A TIBURCE GARDANNE
Après tout ce courage déployé, j'éprouve un attendrissement inexplicable. Les larmes coulent de mes yeux comme si elles y étaient amassées. Je pleure, et cependant j'ai Tesprit fortifié par sa victoire sur un esprit faible. Non seulement, ai-je dit à M. de Noves, je me permettrai d'aimer Tiburce Gardanne de tendre amitié, mais je l'aimerai d'amour quand il me plaira. Je vous ai laissé libre de disposer de vous, et ne vous ai jamais, quoi que ma dignité en ait souffert, adressé un seul reproche ; je veux être libre à mon tour de distraire l'existence isolée que vous m'avez faite, par les soins, fussent-ils amoureux, d'un artiste illustre et d'un galant homme.
Si VOUS voyez l'honneur de votre nom en danger par moi, reprenez-le. Celui de mon père est d'aussi bonne noblesse, et les litres de ma mère m'appartiennent. Réfléchissez jusqu'à demain et décidez en « grand seigneur ». Je suis assez « grande dame » pour tout comprendre.
Il m'a priée sur l'heure de lui épargner un scandale et d'oublier son équipée.
« Gardanne, a-t-il ajouté, est d'ailleurs un homme avec qui l'on peut se battre et qu'on peut tuer à l'occasion. » Je me suis contentée de répondre : « Vous aurieï dû penser à cela plus IM. f)
AU MÊME
Soit que je porte vers les dieux mes actions de grâce, soit que ma pensée
revienne à toi, je vous bénis tour à tour.
Autrefois, dans les échappées de mon imagination, en rêvant de héros et d'amants, j'avais cru prévoir jusqu'où peut conduire l'amour ; mais les cercles de la félicité où tu m'entraînes, je ne les avais pas entrevus.
Il me semble, par instants, que nous arrêtons l'infini au passage plus sûrement que Josué n'arrêta le soleil.
Mon être tout entier, dans un mouvement soudain que je n'essaye pas de maîtriser, se précipite vers toi.
A MÉLISSANDRE
Je vais te voir, je vais boire la lumière dans tes regards, respirer le parfum de ton haleine, m'emplir le souvenir des traits de
Ion adorable visage, entendre les notes argentines de ta voix, causer ta causerie de longues heures.
Et qu'est-ce que Ces doux plaisirs auprès de Tivresse que je goûterai demain?
Mon adorée, je suis tout songeur. Je te tends les bras mille fois en un jour. Je ne me croyais pas si envahi par ta volonté amoureuse. J'ai toutes les ardeurs, et comment n'en serait-il pas ainsi, ô charmeuse? N'est-ce pas la vie, l'éclat, l'attrait, qui sortent de toi comme des chaînes d'or, qui m'enveloppent, et dont je sens avec délices le poids ineffable sur tout mon être ? Aime ton amant captif qui demeure à tes pieds.
A LA MÊME
Divine compagne, quel délicieux voyage !
De quelle terre promise, et trop rapidement traversée, revenons-nous? J'ai la certitude d'avoir pénétré dans un monde nouveau, inexploré.
Nous avons retrouvé l'île de Délos, remontée tout exprès des fonds de la mer de l'histoire pour nous servir d'asile et de sanctuaire. Ah ! le doux mystère de tendresse idéale qu'on m'a révélé ! j'en ai le cœur parfumé. Je bénis la déesse qui s'est humanisée pour moi.
Tu es vraiment divine, Mélissandre. Je sens au fond de mon âme (car, depuis que je t'aime, j'en vois nettement le fond) tous les sentiments réunis dans le môme amour*
Je ne veux pas les séparer. Je tiens à t'ai* mer de toutes les manières, sous tous les modes, depuis Taffection de l'ami jusqu'à la tendresse de Tenfant, la piété fraternelle, la passion de l'amant, la gratitude du blessé guéri, jusqu'à l'adoration religieuse et enthousiaste de l'artiste pour l'harmonieuse beauté.
A TIBURCE
C'est avec une inexprimable émotion que je retrouve en mon souvenir les exquises jouissances rapportées de cette entrevue. Il ne se mêle à tant de félicité parfaite que la désespérance de ne pouvoir traduire l'hymne d'amour reconnaissant que chante mon cœur. Si je parvenais à lui arracher ce qu'il dit tout bas dans la
langue mystérieuse de l'extase, et te récrire, je posséderais le bonheur absolu.
Les mots me manquent ; toute parole me paraît de glace. J'éprouve le besoin d'effacer aussitôt ce que j'écris, tant je le trouve banal et mesquin. Écoute et prête l'oreille à la voix du dedans.
Je renonce à t'aimer en langage humain.
A MÉUSSANDRE
J'avais fait bien des rêves, caressé bien des ambitions, désiré bien des plaisirs, jamais mon imagination n'était allée ni si haut ni si loin que la réalité présente. Ah I comme je t'attendais ! Je n'avais rencontré jusqu'à toi que le mensonge, le sentiment artificiel ou les satisfactions grossières des
sens, ou la fugitive volupté des rencontres sans lendemain. Je t'aime et je trouve réunis, par la main de tes dieux que je confesse en t'aimant, la beauté admirable, la grâce charmante, la poésie, la vaillance du cœur, la passion vraie, et mon bonheur se fait de tous ces dons, de toutes ces fortunes.
Je sens avec un tremblement religieux que le divin à travers toi me protège, je tombe à tes genoux et je couvre de larmes de joie tes belles mains.
A LA MÊME
Mon amante adorée,
Je ne t'ai pas aperçue ce matin, et je suis triste. Heureusement, il me reste aux lèvres un rayon de miel, un peu d'am-
broisie, qui me permettent d'attendre jusqu'à ce soir. J'aurai la joie de te revoir et d'exprimer silencieusement, avec l'éloquence des yeux, l'amour qui embrase chaque jour davantage tout mon être.
J'mterroge souvent le passé, je cherche les indices du feu qui couvait sous la cendre d'amours indignes de m'avoir enflammé. Il devient manifeste, et je m'enorgueillis de cette conviction, que, dès la première heure où je t'ai aperçue, mon âme est allée à la tienne comme une exilée qui rentre dans sa pairie idéale. J'habite en toi aujourd'hui, je t'appartiens pleinement. Il n'y a pas jusqu'à la Souffrance intérieure que me causent nos séparations, qui n'aiguillonne en moi la passion de te retrouver.
Je ne me figure pas sans orgueil que dans la suite des annales humaines on n'ait
jamais rencontré deux natures plus faites pour s'unir, se compléter Tune l'autre, s'ennoblir par le contact, s'agrandir et s'épurer par leur intime communion. Je t'aime comme on aime le résumé de toutes les grâces, de toutes les beautés morales et plastiques, et je me sens devenir, à cette possession, plus conscient de ma valeur d'artiste, plus fler de ma nature d'homme.
A TIBURCE
J'ai desi accès de lyrisme auxquels je résiste mal, et je conserve, en m'y abandonnant, la crainte de redire, avec des expressions déjà dites, un amour qui se meut dans les hauteurs inaccessibles des êtres, infranchies, indécouvertes jusqu'à npus.
Cependant je veux te chanter mon amour, il faut que j'en note les rythmes, que j'en réentende les harmonies. Un mot apaise mon exaltation loin de toi, il se murmure à mon oreille, je le vois s'échapper de tes lèvres, je le balbutie et je le crie tour à tour : « J'aime ! »
J'admire en toi ton génie, et cette étrange beauté de l'homme, si inquiétante pour la femme. Tes yeux bleus profonds et sombres, je les aime, quoiqu'ils aient, à certains moments, les lueurs dantesques de ceux qui ont vu les cercles infernaux du mal et ï:,ourraient y rentrer. Ami, parfois j'ai la terreur de ton passé, et elle me donne un vague effroi de l'avenir.
AU MÊME
Nous avons fait, ce malin, mon père et moi, une très belle promenade à cheval.
Malgré nous, la conversation prit une allure tendre. Je ne sais à quel propos mon père s'est laissé hanter par de vieux souvenirs :
€ Ta mère avait ton élégance, m'a-t-il dit brusquement, elle était fière et silencieuse comme toi. Tu lui ressembles chaque jour davantage. Tes yeux, l'expression de ta bouche, ta physionomie, ont changé depuis quelques semaines. Je te sens livrée au rêve intérieur, je devine en toi une exalta-^ tion contenue ; quelque joie mystérieuse te possède. Je ne puis exiger tes confidences ; tu n'as pas voulu que je fusse un camarade, et je n'ai pas su être père.
«J'aimai choisi ton mari. Ses compagnons de plaisir, qui sont les miens, le blâment de te délaisser, toi si merveilleusement douée de tant de grâce, de tant de beauté.
Nous nous demandons comment il se fait que de Noves ne soit pas amoureux ie toi. »
Je me suis écriée en riant :
« Les dieux me préservent de son adoration !
— Moi, reprit mon père, si j'ai cherché à m'étourdir, si j'ai mené l'existence que je mène, c'était pour oublier la morte, celle qui, vivante, m'avait chassé de son cœur.
— . M. de Noves est aussi excusable que vous, mon père, car je l'ai chassé de ma pensée.
— Tu ne t'es détachée de lui que parce qu'il t'a publiquement trompée, et pour qui? Pour je ne sais quelle créature de bas
étage, la maîtresse de cent peintres, un modèle lancé par Gardanne I Et, comme je ne répondais pas :
« Mélissandre, ajouta-t-il, crois-tu donc pouvoir te passer toujours de raffeclion ou de ses semblants? Prends garde au premier sentiment que tu éprouveras! Il deviendra vite passion. Et si tu t'égarais alors, si, n'aimant pas ton mari, aimant peu ton père, parce qu'ils sont ce que tu appelles des corrompus, tu n'aimais encore qu'un viveur?... »
Nous entrâmes dans une avenue où l'on ne pouvait marcher à deux. Je laissai mon pèi-e derrière moi. Il ne vit pas la rougeur me monter au front, ni les larmes tomber de mes yeux. Je ne veux pas vous dire ce que j'ai souffert de cette. conversation. 11 faut que je l'oublie.
PAIEiNNE 75
Imaginez une avenue faite de cyprès et de saules. Les cyprès aux flancs arrondis, parsemés de pommes roussies et rugueuses, s'avancent dans l'allée et mordent sur l'horizon. Leurs masses épaisses, protectrices et lourdes, servent de barrière au mistral.
De l'autre côté de l'avenue, les saules, pénétrés par la lumière, détachés sur le bleu, courbés, flexibles, étendent leurs branches allongées ou traînantes; leurs feuilles si fines, d'un vert pâle, tremblent au plus léger souffle de la brise.
Sur les saules, des oiseaux voltigent sans se poser, tandis que, dans les cyprès touffus, la troupe entière d'alentour habite, crie, chante, s'agite, au milieu des arbres paisibles.
Si j'étais pinson, ou rouge-goi^e, ou chardonneret, ou fauvette, moi aussi je
préférerais les cyprès aux saules. Il ne faut pas que la branche où Ton pose ses amours ploie trop aisément; mieux vaut la sûreté que la souplesse.
A MÉLISSANDRE
Je vous ai en vain attendue dans Tallée des cyprès et des saules. Je sentais que vous ne viendriez pas, que vous ne pouviez venir, malgré vos promesses. Je vous avais vue trop souffrante hier, et cependant je m'obstinais à rester, à fouiller di« regard l'étendue.
A chaque silhouette lointaine j'espérais, à chaque déception je songeais avec amertume que vous étiez sur votre lit de douleur, et que vous songiez tristement à l'ami qui vous attendait sans espoir.
Mélissandfe, comme je vous aime ! et quel chemin cet amour a fait en quelques semaines dans mon cœur! Il lance de tous côtés ses racines, et le passé, si je puis me souvenir que j'ai vécu sans vous aimer, est bien complètement étouffé par lui.
A TIBURCE
Je souffre. Est-ce le mal qui m'accable?
Est-ce une angoisse précédant l'épreuveî Mon amour était-il une vision d'un jour?
Le songe que j'ai fait, je veux le refaire, DU mourir.
A MÉLISSANDRE
Guérissez, ma bien-aimée, sans quoi je maudis la nature assez cruelle pour nous séparer, quand elle devrait opérer tous les miracles pour nous réunir, car elle n'a jamais formé deux êtres plus sûrement destinés par elle-même l'un à l'autre.
A TIBURCE
Ne maudissez pas I Invoquez le guérisseur, Apollon, dieu bienfaisant. Qu'il me délivre de la douleur. Je suis enfermée, je ne puis le voir. Vous qui le voyez, priez 1
K MÉLÏSSANDRE
La longue séparation! Je compte les heures. En dépit des tristes émotions qui m'assiègent, je vois toujours flotter devant mes yeux ton adorable image. Grâce à elle, je conserve un peu de force. Seule la certitude de pouvoir compenser les ennuis de notre èloignement par ma tendresse me soutient. Quel arriéré d'amour tu me devras ! Je sens grandir loin de toi ma passion. Mon cœur devient trop étroit pour la contenir, et je sens que, si elle ne se mêle pas à chaque instant à la tienne, sa violence me brisera. Conviens, Mélissandre, que le mystère de notre union a ses cruautés, puisqu'il m'est interdit d'aller m'asseoit à ton chevet, quand tu souffres.
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Ne t'irrite pas de ma plainte; je sais quel est ton désir : j'y répondrai avec soumission, ma bien-aimée. Je te dirai même, si tu l'exiges, que la privation de ta vue augmente ma ferveur, car c'est de la piété que je t'ai vouée, comme aux divinités absentes.
Jamais je n'ai senti une pareille impossibilité de me reprendre à la santé. Quoi !
ce bonheur surhumain se briserait parce qu'avant de te connaître j'ai manqué de foi dans ta venue, et que, dédaigneuse de la vie, j'ai pris plaisir à la laisser s'amoindrir en moi 1 Maintenant, ma volonté n'a plus la puissance de retremper mes forces.
■■* Pourquoi, en mes jours sombres, n'ai-je pas eu la révélation de mes jours lumineux?
PAÏENNE Si
Je voudrais ne l'apporter que le bonheur, la sérénité, et voilà que je t'accable de soucis et de plaintes. Tu m'accusais de ne pas détester ce qui nous sépare, de me soumettre au joug du sort avec trop de résignation. Triomphe, mon bien- aimé. Je me désespère. Je voudrais briser les liens* qui m'enchaînent. Je souffre des obstacles qui te tiennent éloigné de moi, plus que de ma souffrance même.
