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COMMENT NOUS LEVONS ACQUISE

(Éclaircissements pour les plébiscitaires)

Il est fâcheux que ceux qui disposent avec tant d'assurance de toutes choses et, entre autres, du sort futur de notre Dobrodja, ignorent même l'histoire des événements assez récents, quoique, en vérité, ils paraissent décidés plutôt à l'ignorer, la considérant comme l'ensemble des souvenirs saugrenus d'un passé en train de disparaître, pour faire place à un monde nouveau bâti sur des abstractions qui leur sont chères.

En effet, quiconque les entendrait parler d'un cœur si léger de la Roumanie maritime — sans s'inquiéter le moins du monde de ce que serait une Roumanie privée d'accès à la mer — quiconque les verrait assimiler le cas de la Dobrodja à celui de l'Arménie turque ou de la Bosnie -Herzégovine austro-hongroise (avec cette seule différence que pour ces deux dernières on n'exige pas un plébiscite qui risquerait de les arracher à leurs oppresseurs actuels) s'imaginerait qu'il n'y a pas au monde de peuple plus rapace, plus impérialiste — pardon, plus « bourgeois » en politique extérieure — que le peuple roumain.

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Nous aurions convoité, pendant des siècles, le bien d'autrui. La Dobrodja appartenait à la Bulgarie depuis les jours lointains d'Asparach ; elle était encore bulgare en 1877 ; mais bien avant 1877, par nos ambitieuses tracasseries et nos folles préventions, nous ne donnâmes pas un moment de répit à ces légitimes propriétaires. Ils étaient là, dans tous les villages, dans toutes les villes, dans tous les ports, travaillant, sur les ruines de leur passé, au développement d'une culture nationale en plein essor. Et nous, éblouis par une telle prospérité inconnue dans nos pauvres contrées, et incapables de nous jamais la procurer, nous faisions sortir nos griffes pour nous emparer des trésors bulgares. Puis, saisissant la première occasion, nous aurions envahi leur pays, comme les Allemands et leurs Alliés envahissent aujourd'hui les terres belges, françaises, russes, italiennes, serbes et roumaines, et nous nous en serions rendus maîtres. Et alors, miséricorde! nous voilà acharnés à poursuivre de notre haine la malheureuse population indigène, qui, dépouillée de toutes ses richesses, n'avait même pas la consolation de pouvoir cultiver librement les trésors de son âme : nous étions là pour lui faire violence. Eux, tenaces, résistaient ; et de même que les Allemands ont eu à soutenir les « contre-attaques » de l'âme française en Alsace-Lorraine, et les Russes celles de l'âme polonaise en Pologne, de même nous aurions vu se dresser devant nous, à tout instant, implacable, la fière âme bulgare qui ne céda jamais.

Or, voici venu pour nous, comme pour tous les peuples de proie, le jour du jugement suprême. A toi, usurpateur! A toi, oppresseur! Gare au plébiscite ! Il te faudra rendre ce que tu as pris par la force, ce que tu as volé à ton pacifique voisin, à ce peuple d'innocents !

Seulement, voilà, messieurs les philanthropes, qui prêchez la fraternisation éternellement plébiscitaire pour tout conflit entre les individus et entre les peuples ! Sans prétendre changer en rien vos résolutions — car je sais l'inébranlable ténacité des intelligences et intelligences abstraites — je vous dirai que l'ABC de l'histoire, qu'il est plus facile d'ignorer dans le passé que de modifier dans l'avenir, n'est que le contre-pied de ce que je viens de raconter, et qu'à le prendre, vous sauriez pourquoi nous avons « conquis » la Dobrodja, comment nous l'avons gardée et quel a été le régime que nous y avons instauré.

Nous avons été, là comme ailleurs, le petit agneau du bon Dieu, dont le loup compte les péchés. Sur la Dobrodja nous avions des droits imprescriptibles : ceux que nous donnaient l'expansion pacifique des Daces, la colonisation romaine, la culture gréco-romaine, dont nous pouvons nous réclamer, j'imagine, à plus juste titre que les autres ; l'établissement ininterrompu, au cours des siècles, de nombreuses communautés roumaines allant vivre là-bas, au temps où il n'y avait aucune différence entre les deux rives du Danube, etc. ; jusqu'au jour

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où, un État roumain se constituant pour la première fois, il n'eut pas à conquérir la Dobrodja pour l'avoir. Enfin, plus tard, lorsque les Turcs s'installèrent dans notre malheureux pays, ils s'installèrent par là même en Dobrodja, province roumaine et non bulgare, sans cependant réussir à étayer là, plus solidement qu'ailleurs, la légitimité de leur domination.

