LA RÉSURRECTION DE L'AUTRICHE
Seidler, le nouveau Geheimrath de l'Autriche, bien qu'il se trouve à la tête d'un gouvernement uniquement composé de chefs de bureau et d'anciens gouverneurs de province, prend son rôle au sérieux. Il ne veut pas être un simple chargé d'affaires jusqu'à nouvel ordre; mais, ménageant le Parlement qui renversa son prédécesseur, il entend inaugurer une nouvelle ligne de conduite. Il manifeste des tendances réformatrices et dévoile quelque chose qui ressemblerait assez aux premiers points d'un programme.
Le discours qu'il vient de prononcer devant la Commission parlementaire des réformes (il y en a une en Prusse, pourquoi n'y en aurait-il pas une autre dans ce surrogat de Prusse viennoise?) met au jour, non pas l'ambition personnelle de Seidler — on le choisit justement parce qu'il n'en avait pas — mais l'ambition de ceux qui veulent se servir de ses efforts et de sa bonne foi.
Il ne s'agit de rien moins que d'une Autriche nouvelle. Et on ne veut pas entendre parler d'une Autriche vivant par la grâce de l'Allemagne et par la tolérance impossible désormais des nationalités qui ne cachent plus leurs velléités d'indépendance.
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L'Autriche future, après l'abolition de l'état de choses actuel, doit exister par elle-même ; loin de voir sa vie conditionnée par les nationalités, c'est elle qui conditionnera ces dernières. « L'impression que l'Autriche est un Etat malade, a dit textuellement Seidler, doit disparaître, et on peut la faire disparaître. »
Ainsi, l'impression existe, et non seulement chez les spectateurs intéressés et chez les peuples qui attendent la restitution d'un bien arraché par l'Autriche usurpatrice, mais chez l'Autriche ellemême, comme l'avoue ingénument le Geheimrath von Seidler, prophète à ses heures perdues, et comme le montrent tous les gestes, toutes les actions, tout ce que la Monarchie entreprend. Mais cette impression « n'a aucune valeur, elle ne signifie rien ». L'homme nouveau de l'ère nouvelle se fait fort de la faire disparaître. Et l'Autriche sera.
Quelle attitude adoptera-t-elle vis-à-vis de ces nationalités dont l'existence n'est mise en doute par personne ? La pensée de Seidler ne peut enfanter un projet semblable à celui de Tisza, en 191 4 : donner une sépulture honorable sur les champs de bataille à ces nationalités récalcitrantes. En effet, il n'y a pas ici, comme au delà de la Leithe, une « nation » dont les droits historiques à la suprématie tendent à s'amalgamer les autres éléments et qui s'élève, satisfaite et puissante, sur les ruines des populaces terrassées. Pour l'Autriche,
il n'y a point de vie en dehors des nationalités qui submergent, par l'égalité économique et culturale, un restant de germanisme dont la faible vitalité regarde par delà les frontières vers l'Allemagne.
Donc le mot d'ordre sera de respecter les nationalités ! Elles seront traitées selon la Constitution et jouiront d'une « égalité » complète devant la loi. Oh ! si l'on avait depuis longtemps adopté cette méthode, se lamente le Geheimrath, combien de fautes, combien de malheurs n'aurait-on pas évités! ! Car « seule la route suivie jusqu'ici » — la route parcourue à partir de i848 par le régime de François-Joseph — a nous fit dévier de la bonne voie et nous valut tant de crises et tant de douleurs ». Il n'y a donc qu'à se lancer résolument sur une nouvelle voie, sur la voie des réformes, et l'État en sortira raffermi et sûr de son avenir. Voilà donc venir l'ère des réformes, l'ère des droits constitutionnels respectés !
Seulement, toute la ruse est là. Oui, l'avenir de l'Autriche est celui des nationalités. Mais le développement des nationalités sera d'autant plus rapide, d'autant plus fécond, que la chrysalide autrichienne ira en s'affaiblissant, jusqu'à ce que, engourdie, vide de vie, la coque tombera en poussière. La coque, c'est la Constitution. Rien d'autre. Or, cfette constitution n'a pas suivi le mouvement d'une vie en perpétuelle évolution, et si la tyrannie allemande peut trouver quelque intérêt à la fausser, il n'y en a aucun à la respecter, à la tolérer, en
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dehors de cette tyrannie. La Constitution librement appliquée, c'est le droit des nationalités devenues nations de sortir d'elle.
Or, sortir de la Constitution n est-ce pas sortir de V Autriche elle-même? L'Autriche est-elle autre chose que cette Constitution, carcasse vermoulue qui tombera en poussière, comme les vêtements séculaires des morts exhumés ?
Von Seidler était appelé à dire que l'Autriche est aussi autre chose. Et c'est au nom de cet autre chose qu'il parle. C'est le message de cet autre chose qui l'inspire. Enfin, c'est dans l'intérêt de cet autre chose qu'il refuse, lui, le régénérateur de l'Autriche qui n'aura rien de commun avec la Hongrie, a de se mêler des affaires de la Hongrie et de toucher à la nature des relations de son pays avec le royaume dualiste » .
Il s'agit de la dynastie, « Tous les peuples ont un lien commun : la dynastie . » Abstraction faite de la fameuse harmonie — dont les nationalités sont loin de ressentir la nécessité, — la « dynastie » synthétise le passé et assure l'avenir. La dynastie, c'est-à-dire le jeune archiduc d'hier, sa femme et son enfant.
Comprenez donc, « nationalités », peuples qui avez un passé, une culture, des souvenirs qui vous sont chers et une âme immortelle, vous dont les aspirations tendent vers de nouveaux horizons! Millions d'hommes qui pensez qu'ayant reçu le jour, vous aviez le droit de vivre pour vous-mêmes
et pour l'idéal qui s'exhale de votre âme ! Vous ne vivez^vous ne vous trouvez sur la terre que pour ce « lien commun » !
Et voilà, à l'heure des réformes, le pauvre fantôme agité par le chef de bureau de Vienne, pour faire obstacle à l'esprit de l'histoire universelle qui démolit pour créer et passe son chemin.
Jassy, le 7 août 191 7.
Neamul Romanesc. An XII. No i33.