A MÉLISSANDRE
Ma bien-aimée. Je suis orgueilleux d'avoir ramené un peu de calme et d'apaisement dans ton cerveau, et rien n'est mieux fait pour augmenter ma tendresse que ces preuves d'influence sur ton esprit.
Je me dis tout bas que ton cœur seul est
moralement malade, que je suis cause de sa souffrance, et que, si j'étais le maître, je te rendrais en peu de temps la plus vaillante et la plus fîère des héroïnes.
Je vais essayer tantôt de mon pouvoir magnétique; en dépit des obstacles, je pénétrerai jusqu'à toi, et il suffira que je te regarde pour enlacer ton âme. Alors, écoute ce que je te dirai. C'est mon être tout entier que j'épancherai en ton être. Je suis sûr que tu comprendras aussi bien ce langage muet que les paroles brûlantes de ma passion. Je vis en toi.
A TJBURCE
Je doute encore si je n'ai pas rêvé, tant je me sens étrangère aux conditions habituelles de la vie.
T'aimer silencieusement au milieu des jaloux, te sentir vivre, te voir penser à côté de moi, répondre à chacune de tes interrogations les plus intimes, provoquer la même sensation au même instant, causer sans mot dire avec la voix des esprits, et prolonger cet amoureux dialogue sans trouble, sans autre sentiment que celui qui anime les dieux de TOlympe dans la sereine tranquillité de leur ciel : quel miracle I Et tu le fais, rien que par ta présence et ta volonté.
J'ai réellement possédé le bonheur des Immortels. J'ai vu Tamour se dépouilf r»
s'épurer, devenir religion, culte et pnère.
Pour la première fois, j*ai éprouvé les délices de l'adoration intérieuro.
A MÉLISSANDRE
Il est donc vrai que l'idée de perdre l'amour de sa bien-aimée centuple la passion et le bonheur de la ressaisir et de la retrouver? Je sentais mon cœur se fondre de reconnaissance, de tendresse et d'enivrement. Je mesurais l'étendue même de ma félicité à la profondeur des angoisses qui m'avaient précédemmentagité. Je te serrais à t'étouffer pour me convaincre que tu étais revenue et que je t'avais reconquise.
La figure brillante du soleil se glissait entre nous deux pour bénir notre réunion.
Tu l'avais donc sur toi, ce beau et brillant Apollon, qu'il s'est échappé de ta tunique et mis à tes pieds, où il est reslé chaud
et lumineux pendant ton idéale visite?
C'était bien sa figure qui se gravait sous nos yeux en médaille d'or. La merveilleuse apparition prenait pour nous un caractère religieux. Jamais je n'oublierai •ette présence réelle dans notre sanctuaire. Quels dévots ont mieux vu que nous le visage de leur Dieu?
A LA MÊME
Si je n'étais que peintre, à ce moment de l'œuvre de mon amour, je voudrais terminer le tableau, n'y plus rien ajouter. Après ce que nous avons découvert en nous, après ta dernière lettre, rien de nouveau, rien de mieux, rien de plus, ne peut nous être révélé. J'ai comme un éblouissement perpétuel, et il me semble
que j'ai voyagé avec toi dans les espaces célestes.
Je t'adore 1 il faudrait te le répéter cent fois de suite, avec Taccent que je mets dans ce seul mot, pour rendre toute Tintensité de passion, d'amour, d'ardeur, de sentiment profond, qu'il renferme pour toi.
Je t'évoque dans ma pensée, et quand je
t'ai là, avec tes yeux qui laissent échapper
ton âme, avec tes lèvres où elle vient se
jouer, avec ta tête idéale où je la vois se
mouvoir et faire ces gestes ineflables et
gracieux qui se traduisent en paroles et en
N sourires, alors je deviens immobile, comme
pétrifié, et je sens mon âme doucement,
I lentement, s'échapper de moi, se précipi-
] ter vers la tienne et Tétreindre sous ses
baisers.
A TIBURCE
Bonjour, ami tendre. Éveillez-vous el souriez à qui vous appelle aux joies matinales, à qui vient, par un court billet, vous remercier du gai bonheur que vous lui avez rendu, des joies que vous répandez sur chacun de ses jours.
Je ne vous visite que par leltre, et cependant vous tressaille? tle plaisir. Vous m'aimez donc autant que je vous aimo? J'avais cru la chose impossible.
A MÉLISSANDRE
Quel délicieux réveil 1 Je déroule cette bandelette sacrée. J'y respire le parfum
qu'y a laissé ta main. J'entends, à travers ma lecture, les douces paroles, écho de cette musique intérieure et divine qui porte du cœur au cœur l'harmonie des accords parfaits. Quelles extases et quelles déceptions tout ensemble!
Quand viendras-tu, Laure, dans la malson de Pétrarque? C'est, depuis quelques jours, un immense désir de te voir seule.
Je fais et défais mille projets plus bizarres les uns que les autres. Je ne trouve rien de sensé, rien de réalisable pour t'attirer plus souvent. Mon amour est si haut, qu'il me semble au-deSsus des conditions humaines. Alors ses droits ne sont-ils pas des droits divins?
A TIBURGE
Je viendrai, l'apportant mon âme faible encore et cherchant sa force en toi, comme mon corps languissant cherche la santé dans les rayons du soleil. Tous deux ne me brûlez pas. Je suis à peine convalescente. Mon angoisse a été si grande ! J*ai cru perdre en un instant ma confiance dans Tamour, dans la lumière. Des ombres épaisses se sont répandues sur ma vie, et il m'a semblé que je franchissais les cercles de la mort. Il vaudrait mieux n'avoir jamais aimé que d'aimer avec crainte.
Je t'en conjure, ne rentre en mon cœur que si tu es certain d'y rentrer triomphant à jamais. Mes regards jetés sur ton passé y ont rencontré la terreur de t'y voir ra-
mené un jour. Interroge-toi ; et si quelque fugitif, quelque lointain désir d'y retourner t'effleure, arrête tes pas dans la voie d'un bonheur qui me conduirait à l'abîme, ne me redemande pas à moi-môme, car je ne sais que me donner tout entière et à toujours.
Ne m^as-tu pas écrit : <c Si je n'étais que peintre , à ce moment du tableau de notre amour, il faudrait l'achever, le terminer? »
Peut-être le devons-nous. Vouloir ne plus s^aimer, en plein amour, est^plus noble, plus fier, vaut mieux, que cesser un jour de s'aimer. Le sacrifice héroïque m'effrayerait moins que la lente souffrance d'un sentiment qui s'use.
Lorsque nous nous serons tous deux redonnés l'un à l'autre, j'ai peur de te lire, de l'écrire, de trouver nos accents plus faibles, l'expression de notre passion amoindrie.
A MÉLISSANDRE
J'ai soulevé le voile d'Isis, j'ai ressenti les délicieuses terreurs de l'amour infini. Pour la seconde fois, j'ai entrevu le sanctuaire de la nature. Je suis vainqueur et vaincu tout à la fois. J'ai atteint aux limites de l'émotion. Il m'en reste un tressaillement surhumain. Je me sens grandi de vingt coudées, je suis l'égal des plus grands de notre race, l'amour maître et fécondateur des choses est en moi, et mon être tout entier s'est transporté en ton être. Mon cœur s'est fondu à la chaleur de cette communion, de cet échange divin. L'avenir peutil me révéler rien d'autre ? Je ne sais, tant les surprises d'un amour qui croît égale-
ment au milieu des inquiétudes et des joies sont imprévues.
En ce moment, je répète l'hymne de l'initiation à une vie supérieure. Je t'aime sans mesure, sans limites, sans retour, sans fin. Je redis le Cantique des cantiques.
O ma belle païenne, que tu es belle, comme tu domines la nature entière, et quelle lumière tu répands sur tout ce qui me touche, m'émeut, m'environne I
Je voudrais vivre à tes pieds, mon esprit déborde d'admiration. J'ai épuisé la coupe du bonheur, remplis-la de nouveau ; je ne puis supporter la vie si tu ne me verses chaque jour le divin breuvage. Je t'envoie toute mon âme dans un baiser, avec l'inexlinguible désir de te retrouver sans cesse sous mon regard.
Idéal, idéal ! tu t'es fait chair et verbe pour moi. Tout ce qui a travaillé, pensé, grandi dans le cerveau de Thomme ; tout ce qui s'est attendri, humanisé, divinisé dans le temps et l'histoire, se résume en mon bien-aimé, et il est à moi.
Mes rêves les plus romanesques, les plus brillamment inspirés par tous les amants passionnés de tous les âges, mes ambitions les plus hardies se réalisent.
Quelles parentés innombrables, quelle généalogie orgueilleuse, quelles hérédités sacrées des grandes amoureuses ajouteni leurs puissances à la puissance de mes joies ! Il me semble que tous ceux qui ont aimé de puis qu'on aiffie revivent en nous.
dans notre passion. Et quelle fortune de venir les derniers !
Les aventures que tu as courues jusqu'à moi, dont j'étais si jalouse hier encore, je les accepte, parce qu'elles t'ont façonné tel que te voici. Je veux que ce que tu as semé de toi dans ta vie, tu le récoltes en moi. Que tes joies passées se surajoutent aux joies présentes!
A MÉLISSANDRE
Je te revois accoudée, alanguîe, avec tes beaux bras de marbre lumineux dans la nuit. Je respire ce parfum qui s'élève de toi comme l'encens d'une cassolette sacrée. Je vois luire tes yeux dans l'ombre, à quelques pieds au-dessus de la cascade ui chante pour nous seuls.
Quand je me retrouve, il me semble que je jouis de l'amour d'une Sémiramis revenue pour moi sur cette terre, et je m'abandonne à tous les rêves de volupté qui ont agité les cervelles des hommes depuis la grande magicienne des légendes assyriennes.
Je veux goûter ce plaisir, comme tu Tas goûté toi-même en évoquant les amours passées ; il est le plus ineffable que puisse trouver mon cœur : t'aimer comme un résumé brillant et passionné des grandes héroïnes qui ont laissé leur sillage diamanté dans rhistoire. Je puise, en cette idée dominante de mes sensations, je ne sais quelle tranquillité, quelle béatitude, pour ma passion ; je sens mieux ainsi que tu ne pouvais appartenir à nul autre qu'à moi, car nul ne t'eût si bien comprise, et Comprendre est nécessaire pour bien posséder.
Mais les délices intimes de cette soirée n'étaient pas terminées, j'avais hâte de rentrer chez moi, de me recueillir et d'y savourer en jaloux la lettre parfumée que tu m'avais remise.
Saintes, joyeuses et vivifiantes paroles !
je les ai couvertes de baisers et de larmes pour la santé, la force morale que tu sul cites en mon être.
Je te dois le succès dont les journaux m'apportent chaque jour l'écho grandissant. Ce n'est pas mon art qu'on admire, c'est ton inspiration. N'ai-je pas mis dans la nature, mon adorée païenne, cette âme que toi seule m'as fait comprendre, m'as révélée? Mes succès t'appartiennent, je te les dois, je te les veux imposer.
Ne pense pas, ne dis jamais, cruelle, que notre amour n'est qu'un éclair brillant, une flamme trop brûlante pour ne pas
PAIIiNNE 07
s'éteindre. Cet amour est la trame même de nos existences. Rien ne détachera deux âmes soudées par les dieux, et si Tune se brise, ses éclats briseront l'autre.
Jet'adore comme ma force dont tu es devenue la source. Disparaître en toi serait la dernière aspiration do ma nature, mais être séparé de toi, je te tuerais plutôt que d'y consentir.
Mélissandre, je ne désire la gloire que pour honorer mon amour, et je ne puis avoir désormais un plaisir d'orgueil sans t'y associer. La célébrité, quelle qu'elle soit, ne m'éloignera pas de ma bienaimée. Loin d'elle le monde se vide, et moi-même je ne suis plus rien qu'un atome desséché, impuissant au commerce des choses.
C'est donc par besoin vital que je me presse sur tes lèvres, que je suis tien, que
je m'incarne en toi, que je puise ma personnalité dans tes bras.
Je vais bientôt te dévorer des yeux, te dire, sans te parler, tout ce qui remue de tendresse en mon âme. Quel adorable supplice!
A TIBURGE
Je pleure de joie en retrouvant dans ma pensée, et jusque dans les fibres de mon être, les émotions inexprimables de la soirée d'hier. Je n'ai jamais été plus envahie q ue durant ces trop rapides heures, à deux doigts de tes lèvres, brûlée du feu de tes regards.
Sois béni pour tant de bonheur !
Je me dis avant de te voir : « Aujourd'huï, je regretterai la félicité dernière. » Quand
je te vois, le présent est tel que le passé disparaît, s'efface, comme si le lever du soleil succédait instantanément à son coucher.
Parfois je crois marcher dans une sorte d'apothéose ; Tamour, porté à cette puissance, fait vivre de la vie supérieure des héros et des dieux.
A MÉLISSANDRE
Le néant lui-même n'entamera plus notre union ; nous pouvons mourir, nous emporterons l'orgueil de n'avoir connu de rivaux ni d'égaux. J'ai réellement senti palpiter ton souffle dans le mien. Désormais la forte parole biblique est réalisée par la chair et l'esprit : « Tu es l'âme de mon âme, la pensée de ma pensée, le-
sang de mon sang, les os de mes os. » Je t'ai recréée et tu m'as recréé.
A TIBURGE
Je savais bien hier que nous courions un danger; à peine étais-tu sorti que mon père est entré. Je t'aime plus que la paix de mon existence : je l'ai prouvé. Je ne regrette pas ce baiser, puisque tu le désirais et que je ne peux plus goûter d'autres joies que les tiennes.
Tu étais d'ailleurs irrésistible. Rien n'est comparable à ta verve, à la grâce dans une intimité tendre. Je ne sais ce que je préfère de ces heures si douces, ou de nos heures de passion. C'est un plaisir charmant de notre amour que ce jeu de nos esprits. Leurs traits s'échangent, se con-
fondent, jetés par la bouche de l'un de nous ou lancés en même temps. Où donc est notre façon personnelle de penser? Te souviens-tu de nos premières discussions ?