Au surplus, Turcs, Bulgares, Grecs, Allemands et Tziganes, leurs serviteurs, n'eurent jamais à se plaindre de nous, nous ne troublâmes jamais leur quiétude. La jeune Roumanie avait besoin de la rive droite de son grand fleuve et surtout d'un coin de mer pour respirer. Cependant, au risque d'étouffer, nous nous tenions dans nos campagnes et nos vallées, sans risquer une réclamation, à une époque où les ambitions de tous nos voisins se donnaient libre cours. Nous n'avons jamais entretenu dans la province des relations secrètes avec les Roumains qui avaient appartenu jadis à nos communautés religieuses et autres. Nous n'y avons pas dépensé un sou, nous n'y avons pas envoyé un livre. Comme si les Turcs allaient rester éternellement sur les rochers de Matchin !

Et ce n'est pas nous qui avons commencé la guerre pour les en déloger. Celui qui a passé le Danube, marchant à la conquête de la Dobrodja, c'est Zimmermann, général d'origine allemande, qui y portait les aigles du tsar Alexandre II. Pendant de longs mois, les Russes occupèrent la pro-

vince et firent tous leurs efforts pour y créer de toutes pièces une conscience politique bulgare, à la place de la conscience purement religieuse qui seule avait existé auparavant (il est à remarquer qu'aucun des colons bulgares de la Dobrodja n'a lutté pour la création de la Bulgarie moderne). Tout ces efforts russes tendaient à faire de la Dobrodja, comme du reste du pays s'étendant jusqu'aux Balkans, un pays bulgare de nom, russe en réalité.

Enfin si, en 1878, un an après le départ des Turcs, nous avons instauré en Dobrodja le régime roumain, donnant sottement aux Bulgares le droit d'avoir des propriétés rurales et cherchant à les faire prospérer par tous les moyens, c'est parce que la Russie d'Alexandre II nous avait arraché la Bessarabie méridionale et que, en échange, l'Europe nous ordonna, nous imposa, nous força d'accepter ce désert marécageux, dont nous fîmes la Dobrodja d'avant-guerre.

Quelqu'un s'avise-t-il maintenant « de réparer la faute »? Libre à lui de le faire, puisqu'il en a les moyens ! Et, encore une fois, nous nous soumettrons au jugement de l'Europe réunie en congrès. Mais en attendant, qu'on nous laisse en paix, qu'on ne nous jette plus l'impérialisme à la figure, à nous qui n'avons eu que le tort de trop le souffrir des autres.

Jassj, le 18 octobre 1917.

Neamul Romanesc. An XII. N° 286.

« BUCHENWALD »

... Ainsi donc, la gent avocassière de Czernowitz, d'origine multiple et bigarrée, celle surtout qui tenait jadis les rênes du marché et que l'avance russe força à aller quérir bon gîte et bon souper à Vienne et autres endroits tout aussi hospitaliers, gent d'humeur poétique et lyrique au delà de toute expression, se mourait du désir de revoir le a Père Pruth ». La pensée de « Vater Pruth » rongeait son âme, torturait son cœur. Ces nostalgiques voyaient si bien, à travers leurs cruelles insomnies, le vieux fleuve allemand tombé aux mains des ennemis : son shako avait déteint à la pluie et au soleil, sa capote grise portait plus de trous que l'honneur autrichien lui-même, sa tunique pendait en lambeaux comme l'armure de l'immortelle monarchie et, sur sa chemise aux couleurs nationales, noire et jaune, circulait libres et indépendants, pleins de grâce et bien nourris, autant de (( Ungeziefer » que de parasites à la manière du poète avocat R. Robinson, sur le corps meurtri des « peuples » soumis aux Habsbourg.

