympathie pour ces deux races maudites. Bon nombre de ces prisonniers sont redevenus soldats, soldats de la bonne cause, soldats de leur propre cause. D'autres imiteront l'exemple, car, à l'ombre du drapeau enfin déployé, la oontagion fait tressaillir tous les cœurs. Enfin ceux-là mêmes qui, pour une raison ou pour une autre, ne viendront pas lutter dans les rangs de l'armée nationale, auront appris en Russie ce que signifie la vie d'un peuple maître de ses destinées, qui travaille et lutte pour lui-même et non pour des maîtres détestés et maudits.
Que feront ces hommes, une fois rentrés dans leurs foyers, si la guerre n'a pas tué l'Autriche- Hongrie pour les libérer? Ils trouveront chez eux des êtres chers, survivants des terribles épreuves, et auxquels la famine, la misère, la maladie, un régime de plus en plus inique, auront mis le blasphème à la bouche. Ils auront comme chefs des hommes auxquels on ne peut penser sans se dire : voilà un misérable, voilà un traître! Ils trouveront un Parlement qui, pour jouir de quelque tranquillité, se verra tbrcé de donner au président le droit
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d'exclure les députés, de casser leur mandat, d'interdire des candidatures indésirables.
Voilà ce qu'ils trouveront. Et quelle sera la tenue, la ligne de conduite adoptée par les sbires cosmopolites c/ue rien ne fera reculer lorsque ceux qui devraient défendre le pays, seront au contraire contre lui?
Les diplomates, les courtisans, les bureaucrates et cette jeune famille innocente que la fatalité fit monter sur un trône qui est un terrible calvaire, seront-ils de taille à porter sur leurs épaules — et quelles épaules ! — un État condamné sans appel par la conscience morale d'une époque ?
Jassy, le 1 3 juin 1917.
Neamul Romanesc. An XII. N° i5ç).