Tout ce qui ne se prête pas aux échanges., aux fusions avec toi, me paraît étranger à mon intelligence.
A MÉLISSANDRE
J'ai pénétré seul dans ce salon devenu Tun des sanctuaires de mon religieux amour.
Tu ne devais rentrer, me dit-on, que dans une heure.
J'ai pris ta place, j'ai appuyé lentement mon bras sur ta table, et j'ai attendu. Alors j'ai senti la fin de cette transformation intérieure commencée depuis notre premier
102 PAIENNEJ
baiser. Je mo suis trouvé tout autre. Jei pensais en toi. J'avais perdu le sentiment, de mon sexe etje jouissais délicieusement de cette translormation de tout mon être.
Quelle merveille que l'amour ainsi éprouvé !
On n'est plus amant^oi^ devient la personne aimée elle-même.
N'est-ce pas le vrai mystère analogue à ce qui arrive dans les vieilles légendes de l'Inde où le ; prêtrç, à force d'amour, se confond; par la puissance de la prière intérieure, avec la divinité qu'il sert ? .
Mélissandre, c'est sur ton propre autel que je viens t'adorer.
Je vis dans l'enivrante fumée de toi, dans Li^ atmosphère, comme dans un nuage
d'assomption. La terre me paraît une petite boule qu'à chaque instant je repousse du pied, pour m' élancer dans TinOni.
Nous avons dépassé hier les sommets de rOlympe. A quelle altitude vertigineuse sommes-nous parvenus? Nul n'a visité ces hauteurs avant nous. J'ai le vertige. Le bonheur absolu m'apparait.
A MÉLISSANDRE
Mes pensées t'accompagnent sans cesse, mon esprit est identiflé à ton esprit, il est assimilé par toi, perdu en toi.
Je préfère le mot hymen, pour peindre notre union, à celui d'amour. Les dieux terrestres, que nous sommes allés invoquer pour la seconde fois dans leur antre, ont
chanté notre hyménée. Rappelle-toi la mélodie de la source qui montait.
Je revois le rideau de verdure, le ciel brillant à travers, les mille étincelles, les mille flammes, les rayons d'Apollon éclairant les nervures des feuilles, la fraîcheur de Feau, la chaleur de Tair, et ces grands rochers vêtus de longue mousse veloutée, cheveux des naïades que l'eau tarie ne caresse plus en ce moment, mais qu'elle dénouera demain.
Après ton départ, je suis revenu. J'ai marché où tu avais marché, je me suis assis où tu t'étais assise, penché sur la pierre où tu appuyais ton adorable tête.
Alors, j'ai fermé les yeux, j'ai réentendu ta voix harmonieuse, et les vibrations de ta parole claire ont résonné de nouveau dans un cœur qui t'idolâtre.
J'ai dit à la tontaine combien mon
amour était supérieur à celui de Pétrarque, puisqu'il se double de celui de Laure.
A TIBURGE
As-tu remarqué, au milieu des similitudes de nos caractères, une dissemblance ?
Lorsque nous sommes seuls, c'est toi, tout d'abord, qui chantes l'hymne d'amour.
Je t'écoute en silence, ne trouvant rien à répondre. Je suis émue, fiévreuse. Si l'heure de te quitter approche, me voilà prise d'un irrésistible besoin d'expansion, quand toi-même tu te tais et t'absorbes dans un recueillement attendri.
Hier, pour la première fois, au moment de te dire adieu, je me sentais auprès de toi comme absente ; je n'ai pu, en revanche.
croire à ta présence réelle, loin de toi, comme tu me dis croire, à la mienne. J'ai appelé le miracle, et il n'est pas venu.
Que de mystères à découvrir pour éprouver en face l'un de l'autre la joie du souvenir, pour ne s'attrister d'aucune séparation, .ppur tout mêler de ce qu'on retrouve et de ce qu'on avait emporté U..
Je désire comprendre l'incompréhen- , sible, réaliser l'irréalisable, fixer le temps. Je veux connaître l'inconnu, réduire l'infini en une part d'amour.
Ces mots à peine écrits, j'en ai peur, .
comme si les dieux jaloux devaient m'en punir.
Les dieux sont avec nous ! Je ne consens ' plus à reprendre mes esprits; je rêve et je ^
m'abandonne à mon ivresse. Jamais je n'ai été à la fois porté si haut sur tes ailes divines et jeté au plus profond de la passion humaine.
Après chaque moment de nos heures d'amour disparues, je m'écrie, pour persuader à ma pensée la vérité de mes sensations : « Je viens de vivre, j'ai vécu ! »
Mélissandre, Éros te doit toutes les couronnes. Je les dépose à tes pieds, ô déesse. Ce n'est point blasphémer que de nous dire les égaux des immortels.
Ne crains pas. Les dieux eux-mêmes, après nous avoir dotés de telles félicités, ne peuvent nous les reprendre.
A TIBURGE
J'essaye en vain de le cacher ! Mon amour, plus ardent que jamais , est
lOS PAÏENNE
malheureux, torturé. Quelle pensée méchante a traversé l'esprit de M. de Noves ?
Pourquoi laisser venir ou amener à Vaucluse cette maîtresse qu'il prétend voue avoir enlevée je ne sais où, à Marseille ou à Paris?
Mon ami, je souffre. Ce passé vague, que je ne percevais qu'en vous, qui ne m'apparaissait que sous votre figure, Je l'ai vu tout à coup se dresser, élégant, hardi, avec cette beauté malsaine et capitcase dont un homme autrefois grisé doit ressentir les troubles.
Ces liaisons libres, audacieuses, qui se rappellent d'un mot ; ces femmes qui tutoient en public, pour qui les anciens amants et les nouveaux se classent sous une rubrique uniforme, je ne les avais point devinées aussi provocantes, je ne les avais pas vues séduisantes de toutes les grâces
parisiennes. Il y a là un genre, un milieu, un monde inconnu qui m'inquiète, qui m'irrite, et contre lequel un insurmontable dégoût m'empêcherait de lutter.
Une larme a glissé sur ma lettre. Elle me fait rougir de moi. J'essaye de me consoler, je ne le puis. Mon âme connaît l'angoisse mêlée au dédain.
A MÉLISSANDRE
Mon adorée, je t'aime! J'en veux mortellement au passé d'être apparu dans notre fontaine et d'avoir troublé la limpidité de tes joies.
Cruelle, pourquoi n'es-tu pas venue?
Je sentais en moi une telle puissance d'amour que les heures eussent été plus pleines de magnificence, de passion i
no PAÏENNE
qu'aucune autre. J'aime plus que jamais mon amour I J'ai besoin de tout mon calme pour ne pas courir à toi et te crier : « Viens, ne nouo quittons plus, suis-moi, échappons pour toujours aux obstacles que rencontre notre paisible hymen I »
Tu es jalouse de mon passé. Enfant I N'as-tu pas songé que je pouvais, moi aussi, être jaloux du passé, que de folles images traversent parfois mon cerveau et le torturent ?
J'essaye de t'aimer doucement, sagement.
Eh bien, non, c'est impossible I J'aurais voulu te voir seule aujourd'hui. Me résignerai-je aux caprices du sort et à tes exigences ?
Je me dis, pour reprendre courage, que tout n'est pas perdu puisque je vais, au milieu des tiens, pouvoir t'adorer en silence, et cependant je suis désolé.
païenne m
A TIBURCE
Pourquoi de telles paroles ont -elles échappé à ta discrétion ? Quel vent a passé à travers ton cœur et t'a rendu fou ?
Combien de fois t'ai-je répété qu'il me plaisait d'être incomprise des miens, que mon orgueil était d'être comprise par toi seul, que je ne voulais point partager des biens qui t'appartiennent, que je n'avais pas trop de trésors amassés pour enrichir notre tendresse ?
Mon père ne me connaît pas, ne peut méconnaître; en essayant de lui dire qui ^ suis, tu lui as, par chacun de tes mots, confirmé ce qu'il soupçonnait : ton amour !
Que n'ai-je eu la puissance de t'arrêter dans cet élan fatal I Tu t'enivrais de tes
discours comme une alouette s'enivre de rayons. Ton éloquence chaude, hautaine, vibrante, faisait de moi la plus glorieuse des amantes et la plus désespérée. J'ai l'esprit tout plein de flamboiements et le cœur percé de mille flèches. J'aimais hier dans l'Olympe, je suis aujourd'hui précipitée dans le Ténare.
Le bonheur et le chagrin s'enchevêtrent dans mon âme et la torturent également, parce qu'ils y sont rassemblés sur le môme objet. Les noces d'amour étaient à peine fêtées, la lune de miel à peine goûtée, nous apportions chaque jour encore au mariage un tribut de joies nouvelles, et nous voilà chassés de nous-mêmes, du ciel conquis.
Mon père exige que je le suive dans quelques jours à Marseille. M. de Noves accompagne, ce soir, M"® Clara, votre
PAIENTVR il:i
amie-modèle, c'est ainsi qu'il la nomme!
Elle part pour Monaco, emmenant son cavalier servant; puisse- t-elle le garder!
Cette fille, en pénétrant au val fermé, nous a porté malheur.
Quand vous me disiez : « Les dieux ne peuvent nous reprendre notre félicité, » ils vous ont, sur l'heure, prouvé que le passé ne vous avait point rendu digne de telles joies, qu'il fallait à nouveau les mériter par des épreuves.
Je quitterai Noves sans vous revoir seul... Mon cœur saigne; sa blessure s'irriterait au contact brûlant de votre cœur. Je souffre par vous et je vous aime,
A MÉLISSANDRE
J'ai lu et relu cent fois cette touchante et cruelle lettre, et les mille remords qu'elle a fait sourdre en mon cœur ne se redisent point. J'ai épuisé toutes les formes de la douleur morale. Je me confesse impuissant à rien écrire qui me justifie. Tout ce que j'ai pu, c'est de ne pas crier au père de mon incomparable amie : « Vous êtes indigne d'elle, vous méritez que je vous l'enlève, que je vous l'arrache, que je vous la prenne ! Je ne suis grand que par elle, moi que vous admirez; je ne veux ajouter à ma célébrité, conquérir la gloire, que pour en faire une auréole à son amour. »
Pardon de cet accès de folie qui m'a rendu coupable envers toi, Mélissandre; n'y
païenne ti5
vois, je t'en conjure, que l'explosion d'une idolâtrie trop violente pour être contenue.
J'ai déjà essayé vingt fois de lire dans mon cœur. Je me fais pitié et j'ai hâte de me détourner d'un pareil spectacle. Je sens gronder en moi des violences criminelles. Je recule devant le fond de ma pensée. Je suis tombé dans un désordre d'idées, de rêves, de projets, d'où ma raison revient égarée, vaincue. Je n'ose rien m'avouer de ce qui couve en moi-même. Je connais désormais l'amour supplice, l'amour châtiment. J'ai peur de te revoir, et il ne s'écoule pas d'heure où je ne me dirige vers le château.
Je me demande si tu m'aimes encore, et si tu n'as pas horreur d'un homme qui, dans un moment de passion orgueilleuse, t'a compromise auprès de ton père.
Je sens que tu vas effroyablement souf-
41B païenne
frir par moi et pour moi. Si tu allais me haïr! Pourquoi non? Est-ce que je ne suis pas venu troubler ta vie, te condamner aux humiliants mensonges? Dès que le bonheur de cet amour, la joie des rencontres, l'ivresse des sensations, te seront enlevés, tu regretteras l'amour tranquille de tes dieux, tes entretiens avec la nature d'où tu ne rapportais que la sérénité. Déjà, Mélissandre, tu me hais !
La preuve, c'est que tu désires ne plus me revoir seul. Tu vas partir, tu pars!
Mais nul ne m'empêchera d'aller me jeter à tes pieds dans cette retraite de l'Esîaquc où l'on veut t'enfermer, et d'où jo t'enlèverai, je te le jure.
Pardon, Mélissandre. Oublie les lignes ' qui précèdent. Je ne me résous à te les envoyer qu'après avoir vainement tenté d'en écrire d'autres.
Viens à la maison de Pétrarque, je t'en supplie. Je ne reprendrai un peu de bon sens que sous ton clair regard. Je ne pourrai penser, parler sagement qu'après t'avoir revue seule un instant.
Jusque-là il ne faut rien croire de ce que j'ai pu dire ou penser. La crainte de te perdre, de te faire souffrir, l'amour enfin qui me dévore et m'embrase, et dont ta présence peut seule régler le cours, sont les causes de mon égarement.
Tu vois à quelle faiblesse je suis arrivé 1
Je sens que, de nous deux, c'est toi qui gardes la supériorité de la raison et la fermeté d'âme.
Écris-moi, décide, j'obéis, je suis tien, dispose de moi. Je baise, humble et soumis, tes belles mains.
A TIBURCE
Encore une nuit douloureuse, pleine des visions de ma torture, mais pleine aussi des images de notre amour.
Ma souffrance vaut la peine d'être soufferte, puisque mon désespoir présent est en raison de mon bonheur passé. L'amour est-il donc un crime punissable qu'il faut expier?
Comme toi je m'examine et je regarde au fond de ma pensée. Elle m'épouvante plus que ne peut s'effr; lyer la tienne. Tu souffriras moins que /iioi de notre séparation.
Le souvenir est f lour toi une chose réelle.
Ton pinceau merveilleux te retracera mes traits. Moi, sauf de la veille au lendemain, je déteste le souvenir, il ne me rappelle
païenne f'19
que la privation du présent. La vue des portraits augmente mon chagrin de l'absence. Toute abstraction , toute reproduction»
toute diminution de l'être réel, adoré, me glace comme une demi-mort.
Je t'ai dit un jour que je trouvais du charme à nos courtes séparations; j'ai menti : je te rendais tes impressions à cet égard. Tu te forgeais une telle sérénité d'amour que, parfois, jalouse de ce que moi-môme je t'inspirais, j'essayais de te troubler.
Sache-le, je déteste l'absence. Elle ne m'apporte que l'impérieux désir du retour, la déchirante impuissance de rapprocher ce qui est éloigné, de fixer ce qui a disparu.
Mais, assez I Puisque je te revois encore tout un jour, je veux chasser de mon cœur les ombres de la nuit prochaine.
A MÉLISSANDRE
Je faimc et t'aimerai sans cesse, toujoura à tout jamais!