Gomme chez les Assyriens et chez les Perses des temps anciens, les amoureux de « Vater Pruth », tombés dans une captivité méritée par la grandeur

de leurs péchés, furent longuement privés des bienfaits de Czernowitz. Il était si facile d'en jouir jadis ! Il suffisait d'un tour de plume ou de quelque sonore formule empruntée au jargon juridique. A la fin, le Tout-Puissant dont parle la Bible, apitoyé sur le sort de ces sans-patrie, les ramena en (( Buchenwald » pour les en chasser probablement plus tard, sous le coup du châtiment suprême.

0 délices ! ô Vater Pruth ! ô Gzernowitz ! ô Buchenwald ! Le poids de la tyrannie ennemie pesa sur vous, et quelque chose de pire encore : l'attente mauvaise d'une époque qui aurait ressuscité l'ancienne Moldavie, qui aurait déployé, sur les tombes des ancêtres les drapeaux depuis longtemps roulés, qui aurait entendu la douée langue roumaine élever sa voix pure des plaines et villages pour fermer la bouche au langage barbare du sordide troupeau oppresseur, entassé dans les villes ; une époque enfin, où la justice immortelle, réveillée de son lourd sommeil, aurait à jamais assuré son règne. On n'aurait plus acculé à la misère à force de voleries le pauvre paysan roumain, on n'aurait plus foulé aux pieds la population indigène, lui infligeant toutes les charges et toutes les injures.

Mais Hindenbourg redonna à Karl le jeune et le bien-aimé, « son » Buchenwald. Et aussitôt les oiseaux de proie de lever la tête, de battre de l'aile, tandis que s'approche la longue théorie de ceux qui n'eurent pas le courage d'affronter sur place le danger. A l'ombre du pavillon impérial,

« BUGHENWALD )) 79

on fête le retour des vautours à bec crochu, à griffes énormes.

Et sur le visage de tous ces revenants fleurit l'espoir que c'en est fait du cauchemar de l'ancienne Bukovine, de cette Bukovine province de la Moldavie septentrionale, riche en vieux monastères célèbres, en églises bien dotées, semée de jolis petits villages tout blancs et tout propres, et coupée de vallées dont les opulents pâturages fixaient les bergers d'immenses troupeaux.

En effet, la guerre fournit une occasion excellente pour perpétrer un crime auquel on pensa dès le moment de l'annexion, mais devant lequel on recula alors pour des motifs d'humanité, — il y avait des gens qui s'embarrassaient de ces scrupules saugrenus — n'osant pas le commettre sous les yeux du monde ennemi de la barbarie. D'ailleurs, si le gouvernement de Joseph II, particulièrement bienveillant aux Allemands, s'efforçait d'imposer à tous la langue, la pensée, les manières d'être germaniques, il savait cependant estimer à sa juste valeur chaque nationalité d'après les richesses qu'elle versait au Trésor. Et dans l'immense ferme modèle autrichienne d'alors, la hiérarchie des êtres étant établie d'après le rendement de chacun, on préférait ce pauvre, ce naïf Valaque, soumis aux lois, travailleur, bon laboureur et brave soldat, à toutes les turpitudes qui se montraient aux frontières pour demander de gros gains pour un rien de travail.

C'est ainsi que le paysan, fils de la terre, réussit à se maintenir, bien que des colons de plus en plus nombreux, de plus en plus privilégiés, ne cessassent de se fixer tout autour.

Et cependant s'il végétait, si lentement il s'épuisait, modifiait sa langue, puis son nom, s'il s'enfonçait dans les derniers refuges, comme ces « réserves » où agonisent les Peaux- Rouges d'Amérique, ce n'était pas la faute du Gouvernement qui ne demandait qu'à lever régulièrement — qu'importe où et comment! — - ses lourds impôts. Mais les rapaces et sordides légions infinies de la « civilisation » engouffraient dans leurs poumons insatiables tout l'air dont les autres auraient besoin pour vivre, les autres, les pauvres héritiers d'un passé et d'une race méprisés.

