LA REVANCHE CELTIQUE
devant le maître, lui tend des bras implorants et lui fait ainsi croire qu'en vertu d'un privilège féodal que lui-même a inventé, il peut exiger d'elle son aide, ses services en toute circonstance, jusqu'au bout. Eh effet, on retrouve partout, dans la vie de tous les jours, la manière féodale, les relations de maître à valet, le Herr et le Knecht ; comme lien, un seul sentiment, celui que crée le service qu'il faut accomplir, Dienst, et le service qu'on doit payer, Pflicht. Ils ne s'élèvent jamais à cette union profonde, fraternelle qui bronze les cœurs au milieu des pires vicissitudes et les fait triompher de tous les obstacles.
Cet antagonisme fondamental entre le Teuton et le Celte les fit se dresser face à face, depuis les temps les plus reculés. Les Celtes avaient été autrefois les maîtres de la Gaule ; des Iles Britanniques, où les habitants du Pays de Galles parlent encore la langue de leurs ancêtres celtes; de la partie celtibérienne de l'Espagne ; du nord de l'Italie jusqu'au Pô, là où exista une Gaule cisalpine; sur le cours du Rhin jusqu'à son embouchure, où les Flamands et les Hollandais ont des ancêtres celtes et parlent une langue qui a conservé les sonorités et les tonalités françaises; sur le cours et les bouches du Danube, car Isaccéa fut jadis un Noviodunum celtique au même titre que cet autre Noviodunum qui s'appelle aujourd'hui Noyon. Les Thermopyles, le Pélopohèse les virent passer, et l'on retrouve encore leur trace en Galatie, province de l'Asie
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Mineure. Enfin, si les étrangers, les Allemands surtout — pour lesquels le Celte est un Welche — nous appellent Vainques, c'est que la tradition celtique n'est pas morte dans nos contrées et que le sang de nos lointains ancêtres contenait quelques gouttes de sang celtique.
Les Teutons, avec la discipline de leur Dienst et de leur Pjlichi, écrasèrent, absorbèrent, comme sur le Bas-Rhin, asservirent à leur manière les Celtes, refoulés dès lors dans leurs territoires insulaires et dans cette grande et splendide Gaule où, fatigués, ils se laissèrent tomber dans les bras des Romains.
Vingt siècles nous séparent de ces événements.
Aux Celtes submergés par les Germains et assujettis à Rome, succédèrent la civilisation, la colonisation romaines, la domination des aristocraties germaniques : Francs d'abord, Normands-Angles, Saxons, Danois, « Normands t> ensuite, qui créèrent les nouveaux Etats de France et d'Angleterre. Pendant cet intervalle deux fois millénaire, il y eut de nombreuses guerres, mais pas un de ces conflits gigantesques qui mettent les races aux prises, semblables à celui qui, peu avant l'ère chrétienne, avait anéanti les Celtes.
Mais les races sont très endurantes; elles ont des forces latentes qui préparent, au cours des siècles, le châtiment des douleurs qu'on s'imaginerait à jamais oubliées.
Le torrent des barbares déferle à nouveau, qui porte ces Teutons d'humeur envahissante à anéan-
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tir encore d'autres races, à déverser le trop-plein de leur population dans les territoires arrachés par la force. Ces masses disciplinées par le Dienst et îa Pflicht ont de nouveau repris leur mouvement. Encore une fois elles essaient d'asservir le monde et d'y instaurer le régime qui leur est cher, le travail des serfs étant la proie du seigneur.
L'esprit latin d'ordre, l'esprit des anciennes traditions politiques, qui anima* dès le début la France, le sentiment de l'honneur qui fit périr à Ypres les fils des plus nobles familles de l'Angleterre, n'auraient point suffi à arrêter le torrent, auquel les plus experts ingénieurs hydrauliques savaient frayer passage. Il fallait l'ancien mysticisme héroïque des Celtes, leur dévouement fraternel triomphant de tout, marchant, un joli sourire de défi aux lèvres, jusqu'au bout, par delà la mort. Et cet héroïsme a trouvé des chefs à sa hauteur.
Voilà, semble-t-il, le sens profond de l'immense tragédie que nous vivons : c'est la revanche celtique, le châtiment que le Welche libre et qui adore sa liberté inflige au Teuton servile et asservissant.
Engagés dans la même lutte, ayant voué à la cause commune un dévouement tout aussi profond que complet, nous sommes fiers de nous trouver, au jour où l'on brise les chaînes, à côté des WelcheSj nous les Valaques, leurs cousins d'antan.
Jassy, 20 avril 191 7.
Neamul Romanesc. An XII. N© 121.