A TIBURCE
C'est Vénus tout entière à sa proie attachée. Tu sais maintenant quelle est ma passion et combien je suis envahie. Loin de toi, dans l'odieuse absence, si j'essayais de me reprendre, songe à ce jour d'hier, à ces défis jetés par moi à moimôme. Je t'appartiens comme Juliette à Roméo, dans la vie et dans la morti
A MÉLISSANDRE
Voilà le cri que j'attendais! Nous sommes éternellement, indissolublement unis dans la vie et dans la mort.
Si l'un de nous disparaissait, la nature en ses affinités, en ses combinaisons nouvelles, suffirait bien à nous rapprocher.
Une étrange paix se répand sur mes esprits. Il me semble que tu peux partir, que ces deux mois de retraite qu'on t'impose passeront sans marquer sur mon cœur les douleurs du temps. J'admets à peine que ton éloignement va être une séparation réelle, tant je suis maître de toi, pénétré de ton essence.
La torture provoque le sublime dans l'extase. Le martyre engendre la béatitude;
on périrait avec délice et Ton jouit sans fln. On s'enivre plus délicieusement, la coupe aux lèvres, avec le vertige de l'abîme. C'<îst bien à présent que l'amour m'apparaît pi is fort que la mort.
J'ai dans un des replis de ma pensée les mots merveilleux laissés par la bien-aimée pour conjurer loin d'elle ses propres défaillances. A vrai dire, et malgré l'énormité orgueilleuse que je vais commettre, je ne crains plus que tu te reprennes. Je t'ai livré mon âme et tu m'as donné la tienne. Nous nous garderons, puisque nous avons échangé mutuellement nos deux êtres.
Jamais je ne suis venu à toi d'un cœur plus ferme, plus aimant, plus certain de trouver auprès d'une amante idolâtrée le bonheur attendu
PAlhlsNE 123
A TIBURCE
Adieu, mon bien-aimé; ne souffre pas de mon absence comme je souffrirai de la tienne. Je t'aime d'un amour agrandi par le sacrifice.
A MÉLISSANDRE
Je l'ai reçu et serré au plus profond de mon cœur, l'ineffable aveu d'un amour agrandi. Cet amour est entré en moi comme un nouveau principe de vie, je le sens se répandre dans mes veines et devenir la source même de ma puissance. Grâce à lui, c'est le renouveau. Il me purifiera
loin de toi, et je veux que tu me retrouves dépouillé de toutes les souillures du passé.
Je vais entrer en une sorte de retraite sacrée, me recréer par toi et pour toi.
Tu peux t' éloigner, tu ne seras pas absente. Je te porte avec moi dans toutes mes volontés, dans toutes mes sensations. Mes œuvres s'inspireront de ton souvenir, et quels que soient l'étude, le travail, qui m'occuperont, ton image flottera au-dessus des pensers de ton ami, comme un guide et comme une récompense promise.
Après avoir fait le portrait de Laure, je ferai celui do Pétrarque. Je revivrai avec le triste amant et relirai pour la centième fois les sonnels : leur plainte adoucira la mienne.
Combien mon sort m'apparaît enviable I Ne suis-je pas aimé autant que j'aime? Je saurai surmonter les angoisses de Téloi-
gnement par révocation des joies que tu m'as fait connaître.
Je visiterai chaque jour l'antre de la foniâine, j'y descendrai ; si la source est tarie, dans cette atmosphère amoureuse, rêvant de toi, je saurai tout supporter, tout attendre, tout retrouver... O mon adorée, je t'aime ! je suis donc sûr de ressentir au fond de mon âme noyée toutes les ivresses de l'amour réel.
Mélissandre aux longs cheveux, aux dents lumineuses, aux yeux changeants, aux mains admirables, le plus fier des amants t'adore.
A TIBURCE
Ces trois jours de sursis dans ma condamnation au cruel exil me rendent
folle dejoie et m'ouvreni un nouvel infini de bonheur. Te voir encore, toi, lui! Je murmure ton nom, comme je le murmure parfois à ton oreille, et la vibration de mes lèvres, en le renvoyant à mon cœur, mêle une délicieuse résonance à mes palpitalions. Je veux être enlacée par tes bras, être reprise.
Quel divin pouvoir est le tien, ô ma belle maîtresse I Qu'il est fortifiant I Loin de m'amollir, il m'excite. Je trouve dans tes étreintes un surcroît d'énergie. Oui, je travaille, avec l'ardeur ?^ue je mets à t'aimer, à conquérir Cette gloire que lu veux pour moi, et dont tu me parles même au milieu des délices de nos rendez-v^us. Aussi,
comme je sens du respect au fond de cet amour I
Quand je l'ai rencontrée, je ne touchais pas au dégoût, mais j'étais bien près du scepticisme. Sous l'éclair de tes yeux, j'ai repris la foi, la confiance en moi-même et dans les autres, je me suis, à travers toi, remis à estimer les hommes. Ton amour a réengendré en moi un amour autrefois naissant, aujourd'hui immense, incommensurable, l'amour de l'art. Si je gagne le sommet idéal, si je fixe le beau sur mes toiles, c'est à ta suave et puissante coopération que je le devrai.
Ce jour-là, je te mettrai au front le
laurier cueilli, et tu le permettras. Dis que
je t'ai toujours aimée depuis que j'existe,
> puisque la vie jusqu'à loi me parait invécue.
A TIBURCE
Amour comme noblesse oblige. Ta lettre s'adresse, pour me tirer de mon égoïsme, à ce qu'il y a de plus élevé en moi. Tu fais un appel suprême à ma passion du beau, je l'entends. Je veux reprendre mes forces, non comme Antée en touchant la terre, mais en touchant l'idéal.
Je te dirai adieu sans faiblesse, puisque te donner la paix, c'est te donner la grandeur.
Travaille! Si ton labeur est rude, ta puissance est égale aux obstacles, elle est supérieure aux difficultés. Je remplirai mieux mon destin si je te fortifie, au lie" de me dévorer.
L'absence est peut-être, en effet, un dé-
lâchement purificateur. Ma passion amoureuse, je la transformerai en une passion plus ardente pour ton génie. Je ne songerai qu'à toi, loin de toi; plutôt que de calculer la distance qui nous sépare, je mesurerai ce qui le rapproche de la gloire.
Mes prières ne seront plus des vœux d'amour, mais des supplications à Phébus Apollon, dieu de lumière, de couleur, dieu inspirateur d'images, qui couronne de lauriers ceux dont il illumine l'esprit.
A MÉLISSANDRE
Ta grande âme a retrouvé ses plus purs accents, ô ma belle païenne ; c'est dire que la mienne en est fortifiée.
Les raisons toujours violentes du cœur
sont forcées de se taire et de se résigner, devant cette ferme et haute éloquence de la bien-aimée éprise d'héroïsme.
C'est la joie supérieure de ma vie de sentir unis dans ma pensée le culte de l'art et le culte de Mélissandre. Nulle rivalité entre ces deux expansions de mon esprit. Tu es la seule femme sur terre assez magnifiquement dotée par la nature pour présider à de si augustes fiançailles entre l'art et la beauté. Grâces te soient rendues, ô Minerve, pour tant de sagesse divine et d'amour humain !
C'est sous la protection de telles pensées que je veux t'appeler, tout ensemble, ma sœur, ma compagne, ma maîtresse. Je t'adore à tous ces titres. Je peux te quitter , jamais te perdre. Au revoir , mon adorée.
A TIBURCE
De l'Estaque, près Marseille.
Mes dieux m'attendaient. Je dois les aimer davantage pour qu'ils te remplacent, comme toi-même les as remplacés. Le'] grand Pan est tenu de me consoler de la perte de tes enivrantes paroles avec la douce voix du silence. Apollon me fera-t-il oublier ta flamme ? Qu'il lance alors ses plus brillantes flèches à l'extrémité du golfe de Lion et qu'il m'enveloppe de tous ses ensoleillements.
Les étoiles et la lune ont ici d'incomparables beautés. Diane s'offre à mes yeux plus dorée, plus nue, glisse dans un ciel plus profond. Parmi les étoiles, j'ai choisi la plus proche de moi, la première, la plus
tôt vçnue, celle du soir : j'en fais ma messagère auprès de toi. Tu la regarderas en même temps que je la regarde, et elle te portera une étincelle de mes baisers brûlants.
Tout à rhëure, l'étoile en montant traçait un sillon lumineux à la surface de la mer sans rides.
AU MÊME
Il y a cinq longs jours que je ne l'ai vu. Sont-ils ma plus cruelle épreuve,^ ou mon chagrin va-t-il croître à mesure que les semaines s'écouleront? Je l'ignore, tant je suis aujourd'hui éperdue et flottante. Je ne me retrouve et ne me ressaisis que par l'intelligence ; mon cœur est demeuré auprès de toi, et avec lui ma bonté. Je t'ai
PAIENNli 1J3
écrit des lettres méchantes, que j'ai déchirées. Veux-tu savoir en quel état est Mélissandre? Tour à tour fiévreuse, attendrie, révoltée, abattue, aimante, insensible.
Je fais subir de véritables tortures à ma personne morale, je malmène avec rudesse ma personne physique, la lançant, au galop de mon cheval, de longues heures, dans la poussière qui m'aveugle, sous un soleil féroce. Au milieu d'une course effrénée, tout à coup je m'arrête, et, prise d'admiration pour les magnifiques paysages qui m'entourent, je fonds en larmes.
Tu as été trop vaillant à l'heure de mon départ ; si je te savais de la faiblesse, je serais plus fortifiée que par ton beau courage. N'éprouves-lu pas, autant que moi, la douleur mortelle de la séparation?
Un amour comme le nôtre, ami, peut-il se lasser de la possession constante?
Nous n'avons pas besoin des excitants vulgaires du doute, de la jalousie, de Tabsence. Je demeure loin de toi sans en mourir, mais à la condition que je t'entende gémir sur ton mal d'amour.
AU MEME
Oui, je hais l'absence ! J'avais raison de craindre qu'elle ne soit fatale à l'équilibre de mes esprits. Déjà la folie me gagne.
Pour me réchauffer en ce froid exil, je te cherche dans le soleil comme si je devais t'y voir, comme si tu en avais la face. Ses rayons me rappellent ta barbe d'or et les reflets de ta crinière fauve. Je t'évoque et tu m'apparais tout ruisselant de feux. Je souffre. La tunique de Nessus me brûle
païenne iSb
au point qu'il me semble entendre crépiter ma chair.
AU MÊME
Je deviens la nymphe Écho. Ton nom, redit tout bas, parfois crié tout haut dans mes longues promenades, berce mon chagrin, chante dans le vide de mon âme. Je t'aime, et puis, je t'aime I
Encore un jour passé, je le bénis. Mais comme je déteste le jour de demain I
AU MÊME
Imagine que la manne ait manqué plu«sieurs fois aux Hébreux dan^ le désert; ils se fussent écriés : « Seigneur, que votre
volonté soit faite I » Moi, qui ne suis pas résignée, j'aurais crié à Jéhovah : « De la manne, Seigneur, ou je retourne au veau d'or I »
Cette parabole vous avertit que, n'ayant pas reçu de vous la roanne promise, une lettre, je retourne à mes amours premières, à mon dieu tout d'or I
Je vous bannis de ma pensée, comme aussi, depuis huit jours^ sans doute, vous m'avez bannie de la vôtre. Je reviens h Phébus, je me redonne à l'amant divin, toujours fidèle. Il est votre rival, je le respire, il me possède, je l'adore. Il m'embrase et je m'enivre de ga flamme.
Apollon me console» mais ne me guérit pas. Il se venge de mon inconstance.
Quelque chose en moi est consumé. Un feu nouveau brûle mal sous la cendre.
Pourquoi ces dix jours sans nouvelles ?
Tenez, j'en pleure. Que vous ai-je fait pour me punir ainsi? Votre silence devient une injure en se prolongeant.
Si je ne sais rien de vous, que sais-je de moi? Semblable à ce personnage d'Hoffmann qui avait perdu son ombre, je ne mo vois plus en me regardant.
Tu recevras cette lettre par un couri^îer que je t'envoie. Nous sommes victimes d'un complot méprisable. M. de. Noves avait acheté mon domestique. Le drôle brûlait mes lettres et gardait les tiennes, qu'il était chargé, par ton mari, de remettre à ton père lors de son prochain séjour à Saini- Estève. J'ai soupçonné, interrogé, menacé, tout appris et tout repris.
ias païenne
J'ignore ce que tu r<>pondras à ce que je l'écris. Tes lettres, quoique je sache la cause de leur injustice, m'ont troublé.
Après de longues hésitations, je suis résolu à te dire, sans en rien dissimuler, les inquiétudes, les angoisses qui m'agitent.
J'ai lu et relu tes billets : ils m'épouvantent. Je saisis clairement, dans leur succession, un parti pris de m'cnlever ton cœur, de détourner les sentiments.
Tu crois te grandir à tes propres yeux en revenant à la passion divine, en te détachant d'un amour que tu n'aurais peutêtre pas aussi aisément étouffé auprès de moi.
Il y a bien çà et là des retours, des protestations sourdes qui témoignent au moinr de l'amour passé, mais cela semble commf un soupir qu'on se hâte de cacher sous un flot de reproches.
païenne U9
Qui peut déchiffrer le cœur d'une femme et à distance? Ah I si tu étais là, sous mon regard, j'aurais vite déchiré les voiles et vu le fond. Mais je me perds dans tes lettres. J'augmente moi-même à plaisir les ^ènèhres qui m'environnent. Je cherche et je trouve les plus nombreuses contradictions. Je te veux immuable, attachée, toujours aimante ; je crée mille raisons de te retrouver telle que je t'ai quittée.
Puis, le doute revient. Je ne peux pas ne pas tenir compte de certaines duretés que tu m'écris, et je retombe dans les plus int^^^ lérables, dans les plus poignants soupçon:> Je n'ose m'arrèter et me fixer à rien. Je flotte au hasard» au gré de l'impression du moment. Tantôt j*èvoque mes souvenirs, et je me dis avec l'accent de la foi que toutes ces choses sacrées ne peuvent pas être envolées de ton cœur. Ja me sens bien
140 PAIENNK
le môme, je m'assure que je ne puis m'adresser le moindre reproche, que ma pensée est bien restée tout à loi, et qu'à moins d'être criminelle tu ne peux avoir repris ton ûme à la mienne.