Or, après Joseph II et le gouverneur bourguignon, voici venir l'ère nouvelle. Ere de guerre sans merci pour l'Autriche nouvelle, représentée aujourd'hui, comme hier, par le même « Voïvode » du pays, le réjoui et toujours gai colonel de gendarmes Fischer, qui s'entend comme pas un à dresser les potences.

D'une part, toute la jeunesse a péri en Galicie, et les derniers hommes à cheveux grisonnants laissent leurs os sur le Carso. Dans les villages, d'autre part, il n'y a plus que les malheureux dont on ne peut plus rien tirer. Les femmes auxquelles toutes les armées n'épargnèrent tour à tour nulle honte, ne parviennent même pas à nourrir

(( BUCHENWALD ))

leurs enfants et les voient, impuissantes, mourir de faim. Les chevaux des barbares firent résonner leurs sabots sur les dalles des églises dévastées et profanées, les obus jetèrent à tous vents les cendres des héros tombés. Seules les villes restèrent debout, les villes, repaires d'individus de toute espèce et de quelques Roumains traîtres à leur cause.

La Bukovine est morte, s'écrient ceux qu'on eut le soin jaloux de mettre à l'abri dans les endroits bien chauds, bien couverts. Ce qui reste est à nous, bien à nous, rien qu'à nous !

C'est « Buchenwald » !

Mais la bourbe infecte peut sécher, tandis que la source claire et pure de notre race n'est point encore tarie !

Jassy, le 6 octobre 191 7.

Neamal Romanesc. An XII. No 233.

PAGIS ROUMAINES

LENS

La petite ville du nord-est de la France, dont on a si souvent prononcé le nom ces temps derniers, était célèbre depuis longtemps dans l'histoire militaire.

Au dix-septième siècle, les Français du grand Gondé y remportèrent une des plus belles victoires sur les Autrichiens, compagnons d'armes et élèves des Espagnols.

Cette victoire est pour nous du plus grand intérêt, car elle offre quelques analogies avec celles de nos jours.

Grâce au concours des événements, une force matérielle gigantesque, celle de Tannée espagnole, venait de se constituer en Europe. L'esprit de croisade contre les Maures, l'esprit tenace de combat (( démocratique » qui animait les villes d'Aragon et de Castille, tels étaient les facteurs moraux ayant contribué à la création de cet admirable instrument de guerre : l'infanterie espagnole, digne de prendre place, dans l'histoire, à côté des phalanges macédoniennes et des légions romaines. L'organisation de cette armée de vétérans qui connaissaient tous les champs de bataille d'Europe, était merveilleuse ; elle se déclenchait avec une précision

LENS

absolue; les soldats travaillaient comme des spécialistes que rien n'arrêtait et ne troublait. Très endurants, point impressionnables, ils faisaient partir leurs armes au moment voulu et ne s'élançaient en avant que pour achever une victoire lourde de pertes pour l'ennemi fougueux, chevaleresque, ardent et inexpérimenté, mais qui ne leur coûtait à eux que des pertes insignifiantes.

Disposant de pareils moyens, les Habsbourg espagnols, hommes à dents longues, réussirent à s'emparer de l'Europe tout entière. Le sceptre impérial leur donnait la maîtrise sur le centre — allemand, « autrichien », tchèque, hongrois — du continent; par héritage, ils possédaient les Pays-Bas, les bouches du Rhin; leur puissance s'étendait à une seconde péninsule méridionale, l'Italie, qu'ils surveillaient par le nord, de Milan, et par le sud, de Naples, tenant ainsi le Saint-Siège dans leur dépendance. L'Amérique découverte sous pavillon espagnol leur appartenait. Si on réussissait à vaincre, en Orient, — et la victoire de Lépante justifiait tous les espoirs — le Turc, seul ennemi sérieux, parce que organisé peut-être plus parfaitement encore, une troisième péninsule tombait aux mains des vainqueurs. Et le plan gigantesque semblait s'acheminer vers une réalisation complète, puisque, vers i55o, un général espagnol trônait jusque dans l'Ardéal conquis et déléguait à sa fantaisie les princes de Moldavie et de Valachie. Les soldats espagnols, partout vainqueurs, se

tenaient prêts à marcher vers de nouvelles victoires.