Aux impressions atroces de tes lettres, j'oppose l'évocation presque plastique de nos amoureuses promenades, de nos doux entretiens ; je te revois si belle, si clémente, si inspirée, si enivrante et si enivrée ! Non ! ce n'était pas un songe, une fantaisie passagère, et ce poème est de ceux qui ne peuvent finir qu'avec la vie. Que serait mon existence, d'ailleurs, privée de cette lumière et de cette incantation? Je n'y tiendrais guère et serais bien près de la livrer sans défense au premier souffle, au premier vertige qui viendrait de l'antre où nous avons appris l'amour.
Tu te dois à moi, Mélissandre, tu ne peux
m'aimer moins, ni me délaisser. Jusqu'à toi, j'usais à peine des doM, des faveurs de tes dieux. Je travaillais sans orgueil, sans enthousiasme, sans ambition. Depuis que je t'ai rencontrée, j'ai senti en moi tous les nobles stimulants. Tu as donné un corps, un appui, un sanctuaire, à mes aspirations, et je t'ai aimée sans partage, sans conditions, comme une idole.
Tu peux mépriser et dédaigner ton adorateur, tu ne le décourageras pas. Je te dois mes plus fortes et mes plus délicates émotions. J'ai reçu de toi la révélation de ma force intérieure, de ma puissance latente, et je défie le temps de mordre sur l'admiration et sur la reconnaissance qu( je t'ai vouées. Rien au monde ne pourra me détacher de ma tendresse, de mon bonheur. Je t'aime et t'aimerai en dépit de toi-même, et ce ne seront pas les réserves
442 PAÏKNNE
calculées de ion style qui pourront jamais éteindre les ardeurs de mon amour.
Je suis triste, je suis inquiet, je suis anxieux, je veux apprendre ce que tu penses après mes explications. Je te conjure de tout me dire, de me dépeindre Tétai de Ion cœur. S'il est vrai que tu me préfères tes dieux, qu'ils me remplacent, comme tu le dis dans ta première lettre, ose le répè* ter; mais ne doute jamais de moi. Je t'appartiens depuis le premier jour et me sens de force à tout entendre, car je suis résolu à ne jamais t'arracher de mon âme.
Tu ne peux me refuser cette satisfaction.
Je l'attends, je la réclame. Si terrible, si définitive que puisse être la vérité, ne k farde point. Je n'ai jamais menti, tu peux me parler sans détours, et je te sais trop fière pour rien dissimuler «
Allons, frappe. Mélissandre : je suis à tes
PAIENNîi: 143
pieds, décidé à ne me relever que pour te presser dans mes bras.
A TÏBURCË
J'ai souffert de notre séparation comme d'une rupture, malgré tous mes semblants de courage. Mon amour avait été pétri par moi comme un beau vase d*argile, et, puisque je ne pouvais remporter ici, je préférais le briser. J'ai essayé, en arrivant à l'Estaque, de me redonner tout entière à mes dieux; je ne puis dire à quoi je suis parvenue, sinon à souffrir, à n'être ni à eux, ni à vous, encore moins à moi. Ne cherchez aucune suite dans ce que je vous ai écrit, dans ce que je vous écrirâi.1
Après vous avoir envoyé mon dernier billet, j'ai cru tout flnî entre vous et moi.
J'ai enveloppé laborieusement mon cœur de bandelettes pour fermer sa blessure.
Ainsi comprimée, j'ai cru moins souffrir.
Vous m'arrachez mes bandelettes, et me voilà de nouveau le cœur .ouvert. Il me semble que vous me faîtes mal en m'aîmant encore.
Votre silence m'eût mieux servi dans la victoire que je voulais remporter sur votre amour et sur moi. Depuis avant-hier, je redevenais lentement et sûrement libre. Je me reprenais à vous préférer ce grand orgueil que vous aviez, dans nos premières heures d'amour, si triomphalement vaincu.
Je revivais seule en mon oubliée nature.
Je retrouvais la douceur du rêve isolé.
J'avais la pensée simple, émanation intime de l'être qui monte et s'élève jusqu'au mystère divin. La sérénité païenne rentrait en moi. Je n'étais plus attirée, conquise^
possédée, hors de moi-même, j'étais à moi. Mes dieux me réapparaissaient vi- ; varits, loin de vous, eux qui me semblaient irréels à vos côtés.
Votre lettre me trouble. Je m'interroge éperdue. Je vous revois par la pensée. Je sens revenir en mon âme une puissance de vous qui lutte contre la mienne. Dois-je vous appartenir, que je le veuille ou non ?
Cette idée me torture. J'attendais que ma fierté l'emportât, et me voilà faible, pleurant ma joie perdue.
A MÉLISSANDRE
Ce que tout cela signifie, mon adorée, c'est que l'amour se réveille en ton cœur ; il n'y était qu'endolori, non blessé, non étouffé. Entre la vaste mer et le ciel pro-
fond que tu croyais rempli de toi et de tes dieux, tu vois le grand espace vide que notre amour seul peut remplir ; les rives immenses de ton golfe léonin te paraissent désertes quand tu t'y promènes seule. Mé- «issandre, tu m'appelles ! Je viendrai pour t'enlever à cette séparation qui égare nos âmes et les laisse flotter incertaines» sr cherchant et ne se trouvant plus.
A TIBURCE
Mes dieux jaloux, eux-mêmes, ne peuvent consentir à ce que je te repousse, puisqu'ils ne me délivrent pas de mes tourments loin de toi. Viens r^ner sur le cœur où tu as régné. Triomphe où j'ai essayé de te vaincre. Je suis à toi et je t'aime.
Mon père va passer huit jours à Saint-
Estève. M. de Noves suit en Italie une chanteuse célèbre, ayant abandonné votre Clara*
A MÉLISSANDRfi
Mon idolÀtrée,
Enfin» le voilà, ce doux billet. J^avais le ferme espoir qu'il ne pouvait manquer. Ta première lettre me désespérait. Tu résistais à ton secret entraînement avec cette fé-^ rocité singulière que tu as parfois^ que lu prends pour de Théroisme, et qui eût fait de toi, sans mon amour, une prêtresse d*un culte sacrifiant, comme les chrétiens^ la personnalité humaine & Pamour divin.
Je gémissais de tes révoltes contre moi. Tu voulais résolument m^échappen L'ûi^eil, le mysticisme, étaient en ton &me
i48 païenne
plus forts que la passion. D'où venait cette aversion de toi-même et de ton ouvrage?
Je ne me l'explique pas encore. Je ne pouvais me croire coupable d'une séparation imposée par les tiens, méritée par moi, je le confesse, mais qui était ellemême assez douloureuse pour me faire expier ma faute. Pourquoi y ajouter, cruelle, ta cruauté ?
Ainsi, il y a eu un moment où, par un stoïcisme de fierté, tu m'avais réellement condamné à tout perdre, à ne jamais revoir cps beaux yeux s'illuminant pour moi seul des flammes d'un amour incomparable?
C'en était fini de nos promenades, de nos rêveries, de nos projets, de cette noble union, de ce commerce idéal et ardent à la fois qui m'enrichissait et me fortifiait ? Un tel mirage allait se dissiper !
Il me fallait rentrer à Paris chassé du val
fermé, seul pour toujours. Relevé, grandi, volailt à plein vol, j'eusse été rejeté dans l'abîme, après avoir entrevu les altitudes divines 1
Rien de ce plan criminel ne pouvait réussir, et tu le sentais bien quand tu m'écrivais, me confiant un dépôt précieux :
« Mon cœur est demeuré auprès de toi, et avec lui ma bonté. »
Mais pourquoi s'attarder plus longtemps à ces tristes souvenirs et te troubler de mes justes plaintes? Ton cœur t'est revenu par moî, et, en te le rendant, je t'ai ressaisie, retrouvée. La vraie Mélissandre s'offre à ma pensée telle que je l'ai toujours vue :
belle, aimante, généreuse. Grâces te soient rendues pour ce court et délicieux message ! Les ténèbres et les langueurs malsaines sont dissipées.
Bientôt je volerai dans son temple adorer
ma déesse, les mains pleines d'o£frandes, d'amour, et Fâme entière gardée à son culte.
Je t'aime en corps et en âme, en chair ei en esprit, comme la plus merveilleuse incarnation de Tauguste nature, 6 païenne l
A TIBURGE
Je désire follement ton arrivée, et pourtant je suis forcée de la retarder encore.
Mon père a-t*il deviné, au rayonnement de mon visage, que le bonheur allait me visiter pendant son court voyage à Saint- Estève? U ne part que lundi, et je t'attends le soir» Je vis dans une impatience de toutes les heures. Un instant passé est pour moi un instant conquis. Il me rapproche de toi. Mon cœur se gonfle, et j'ai peur
qu^il éclate sous une émotion trop violente lorsque je te reverrai. Je me suis tant rudoyée et je m'encourage si bien à l'expansion, que ces deux états, Fun succédant à l'autre, m'enlèvent toute possession de moi-même.
Tu lis cette écriture fiévreuse, je te vois Fembrassant des yeux. Je suis jalouse de ce papier... Je pose ma tête sur ton épaule, je te donne mes lèvres. Ahl quel baiser I Tu aspires mon âme comme autrefois, je la sens monter en souffle dans ma poitrine, s'élancer pour se mêler à ton soufQe et me donner Tangoisse délicieuse du vertige d*amour.
j Tu m'aimes sans m'avoir moins aimée.
C'est moi qui suis coupable de mes trou- Ues. Mon orgueil et ce silence que je ne pouvais m'expliquer sont seuls cause de ma peine, et si de loin je les maudis encore,
de tout près, bientôt, je vais bénir mon amour adoré»
A MÉLISSANDRE
Tu le vois, ce retour victorieux à la vie, à l'amour, à la nature, c'est une délivrance, une résurrection. Que ton orgueil se rassure : tu ne peux, nous ne pouvons, en nous airnant, nous abaisser. Tu sais bien qu'en dépit de nos moments de passion, c*est dans les régions supérieures de la pensée que nous nous sommes rencontrés et épousés* Tu sais mieux encore que le temps ne peut entamer cet indissoluble mariage, et que c'est le cerveau qu'il lui faudrait broyer, non les sens qu'il devrait éteindre, pour triompher de nos embrasse^ mcnts mutuels. Les séparations, les obs*
PAIEN.nE 153
lacles, ne peuvent briser de tels liens.
Je te Tai dit, je te le répète, en te rencontrant après tant d'années de poursuite, de déception, d'attente, de dégoût, j'ai spontanément aperçu en toi la moitié de moi-môme, dont la communion devait mettre dans ma vie, dans ma pensée, dans tous mes efforts, la plus grande puissance de la nature, l'unité et l'harmonie.
Tu peux juger par ces mots à quelle profondeur de mon être j'ai planté les racines de mon amour, et si elles sont exposées à jamais être arrachées par un caprice de femme. Je vis en toi et je t'aime en moi, c'est-à-dire que je réalise l'idéal souhaité par les plus grands amoureux humains ^ Tues mon chef-d'œuvre conçu, et je t'aime comme une victoire de mon génie amoureux.
Je le dis sans modestie : ton orgueil, si
haut qu'il soit, n'a rien à redouter des élans de ton cœur vers un amour qui admire en toi la grandeur morale et 1^ noblesse d'esprit
Enûn je vais te revoir, sentir sur moi le feu de ton regard, boire la lumière sur tes traits. J'en ai, par moments, des éblouissements. Avec quelles délices j'éprouverai la commotion de mon premier baiser l Je me dominerai, mais je confesse que j'ai peur de défaillir au premier cboc«
Songe que la simple réception de tes lettres me fait monter le rouge au visage.
De ma vie je n'avais éprouvé d'aussi subites et d'aussi indicibles émotions. Ab I ce que c'est que d'aimer réellement l Tout est sujet d'attendrissement et de crainte. Cette alternative brise et enivre. On se meut dans une atmosphère pénétrante et fine qui vous élève, et, sans vous ravira laréa-
liié, vous permet de planer au-dessus des banalités et des vulgarités de la vie journalière.
Rien ne pourrait exprimer le mélange des sentiments qui m'emplissent : la reconnaissance, Tadmiration, la passion de ta beauté, le besoin de t'idolâtrer, forment mon amour, et c'est cette gerbe d'impressions, de sentiments, de sensations, que je dépose à tes pieds, attendant que je te dévore de baisers.
Puisque tu m'ordonnes d'attendre encore, je pars ce matin pour Paris, j*y fais en vingt-quatre heures tout le tapage qu'on y peut faire, et je viens à toi silencieu* sèment.
A LA MÊME
De Paris.
Cette lettre me précédera de quelques»
heures seulement, et je ne puis résister à la joie de te récrire.
Je sens gronder en moi une tempête d'idées, de passions et de voluptés. Je t'adore comme un fou. Je vais enfin retrouver Andromède, la délivrer de ses chimères»
de ses hésitations, de ses angoisses. Je sens mon cœur se gonfler à rompre ma poitrine.
Je me fais, à chaque instant du jour, le tableau de cette première minute du retour, et mes yeux se ferment, mes jambes chancellent, le sang afflue dans mon cerveau.
Je n'ai jamais tant tenu à la vie, et je crains à tout moment qu'elle m'échappe avant
cette heure suprême. Ah! comme je t'aime, et comme je suis fier de t'aimer! Croismoi, Mélissandre, voilà le véritable orgueil : se donner tout entier, sans retour, à un être digne de soi, se convaincre qu'en dehors de cette sublime union tout n'est que vanité, déception et mensonge.
Encore un jour, un interminable jour, et je serai près d'elle ! Je revois d'un coup d'œil tous les gages de tendresse et d'adoration que j'ai donnés et reçus. J'évoque, je fais apparaître dans leur enivrante réalité les mille détails de ces mois de bonheur et d'extase si rapidement écoulés. Si tu savais à quelle puissance de souvenir je suis parvenu ! Non, je ne dois pas insister : de froides paroles, de simples phrases, ne oeuvent peindre la violence de ma passion. Ce que je veux , c'est te saisir , l'étouffer dans mes bras.
J'ose to récrire, rien ne saurait calmer, apaiser mon amour, que toi-même.
A TIBURC
AParis.