Si la flotte anglaise et l'armée française n'avaient été là pour monter bonne garde, cette soif de conquêtes, sans rencontrer d'obstacles, aurait été se perdre dans les steppes russes, car, soit dit en passant, les Habsbourg avaient des archiducs tout disposés à tâter au trône de Pologne, que deux tentatives au courant d'un siècle n'avaient pas réussi à gagner. Mais l'Angleterre et la France étaient là. La première envoya au fond des mers la plus puissante flotte des Habsbourg : Yinvincible Armada. Quelques dizaines d'années plus tard, sur les champs de bataille de l'est de la France, Condé écrasa l'infanterie autrichienne, puis l'espagnole et tous leurs glorieux régiments. Seuls quelques lambeaux déchiquetés, quelques ambitions qui ne voulaient pas capituler encore survécurent pour troubler l'Europe de leur agonie, à l'immense rêve de domination universelle. On hérita en outre de cette organisation militaire, qui, avec des formations et sa méthode, fut adoptée par toutes les armées du monde.

N'est-ce point l'histoire de nos jours ?

Pour frapper, pour faire du mal, sur mer, aux innocents, aux neutres, à eux-mêmes (les navires coulés n'entraînent-ils pas sous les flots une nourriture qui des pays neutres glisse souvent jusqu'à ces affamés?), la puissance navale de l'Allemagne, deuxième en rang, avec l'espoir de passer un jour

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bonne première, en est à recourir à la lâche conspiration des sous-marins, qui tuent sans se montrer. La découverte de certains moyens, de certaines méthodes techniques, suffira pour faire cesser cet assassinat méthodique, qui non seulement n'a, en lui, rien de glorieux, mais qui jette en pâture aux requins et autres aquatiques la nourriture, la proie, seul but des anciens corsaires. Misérable combat sans drapeau et sans dignité qui fait disparaître au fond des mers, avec tant de choses, l'honneur, Yhonneur surtout, de la flotte qui le pratique !

Sur terre, l'organisation allemande avait remplacé l'organisation espagnole, dont elle descend cependant en droite ligne : en effet, toutes les armées de l'ancieune Russie qui luttaient par dévouement au Tsar et à l'idée chrétienne avaient été poussées par des forces morales à leurs triomphes. L'organisation allemande, V « infaillible », passait pour un modèle du genre ; elle épouvantait le reste des mortels. Les Hohenzollern de Berlin la trouvaient dans la main, comme les Habsbourg de Madrid avaient jadis trouvé la leur. Ils en firent le même usage, sans scrupule, pour le même idéal de brutale domination universelle.

Et maintenant, contemplez ce qui se passe là-bas, à Lens; voyez les armées allemandes s'émietter chaque jour, à chaque moment, puisqu'elles ont trouvé devant elle une organisation analogue, mais qui a une âme, une âme supérieure.

Depuis longtemps déjà, les environs de Lens

sont aux mains des Canadiens, soldats vigoureux, élevés pour la plupart au milieu de la nature. Ils se sont rendus maîtres de quelques points de la ville. Les Allemands restent au centre, dans les maisons, dans les caves, au fond des trous et des cachettes. Une pluie d'obus ne cesse de tomber et tout coup de vent apporte des nuages de gaz asphyxiants qui pénètrent, irrésistibles, par les plus petites fentes des portes et des fenêtres. Encore un élément qui entrait dans « leur organisation. » Ils ne peuvent enlever le masque pour avaler la moindre chose, pour rafraîchir leurs brûlants gosiers. Le bruit infernal, la torture du masque collé au visage les empêchent de dormir. Encore vivants, mais pressés de toutes parts par la mort qui les guette, ils mènent sous terre une vie de morts. Et ils savent pertinemment que leur résistance ne peut avoir une heureuse issue, car l'adversaire ne reculera pas.

Les bandes espagnoles se comportèrent de même, lorsque, il y a trois cents ans, Condé les anéantit. Car les « organisations » ont ce caractère : pour en avoir raison, il faut les détruire.

La nouvelle de la chute de Lens nous apprendra que l'humanité a brisé encore un des obstacles qui, au cours de l'histoire, ont essayé de lui barrer la route.

Jassy, le 10 septembre 191 7.

Neamul Rommesc. Aa XII. N<> 277.

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