Tu m'as emportée, triomphateur I Je t'aime et je t'admire. Quelle poésie tu as su mettre dans ce renouveau, et comme tu as merveilleusement exprimé tes doutes et ta passion I Ma confiance est revenue tout entière.
Je me plonge en ma pensée avec ivresse, parce que c'est toi seul, exclusivement, que j'y rencontre, soit que je songe au passé ou au présent. Mes quelques jours de désolation, il me semble que je n'ai pu les vivre. Quel chant ton amour chante en moi!
Par toi je revis ! Orphée m'a ramenée
des enfers. Dispose de ta maîtresse comme il te plaira désormais. Je m'abandonne à toi.
C'est à peine si je puis tracer ces lignes, tant mon émotion agite ma main et trouble mes sens»
A MËLISSANDRE
Oe Paris.
Ma belle païenne.
Quel rêve et quelle réalité! comment peut-on exister après Févanouissement de telles délices, et pourquoi ne préfère-t-on pas s'anéantir plutôt que de retomber de ces hauteurs sur le sol plat et fangeux de la vie?
Ma raison ni mon cœur ne peuvent rien répondre à de pareilles questions, et je
ifio païenne
crois que, sans la mémoire, qui réveille et reproduit toutes ces sensations, je n'aurais plus conscience de mon être.
Je suis parti, je suis revenu à Paris inconsciemment, me sentant plus que jamais seul dans ce grand désert d'hommes. Je poursuis mes souvenirs au milieu de la foule. Je me trouve un homme nouveau, supérieur à moi-môme et aux autres, puisque j'ai vu dans sa magnificence le ^.hef-d'œuvre de l'amour, et que j'ai possédé la volupté infinie.
Ce que j'ai ressenti, éprouvé près de toi, durant ces rapides heures de conversation ou de silence passées ensemble, nulle langue humaine n'est ni assez pure, ni assez déliée, ni assez élégante pour l'exprimer et le peindre. Un tel poème ne sera jar mais écrit ; il est là, dans mon cerveau ; mon regard seul, le tien, peuvent se le révèle- .
païenne 46i
l'un à Tautre. Quelle force ennemie serait assez forte pour rompre cet accord prédestiné et irrévocable? Penser, juger, rire, s'attrister, espérer, rêver ou agir à deux, simultanément et pareillement, sans effort, sans communication préalable, quelle autre union que la nôtre s'est donné un semblable concert? Qu'ajouter, sinon que toutes ces facultés fraternelles font œuvre commune pour présider à l'embrassement, à la fusion de nos deux êtres en un seul?
Quelles ardeurs, quelles révoltes provoque un tel retour vers les journées enivrantes si vite écoulées !
A ce sentiment de regret succède promptement la consolation non moins vive d'avoir emporté avc#moi l'inépuisable trésor de bonheur que je vais tous les jours compter et recompter en avare, enjaloux^ amoureux de ses richesses.
Je passerai seulement une semaine à Paris et j^iraî t'attendre dans le val fermé, qui, je l'espère, se rouvrira bientôt pour toi.
Mon âme est pleine de ton image, mes yeux remplis de tes rayons, mes lèvres encore imprégnées de tes baisers.
Je t'adore sa:is cesse, toujours!
A LA MÊME A TEstaque.
Ma douce mignonne, mon adorée, puisque je t'aime chaque jour plus que la veille, je recule donc sans cesse les bornes de l'infini de mon amour. Tu craignais et tu désirais à la fois me voir revivre un instant ma vie passée, pour être bien certaine qu'elle ne pourrait plus ni me satisfaire, ni me garder.
Je prends plaisir à souffrir de l'agitation
passionnée, que j'abhorre aujourd'hui et qui me semble gronder autour de moi. Je tiens à ce que tu saches combien, tu es toujours présente et même visible au milieu de mes cent affaires. Je t'envoie, comme à la déesse propice, ma pensée et mon cœur^ je t'unis à tout, c'est de toi que je tiens le courage de la journée pour sulGre à des . occupations sans nombre. Je suis assailli de visites, d'invitations, et c'est à cela que mes amis jugent à quel point ma réputation s'est accrue.
Je n'oublie jamais que la plus forte et la plus récompensée des preuves que je puisse t'oCfrir de mon amour sans tx>nies, c'est d'être digne de toi, de grandir mon nom, de dominer mes rivaux.
Un amour comme le tien réclame d'autres aliments que les sensations et les voluptés. Il faut que ton amant l'entretienne
*t54 PAIENNE
de sa valeur et qu'il y trouve le principe de sa force et Taiguillon de sa gloire.
Ainsi compris, il fait corps avec mon esprit, devient Tagent de ma volonté, la source de mes actes, et je le sens si répandu dans mes veines, que je puis dire :
« J'aime, donc j'agis! »
Je t'adore comme la cause de mes pensées, de mes enthousiasmes, de mes inspirations.
A TIBURCE
Mon bien-aîmé, je ne puis demeurer dans cette maison où je t'appelle en vain, et me voici t'écrivant au dehors, avec l'idée que mon amour vole plus librement vers toi dans le libre espace. Je suis assise auprès du balcon de briques dont les découpures
païenne i65
se détachent si gaiement sur la mer azurée.
Autour de moi les pins verts se dressent sur les rochers blancs ; les joncs d'or luisent à l'ombre, la vague murmure, soulève les galets et se jette, paresseuse, dans son lit d'algues. Les bricks, les chaloupes, les bateaux à l'ancre se balancent dans le petit port dentelé de l'Estaque. La mer s'étend infinie en belles nappes blanches que damasse le soleil. A gauche de Notre-Dame de-la-Garde, les montagnes de Saint-Loup se dessinent en pleine lumière dans leurs élégants contours. Les grands vaisseaux entrent et sortent des ports, oiseaux avec les ailes des voiliers, aoastodontes avec les coques des vapeurs. A droite, au fond du grand golte, les collines de Mont-Redon s'abaissent par degrés, comme pour baigner leurs pieds dans l'eau. Les îles Pomègue et Ratonneau vacillent sous mes yeux
éblouis et se jouent sur les flots autour du château d'If. Je me retourne» lassée par tant de lumière, et je vois le nid de nos amours enfoui sous les arbres, avec ses balcons où pendent les glycine, mêlées aux fleurs de la passion.
Je songe à toi et je t'aime.
A MËLISSANDRË
Notre correspondance se croise sans ordre. Je reçois aujourd'hui seulement ta première lettre, qu'une fausse adresse a £ailli me faire perdre. Pour qu'elle me soit parvenue, il faut qu'elle ait été conduite par le Dieu des amoureux.
Je frémis aux frémissements de ton cœur.
Je lis et relis cette page d'amour pur, grandiose. Tu es là devant moi,dans la perfection
adorable de tes formes, échappées au pin* ceau de Titien. Je vols la lumière dans tes yeux brûlants, je touche du doigt les lourds et longs cheveux qui encadrent comme une couronne parfumée la tète de mon altière dogaresse. J'entends ta bouche prononcer les enivrantes paroles, et je reste absorbé dans la contemplation de ta beauté.
Je voudrais te répondre par une prière d'adoration et d'extase. J'écoute en moi mon rêve et je te prie d'écouter à ton tour tes voix intérieures.
GrÀce à toi, Mélissandre, je connais les plus mystérieuses, les plus divines voluptés de la communion des âmes. Mon secret m*emplit d'une joie tumultueuse qui fait éclater ma poitrine. Je ris aux choses extérieures et j'adresse à l'inconnu qui m'environne les flots de reconnaissance gui s'échappent de mon être.
Lorsque mes vieux amis me demandent ce qui me retient à Vaucluseet que je réponds: n C'est Laurel » ils sourient douce- ', ment de ce qu'ils croient une folie. N'ont-ils pas raison, n'est-ce pas une folie que la mienne?
Combien je suis favorisé delà Fortune!
Quelles offrandes faut-il que j'apporte à ses autels pour m'assurer de la perpétuité de sa protection?
Penses-y, invoque tes dieux, recommande notre amour à ton divin protecteur, Apollon à l'arc d'argent, et laisse-moi m'endormir sur ton sein, miracle de la nature que Phidias eût divinisé.
J'embrasse tes genoux, ma seule déesse, et je répands à tes pieds mes actions de grâces.
A TIBURCE
Puis-je croire aujourd'hui qu'un seul jour j'ai cru renoncer à un tel bonheur? Aije dit que cet amour, monté si haut, n'avait plus qu'à descendre? Ai-je pensé que je préférais l'éteindre brutalement, plutôt que de le voir lentement se glacer?
J'ai cru tout cela; je l'ai pensé, je l'ai dit. Mais alors je ne devinais pas, il m'était impossible de prévoir que ce que j'avais possédé en plein épanouissement d'une passion nouvelle serait cent fois dépassé.
Ah! ce que. j'éprouve maintenant, je me défie de le réduire. J'escalade sans vertige des sommets accessibles à notre amour seul. Je monte en plein éther.
Je ne rencontre que nous où je suis, et
je t'adore avec je ne sais quelle religieuse conception indienne de vie transformée, réincarnée dans Tamour. Le passé vague se déroule au-dessous de moi, ses routes fuient et disparaissent à mesure que je m'élève au-dessus d'elles. Je vole, je glisse, dans les sphères idéales, célestes, sans secousse que le mouvement d'une ascension*
A MÈLISSANDRE
Depuis trois jours j'étais malheureux; la fortune avait beau me sourire, la célébrité nae chercher, je me sentais inquiet, je ne pouvais arrêter plus de quelques minutes mon esprit sur ces jouissances de vanité pour lesquelles, autrefois, j'aurais donné vingt ans de ma vie.
J'avais, au dedans de moi, dans le fond de l'être, une angoisse obstinée, inexplicable, persistante, qui empoisonnait mes jours en me livrant à toutes les angoisses du condamné; j'allais à ces fêtes qu'on m'offre, la tête pleine de songes bizarres et méchants. Je me plongeais avec colère, pour mieux m'échapper à moi-même, dans l'agitation de Paris, et tout à coup j'oubliais mon tourment intérieur, ma mélancolie, j'étais avide de me retrouver seul, dans le coin le plus retiré de ma chambre, pour contempler l'image troublante que j'ai de toi, les cheveux dénoués et les épaules nues.
Je découvrais en te regardant l'étendue de mon mal d'amour, le feu qui me dévore.
Quelle révélation j'ai recueillie de ce têteà-tête avec ton portrait î Je sais comment naissent les prières, les miracles, les cultes,
ce désir suprême de la pénétration constante de l'être adoré.
Mon agitation intime venait de ce que, depuis trois jours, je n'avais pas reçu les signes extérieurs, preuves de l'amour de mon idolâtrée.
Il y a bien paru au cri d'admiration, de
joie, de gratitude, qui m'est échappé en
rentrant ce soir, à la vue de ce magnifique
bouquet de fleurs que tu m'as envoyé. J'ai
senti mon cœur se détendre et s'épanouir
d'allégresse. Quelle haleine de vie s'est
échappée de ces roses vers mon cerveau !
\ Je t'ai vue distinctement flotter au-dessus de
l tes fleurs, chaque feuille de rose rappelant
ta lèvre embaumée et me disant que ton
) amour s'exhalait dans leur arôme.
Je les ai respirées d'un long trait, à perdre haleine, comme je t'ai respirée, te souviens-tu, Mélissandre? à la pointe de l'Es-
PAItlNNE 173
taque, devant la grande mer, par cette journée lumineuse où je m'assis à tes pieds sur les roches brûlantes? Les délicates, les éloquentes messagères que tes roses ! Je les ai mises une à une en leur vase, pour que chacune pût me faire son récit et me tout révéler. Ah ! mignonne, que tu as d'esprit, et comme tu sais inspirer aux fleurs un doux et poétique langage! Ma bienaîmée, je suis radieux, guéri, triomphant.
Quelles terribles épargnes je sens s'amasser dans mon être ! Par moments, j'ai besoin de crier ton nom. Je t'appelle en vain et je ne tarde pas à maudire le sort qui me condamne à la séparation. Je t'aime à en mourir, et j'ai besoin de retrouver ton image pour retrouver ma joie.
Ces fleurs, ta lettre exquise, m'apportent le cordial. Elles me réconfortent pour quelques heures, et pr^s la fièvre me re-
iO
prendra. C'est ta paroie, tes yeux, ta grâce, toi, qu'il me faut. Je veux te revoir et mourir.
A TIBURCE
De Vauclube.
On me remet une incomparable lettre c-^ mon bîen-aimé. Quelle page, quels accents, quel commentaire de nos derniers entretiens ! J'ai l'âpre joie de te voir souffrir de mon absence, et l'exquise douleur de souffrir avec toi. Gomme tu sais, mieux que moi, peindre ta peine amoureuse ! Tu veux donc me faire expirer d'orgueil et de plaisir? Je suis enivrée, mais vaincue par toi dans l'expression de notre amour: je ne t'écrirai plus qu'en tremblant, je me déclare indigne de répondre à de tels cantiques.
Tu peux tout traduire, tout rendre, tout
exprimer; tu ne m'as jamais rien envoyé de vibrant comme cette lettre, et j'admire en mon amant la puissance d'idéaliser et de définir ce qu'il y a de plus insondable, de plus mystérieux, de plus insaisissable dans notre passion.
Âh ! si tu pouvais lire en mon âme, si tu pouvais assister à l'éblouissement intérieur que tu y allumes !
Je ne te ferai jamais l'injure de te comparer à un autre amoureux, dans le présent ou dans le passé. Léandre, Roméo, m'apparaissent moins épris d'Héro et de Juliette que tu ne l'es de Mélissandre. J^ai l'ivresse de ton adoration. Je suis la plus captivée, la plus enchantée des femmes, et je ne crains pas d'être sacrilège en t'aimant à l'égal d'un dieu.
Reviens, je suis de retour au val fermé.
A MÉLISSANDRE
Je reçois à l'instant ta dernière lettre, et 3e pars. Je vais te retrouver à Vaucluse.
Quelles interminables confidences j aurai à te faire sur ce voyage que tu craignais tant ! Je me suis senti plus éloigné de Pgris, moins repris encore que je ne l'aurai:
cru; je ne pense qu'à toi, je ne rêve que de toi, je n'aime que toi !
Je voudrais pouvoir te peindre les merveilleux aspects sous lesquels je t'ai aperçue dans mes longues insomnies. Ce serait la véritable galerie de Diane, où l'on verrait la déesse de mon cœur dans ses plus triomphantes attitudes, depuis l'orgueilleuse et insensible chasseresse jusqu'à la tendre amante d'Endymion endormi.
Tu sors si naturellement de l'ancienne Grèce, ô païenne, que je ne peux songer à toi sans évoquer le mythe de cette religion que tu m'as apprise, hors de laquelle je ne sais plus rien adorer. Je retrouve, dans la réalité que me fait ton amour, les plus beaux poèmes de TAttique.
Je tremble d'émotion à la pensée d'être bientôt dans tes bras.
A LA MÊME Ma sublime amante,
Enfin, je t'ai revue I Je suis ivre d'orgueil et de volupté. Je tressaille encore des derniers frémissements de nos baisers. Quels cris de passion nous avons jetés tous deux en nous retrouvant I Tu es bien mienne et je suis à la fois ton maître et ton esclave ;
j'ai perdu auprès de toi la notion des choses qui se mesurent, j'ai pu mourir d'extase sur tes lèvres. Le voile du temple est soulevé, Isîs m'appartient I Ses mystères me sont révélés. Un feu sacré brûle mes artères.
A TIBURCE
Nous avons vécu ces deux journées, altérés de joie, avides de nous griser de notre ivresse, et nous n'avons adoré que nousmêmes.
Ce matin, par ma fenêtre laissée ouverte, le soleil me réveille, m'appelle à la bénédiction de nos dieux. J'admire la lumière extérieure, je m'émeus de sa beauté. Une reconnaissance infinie monte de mon cœur à mes lèvres pour le rayonnant Phébus
païenne ilO
qui donne la chaleur à l'amour, la clarté aux cieux, le vêtement de gloire aux montagnes, la transparence à Teau, la profondeur à l'espace.
Dans notre passion pour la créature, ne soyons pas ingrats envers celui qui nous inspire le plus divin des sentiments humains : l'admiration I
La main dans la main, quand tout à l'heure nous marcherons à l'ombre des yeuses et que les rayons brillants du dieu de lumière, glissant à travers le feuillage, nous poursuivront, v^ux-tu que nous nous arrêtions un moment? Agenouillés tous deux à l'entrée de la charmille qui forme l'arceau d'un temple, enveloppés des feux d'Apollon, élevons vers lui notre prière et adprons-b l
1B0 païenne
AU MÊME
Nous l'avons adoré ! Les lueurs étincelantes de ses reflets ont passé dans nos yeux, sa lumière a versé la lumière dans nos cœurs. Mêlés à la personnalité du dieu, émus de lui et de nous, notre éblouissèment s'est transformé en une impression religieuse d'une douceur incomparable.
Des extases voilées nous sont venues à l'ombre des arbres protecteurs, et nous avons joui pour la première fois de notre amour contenu et apaisé.
L'éternel renouveau fleurit en nos cœurs.
Jamais nous ne connaîtrons l'uniiormité; notre passion s'alimente à la source féconde de notre esprit ; elle prend part à la variété des choses qui nous entourent;
païenne i8V
elle vit de notre vie et ne peut cesser qu'avec elle.
Je retrouve le bouquet d'héliotropes que tu m'as donné hier et qui est resté le soir à mon corsage. L'héliotrope cueilli se fane en un instant. O miracle ! les tiges coupées de la veille sont encore fraîches. J'en glisse une dans cette lettre. Je confie à la fleur aimée d'Apollon un message amoureux, secret toujours révélé, toujours gardé :
« Je t'aime ! »
Ma maîtresse,
Voilà bien le seul nom que je puisse te donner, car je suis possédé tout entier.
Mon cerveau, mon âme, tout cet être intérieur qui était, jusqu'à mon amour pour loi.
demeuré libre, dont on pouvait seulement ravir les sens, le voilà définitivement livré. Règne sur ton amant sans partage, sans réserve, sans retour.
Tes douces lettres me promènent à travers un paysage divinisé par la présence du dieu ardent. J'entre avec toi dans je ne sais quel monde mystique où le grand silence, la solitude harmonieuse, vibrent au choc de la lumière.
Il me semble que, jusqu'à notre dernière promenade, je ne connaissais pas ta voix.
J'écoutais hier son rythme doux et sonore, qui me paraissait la voix même du paysage, du lieu, chantant l'hymne sacré au dieu de lumière.
Te rappelles-tu ce baiser si chaste sous les feux d'Apollon? Je ne sais ce que je préfère en mon amour, de mes désirs violents ou de cette possession idéale
païenne i83
OÙ je crois vraiment étreindre ton âme Je suis rentré plus heureux que je ne l'ai encore été : ivre de bonheur surhumain, j'ai longuement goûté ma félicité complète.
Puis, tout à coup, il m'a paru que je n'étais ni assez bon, ni assez grand, ni assez pur pour toi, et je me suis juré de mériter ton amour, que, peut-être, j'ai seulement conquis.
Jusqu'alors, je n'aimais que ta beauté terrestre, Mélissandre ; je t'ai vu hier une beauté céleste.
Je la fixerai sur mes toiles, car elle est plus grande encore, plus admirable que l'autre : elle est divine. Je te possède avec un visage nouveau; je respire un autre air, j'ai gravi des hauteurs sur lesquelles il n'y a que le ciel et toi.
A TIBURCE
Mon ami, il faut que vous sachiez à rin« stant la nouvelle. Mon père m'écrit qu'il part de Marseille pour Naples, où M. de Noves fait toutes les sottises du monde. Le noble seigneur joue, mène grand train, se ruine, en compagnie de sa chanteuse. Mon père désire que je l'accompagne, pour ramener mon mari, dit-il. Le ramener !
Voilà un mot dont les deux sens ne me tentent guère I Je réponds que, si j'allais à Naples, ce serait pour trouver les éléments d'une séparation. Mon père n'insistera pas.
païenne i85
A MÉLISSANDRE
Songer que tu portes un nom qui sers mêlé à quelque ridicule scandale de ville d'hiver, me trouble et m'irrite. Les amis de ton père, les tiens, sont autorisés à te protéger des ennuis que les folies de M. de Noves peuvent apporter dans ta vie; moi seul au monde, je suis réduit à Timpuîssance. Il faut que je me taise, que je me dérobe, et, si nous n'étions dans ce doux pays solitaire, je devrais, par bon ton, défendre ton mari, s'il était blâmé devant moi. Je hais cet homme auquel je n'a; jamais pu sans désespoir tendre la main, et à qui j'ai cent fois été tenté de dire :
«J'aime votre femme, et je veux vous tuer 1 »
Mélissandre, laisse-moi te confier un in-
Btant mon dôsir secret, mon vœu constant :
je donnerai ma vie entière pour qu'un seul jour tu sois ma femme.
A TIBURCE
Je rentre, je suis seule. Quelle lumière plus rayonnante encore a tout à Theure frappé mes yeux ravis 1 Que sont les merveilles du monde extérieur, la beauté des jours, la clarté des nuits, la fraîcheur des paysages^ la couleur des eaux, à côté de Téblouissement dans lequel tu m'as jetée?
Pour te peindre au vrai ce que j'éprouve, il faudrait arracher mon cœur de son en* veloppe et l'étaler ici dans sa vivante chaleur. Quelle désolation de ne pouvoir parler de notre amour qu'avec les mots habituels aux amants I J'ai comme une
païenne i87
Insurmontable aversion de l'aimer avec des paroles qui ont servi à tant d'autres avant nous. Ah I combien sont supérieurs ces entretiens muets que se donnent nos âmes sur nos lèvres unies I
C'est sous cette impression à ne nous dire rien qui vaille mon adoration intérieure»
que je sens le prix de ma mémoire, que je me plonge avec violence dans mes souvenirs. Eux seuls peuvent satisfaire les élans de tendresse passionnée de tout mon être.
A MÉLISSANDRE
Les tressaillements de ton cœur vibrent encore dans le mien. Moi aussi, j'ai besoin de me souvenir pour t'adorer comme tu es digne d'être adorée. En te quittant, je retrouve, et j'admire à nouveau les per-
fections multiples de la déesse qui règne sur mes esprits. Je me rappelle avec ravissement Téblouissante beauté de ^es formes, enveloppe animée, éloquente, de la beauté intérieure. Je me sens l'égal d'un dieu, à l'orgueilleuse pensée que tous ces trésors sont à moi.
Je n'ai jamais mieux éprouvé qu'aujourd'hui la bienfaisante influence de tes conseils.
Cette ébauche de Pétrarque, plusieurs fois recommencée, deviendra un chef-d'œuvre, inspiré, voulu pour ainsi dire par toi. Je te devrai d'avoir compris Pétrarque à travers ton jugement, comme j'avais compris Laure à travers ta beauté. Ma gloire t'appartient, car ce que j'avais conçu avant de venir à Vaucluse n'est pas comparable à ce que j'ai réalisé depuis que tu m'as doté de ton amour. Je sens toutes mes vi-
sions d*art, toutes mes puissances doublées par les tiennes.
Tu es bien, dans le sens élevé et sublime, je le répète, la maîtresse de ma vie, e guide de mes efforts, la récompense de mes travaux, et je ne veux des couronnes que pour les mettre à tes pieds.
A TIBURCE
Comme je te remercie de me faire assister au spectacle extraordinaire de tes observations sur toi-même ! J'ai parfois dans mes recherches, à tes côtés, des vues soudaines, des divinations heureuses ; mais combien tu excelles avec ton abondance, ta générosité d'esprit, à m'initier d'un mot à toutes les ressources de ton génie !
Crois-moi, n'envie rien à cet être idéal
dont tu me parlais hier, et qui ne te vaudrait pas. Cet homme qui s*en irait, à travers le monde, accompagné de son amante, butinant le miel de toutes les intelligences d'élite, serait un curieux, un maître mosaïste, mais il ne serait pas, comme toi, un artiste, un créateur. Ce qu'il y a d'exceptionnel en toi, c'est ta personnalité, ton indépendance vis-à-vis de ton art luimême. L'image nàlt dans ton esprit avec une spontanéité qui tient du miracle. N'ajoute rien à tes supériorités : tu les fausserais ; reste l'homme que te voici : tu es grand, tu es le favori des dieux ; ne cherche pas dans les autres les quantités des qualités que tu possèdes en si grand nombre. Je te le dis, il faudrait additionner bien des valeurs pour faire la somme de la tienne.
païenne i9i
A MÉLISSANDRE
Amie, j'ai pour ainsi dire à chaque heure le sentiment croissant de la prise définitive que tu as faite de mes pensers. Le résultat le plus singulier de cette in* vasion irrésistible, c'est de me rendre insatiable de travail. Il me semble que ma vie si confuse, si désordonnée, si vide jusqu'à toi, malgré ses entraîne* ments, ses tourbillons, ne date que de toi ; je n'en ai conscience qu'à travers ta possession, et je ne me suis connu moimôme tout entier qu'à partir de l'heure où je me suis donné sans retour. Je t'aime avec toute ma raison, follement. Je me trouve impuissant à calmer sans toi le be* soin de diversion morale qui me tourmente*
Je ne me sens apaisé et heureux qu'à tes côtés, dans les instants fugitifs que je peux arracher aux convenances qui t'enchaînent. Sans doute, ma joie précède nos réunions de quelques heures; mais j'emporte, après t'avoir rencontrée, cet enivrement mêlé d'amertume qui me rend fou d'orgueil, d'allégresse, de poésie et de chagrin. Je ne te possède que pour te perdre sans cesse, et ce que tu as souffert autrefois de ma longue absence, je le souffre de nos courtes séparations aujourd'hui.
Ah I je n'aurais jamais pensé pouvoir -Pire absorbé dans ton amour au point de ne regarder tout le reste de la vie que comme un insupportable néant.
Tu le vois, je fais plus que t'aimer. Je te tiens désormais pour le principe même de mon existence, et j'attends avec la
fièvre le moment où je peux me retrouver en toi.
A TIBURCE
Tu as prononcé hier, sous les rayons de notre Phébus , un mot vraiment divin :
« Je goûte le bonheur absolu I » Non, je n'avais pas rêvé d'entendre une parole d'amour plus triomphante.
J'ai dormi comme une illuminée qui a conversé avec son dieu; une paix profonde s'est emparée de moi; l'agitation de mes nuits a disparu. Ce matin,- une sérénité olympienne, la joie des Immortels, m'envahit tout entière. Je suis heureuse en nous.
A MÉLISSANDRE
La plénitude de ce bonheur absolu est telle, ma bien-aimée, que je ne sens ni ne désire rien au delà, même par ton amour.
C'est avoir couronné sa vie que d'y avoir mis cette félicité vainement poursuivie et convoitée par tant d'autres.
J'ignore le temps que me compteront encore les dieux, je ne sais quand je mourrai, mais, quoi qu'il advienne de cette heure dernière, il suffira à mon âme d'évoquer ce glorieux amour pour finir sans le regret d'une plus longue existence.
Notre passion est si élevée qu'elle semble à hauteur divine ! Elle nous grandit sans nous épuiser, nous dévore sans nous amoindrir. Elle est telle que l'ont voulue,
païenne i9S
sans toujours l'atteindre, les amants dont le nom illumine le poème de l'humanité, également éloignée des froides ou mélancoliques rêveries du platonisme et de la préoccupation dominante des exclusifs et^ par conséquent, grossiers plaisirs des sens.
Notre amour est ce que tu es toi-même, l'union accomplie de l'esprit et de la matière, dans une indissoluble et toujours sai* sissable harmonie, faisant profiter la chair des élévations et des purifications de l'esprit, vivifiant, réjouissant l'esprit des sensations et des perceptions de la macère.
En un mot, il est l'épanouissement môme de l'indivisible nature, et l'impuissance que j'éprouve, malgré ma recherche constante, à traduire la profondeur de ma joie, fait partie de l'ineffable et mystérieuse bèati* tude en laquelle cet amour me tient.
Je ne puis pas dire : a Je t'aime, » je dois dire : « Je te vis, »
A TIBURCE
Ce n'est pas de ma chambre que je t'écris ce soir. J'ai fait transporter ma table au milieu de ce petit salon où tant de nos baisers se sont envolés dans les tentures, tant de nos regards se sont fîxés dans les glaces, précieux boudoir, tour à tour meublé de ta présence ou de ton souvenir, et dans tous les coins duquel ton visage me semble caché.
La douceur de notre intimité devient de plus en plus pénétrante. Comme nous nous sommes attendris hier, dans ces quelques minutes de tête-à-tête 1 Perdue en toi la veille, il m'a semblé que tu me rapportais
une part de moi rassérénée et agrandie. Ne me garde pas tout entière, ne m'absorbe pas complètement, je t'en conjure. Ma personnalité m'est chère, pour jouir du bonheur donné et du bonheur ressenti.
Tu m'as reproché, ces derniers jours, de ne plus souffrir de nos courtes séparations.
Tu te trompes : elles me sont cruelles comme à toi. Nous vivons en une telle communion de pensées, de goûts, de désirs, que tout nous serait joie dans une réunion constante. L'inflnîe variété de notre passion nous réserve des félicités inépuisables, s'alimentant sans cesse de nos connaissances acquises, de la diversité d'impressions, de jugements, qu'excite dans nos deux esprits le contact des choses extérieures.
Notre amour s'accroît et se multiplie de tout ce qui détourne des passions ordi-
naires; notre bonheur nous attache plus étroitement aux belles amours de la nature, aux héroïques actions du passé, aux nobles prévisions de Tavenir. Ce n'est pas de Tégoïsme à deux, c'est de l'union en tout ce qui est noble, en tout ce qui fait vibrer l'intelligence, le cœur et l'esprit.
Je t'aime de meilleur en meilleur.
Je voudrais, adorable fée, te rendre la délicieuse impression que j'ai éprouvée, l'autre soir, en te retrouvant dans cette toilette de mousseline blanche.
Tu m'avais quitté brûlante, je te cherchais encore sous mes lèvres enflammées de toutes les ardeurs de la passion ; je te revois douce, reposée, rafraîchissante. Il
sortait de toi comme un souffle d'apaisement qui m'a rendu la possession de moimême.
Je venais pour te dire : a Ne nous quittons plus, je te veux à chaque heure de la nuit, du jour; loin de toi, la fièvre me dévore; je n'ai pas trop de chaque minute de mon existence pour t'adorer : pourquoi ces déchirements ? Je suis ton époux ; allons où les conventions ne t'arracheront pas sans cesse à mon amour. Je meurs si tu résistes à mon invincible désir de t'avoir à moi seul, toujours.
«Je te vois, et le calme règne en mon esprit troublé. Combien ta nature est divine en toutes ses ressources, et quelle merveilleuse poésie tu sais répandre sur les moindres incidents de la vie ! Une robe, une attitude nouvelles, et tu exprimes à l'instant une série de pensées, tu provoques des
émotions, tu fais vivre en faisant changer! » N'est-ce pas là le but même de l'amour, de toujours surprendre sans vous enlever un instant à la domination de la personne aimée, qui sait rester une à travers ses métamorphoses?
Ce qui me ravit le plus dans cette soumission de mes sentiments à ta volonté, c'est rinfinie méditation où tu me laisses chaque jour.
Je n'avais jamais aimé, puisque l'amour ne m'avait jamais fait penser ; j'ai découvert l'entrée d'un nouveau monde d'idées, la clef qui ouvre l'infini.
A TIBURCE
Encore une émotion douce. Mon amour s'est laissé poétiquement bercer, non en-
dormir. La tendresse contiendrait-elle des joies plus renouvelables que la passion? Le doux val fermé me parait infiniment doux. Je fais une halte, je me repose dans le bonheur paisible.
AU MÊME
Des cimes plus hautes se dressent, on les escalade, on franchit des abîmes plus vertigineux, on se trouve tout à coup seuls, à deux, dans des espaces où Tœil n'a plus qu'une vision éclatante et rayonnante, où Tintelligence distendue devient vague et n'a que des perceptions de largeur, de lumière, de cercle immense, où elle ne peut rien traduire par la parole, ni même par la pensée. Attachés, enlacés, confondus, nous avons été emportés vers cet
infini sublime où Ton n'a que le sentiment de Tabsorption dans un autre être et d'une fusion avec l'univers. Je suis encore une fois impuissante à analyser mes sensations.
Je les vois et ne puis les peindre, je les entends et ne puis les parler, je les éprouve et ne puis les rendre.
A MÉLISSANDRE
Hier, j'avais trouvé dans l'extase l'impersonnalité, l'anéantissement ; ce soir, j'ai été livré à tous les souffles de la passion; après une journée de joie pure, de plaisirs célestes, de félicité si haute qu'elle se perdait dans l'impalpable, j'ai eu tous les emportements d'un homme amoureux de la veille se donnant et possédant pour la première fois.
Je chante les hymnes d'Antéros, frère d'Ëros, dieu de Tamour partagé.
A TIBURCE
Les limites extrêmes de Famour, que bien des fois nous avions atteintes, nous les avons dépassées. Mais tout n'était pas sens dans notre ivresse, car les sens ont des domaines restreints, et Ton ne peut ressentir de pareilles voluptés qu'avec Tesprit. Nos sensations jaillissent bien réellement de notre cerveau et le frappent jusque dans les domaines de la pensée.
C'est un amour sans pareil, sans égal, celui qui apporte les tressaillements de l'ardente nature et les visions du Gurnaturel.
A MËLISSANDRE Ma belle Diane,
Suis-je dominé, ébloui par le rêve, ou suis-je le jouet favori du dieu malin aux flèches d^or? J'ai peine à remonter aux réalités. Je les saisis un jour, puis elles m'échappent comçie un trésor trop riche pour la largeur de mes mains. Et cependant, ma mémoire est là qui me redit une à une les adorables étapes de cette fuite pour Cythère. Je m'interroge : « C'est bien moi, non un autre, j'étais là, telle chose m'advint. » Quel magicien et quel prodigue que l'amour I II suffit de s'abandonner à lui sans réserve pour être comblé de ses faveurs, enivré de son prestige.
Il avait préparé cette lête, il nous a guî-
païenne 2Ô5
dés le long des sentiers plantés de myrtes fleuris jusqu'à la retraite dont j'ignorais l'existence, et qui pourrait bien avoir disparu depuis notre mystérieuse visite.
Et quel décor l'Amour avait imposé à la naturel As-tu remarqué le feu des étoiles, la transparence des eaux, la finesse et la profondeur des ombres, tout, jusqu'au silence sidéral qui nous enveloppait, portait la marque du dieu, et révélait sa présence en ta faveur.
Non, tu n'es plus Mélîssandre ; c'est Diane elle-même qui a quitté ses royaumes d'azur et de feu pour venir dans mes bras.
Je ne crois plus qu'à cette apparition. Je bénis, j'appelle ma déesse. Je la supplie de pardonner à la folle ardeur de son berger.
A TIBURCE
Je suis Diane, sœur d'Apollon. J'ai gravi le Latmus pour dérober un baiser aux lèvres du berger; mais le berger s'est réveillé, ou n'était point endormi. Endymion, qui surprend doucement, m'a surprise, et m'a rendu, pour mon seul baiser, des baisers nombreux.
A MELISSANDRE
Vous me priez, madame, à la façon du xviu® siècle, de faire votre portrait; le voici. Vous réclamez de moi la vérité; j'aurai, certes, autant de fierté à vous la dire que vous aurez d'orgueil à l'entendre. Vous sa-
vez, par avance, le plaisir que je prends et goûte plus vivement tous les jours à sonder, analyser, scruter votre nature puissante et variée.
Je commence donc.
Il ne peut y avoir pour moi de charme plus grand, après celui d'avoir peint ma maîtresse, que de l'évoquer et de la décrire.
Je la présente :
Elle est haute, sans être grande. Elle est blonde, sans que la nuance de ses cheveux soit trop ardente, quoiqu'elle tienne ses aïeux de la noblesse vénitienne. Elle est belle, et cependant elle sait être toujours jolie; ses yeux d'azur, brillant à leur ordinaire» ont la faculté, comme l'Adriatique, de paraître tour à tour, selon les passions qui l'agitent, bleu profond, vert marin, couleur d'améthyste, et, si elle brûle
de colère, ils deviennent subitement plus noirs et plus étincelants que les diamants de rOural.
La merveille de son visage, c'est Técrin joyeux de ses dents qui étale, sous un nez railleur et fin, les plus laiteuses perles du monde.
Sa démarche est à la fois d'une reine et d'une prêtresse. Elle commande ou attire, par la simple façon dont elle fait un pas.
Elle ne paraît jamais apprêtée, si riche que soit le costume qu'elle ait jeté sur son beau corps. Drapée en statue, elle rappelle tantôt Junon, tantôt Cyprîs. Le rêve, c'est de l'arracher à son piédestal et de l'attirer sous les saules.
Que dire du moral, de l'être intellectuel, de son imagination, de sa verve, de son cœur, de son caractère? Il faudrait dépeindre cela sous tous les aspects divers de la
nature humaine, dont elle est une copie multiple.
Le trait dominant de son esprit est de tout poursuivre, de tout savoir des choses qui touchent à Torigine, à la composition, à la distribution des forces dans la nature.
Elle a rintuition autant que la passion des connaissances et des idées générales.
C'est par ce côté qu'elle échappe au féminin, qui retient presque toujours exclusivement le menu et le terre à terre. Elle est homme, comme Prométhée, à voler le ciel pour lui arracher une théorie ou une méthode.
Ce qui surprend, c'est qu'au milieu de ses curiosités, de ses emportements de savante, elle conserve son beau langage de grande dame, qu'elle s'intéresse à tous les caprices, à toutes les fantaisies de l'art et de la mode. Elle sait mettre de la co-
quetterie jusque dans les audaces de sa pensée.
Elle joue, comme Gélimène, avec les cœurs, mais derrière ses coups d'éventail on sent toujours la bonté, la mansuétude.
Si elle est coquette avec un adorateur, elle ne trompe pas celui qu'elle a choisi pour amant. Elle est trop passionnée pour n'être pas fidèle. Ceci vient de ce que l'amour n'est entré dans son cœur qu'après avoir traversé son esprit, et ses sens ne se sont éveillés que sous le rayonnement de son intelligence. Elle a aimé après avoir compris.
Elle avait le choix : tomber dans le nirvana de la nature ou dans les bras d'un homme fait et préparé pour elle. Elle l'a trouvé, elle l'a voulu, elle l'a saisi, elle le tient pour le bien et pour le mal ; elle pourrait le pousser à la folie, elle préfère l'acheminer à la gloire*
A TIBURCE
J'ai relu cent fois ce portrait. Je me plais, jugée ainsi. Me voilà grandie par ta pensée, comme j'ai été embellie par ton pinceau.
Ce soir, après t'avoir quitté, je me suis plongée en mes souvenirs, abandonnée au courant de mon amour; il m'a semblé que je me noyais dans ses profondeurs. Délicieusement engloutie, j'ai perdu un instant la connaissance de ma personnalité, sans perdre la conscience de mon bonheur. Revenue de cet évanouissement, j'ai cru que je t'aimais pour la première fois et j'ai ressenti des joies renouvelées et des joies nouvelles.
Je me répète combien nous sommes for»
tunés. Si tout à coup nous étalions nos
richesses sous les yeux des autres, quelle misère effroyable apparaîtrait aux yeux de ceux-là mêmes qui se croient les plus favorisés I O mon bien précieux, mon incomparable amour,avecquelle jalousie je te cache!
Tu me demandes de t'envoyer,en échange de mon portrait, Tun de mes chants orphiques. J'évoque Apollon, maître des chantres, conducteur des muses.
« Je chante, parmi les zéphyrides, Carpo, fille de la douce Ghloris, légère, aimable, voluptueuse, adorée de tous les mortels, qui chasse, durant les jours printaniers, Fardeur brûlante de Mesembria.
« Carpo, qui réveille les grâces alanguies, soulève, discrète, les draperies sur la poitrine des vierges songeuses, fait chanter aux hamadryades leur plus harmonieuse plainte, dans les branchages alourdis par les feuilles épaisses.
« Fille de Zéphire, toi qui frissonnes sur les eaux et sèmes à leur surface des rides amollies, toi qui courbes les épis d'or et les balances, toi qui te joues sur les fleurs éclatantes et disperses leurs parfums, zéphyride, Carpo bienfaisante, messagère aérienne, .emprunte à ton père ses coursiers rapides : Kanthus et Ballos ; cours vers mon bien-aimé, caresse ses lèvres, recueille ses baisers, puis, apporte-les moi, doux comme le sucre que Fabeille goûte au fruit mûr des grappes. »
A MÉLISSANDRE
Je suis à peine éveillé qu'avec les rayons du jour, la lumière de ta lettre me frappe et m'illumine.
^i4 païenne
. ««•«vo^-.*.
Brillante aurore, dont les doigts de rose m'ouvrent les portes du ciel!
A TIBURCE
Notre royaume est-il assez de ce monde!
Qu^l déû, par mon amour jeté, aux lamentations religieuses ! Que de joies dans cette vallée de larmes!
Pourquoi notre bonheur ne serait-il pas éternel, puisqu'il s'alimente, se nourrit et s'accroît incessamment de nos diverses et communes passions ? Nous n'avons rien à en regretter, nous ne pouvons en rien retrancher. C'est sa force et sa grandeur d'être aussi désordonné dans la sensation que calme et résolu dans les choses de l'esprit.
Quoiqu'en apparence, et par rapport aux heures changeantes, il semble aller du phy-
sique au moral, pour de là revenir à des entraînements amoureux, il est toujours un, identique à lui-même, et les désirs qu'il provoque n'ont d'autre impulsion que la communication intellectuelle de nos âmes.
Pour le changer, l'amoindrir, l'étouffer il faudrait changer nos cerveaux, nos idées, nos aspirations mêmes. C'est l'amour complet; par ce suprême caractère, il est toujours nouveau, toujours contraire à ce qu'il avait le devoir de remplacer et de faire oublier.
A MELISSANDRE
Quel repos divin ! La paix semble être à tout jamais avec nous. Des chaînes plus nombreuses nous attachent, mais ce sont des chaînes faites avec les fleurs les plus
rares. Combien notre entente est définitive!
Dans nos discours amoureux, plus rien d'éclatant, Tharmonic en sourdine, à peine quelques coquetteries d'esprit. Non, l'ennui ne naîtra jamais d'un sentiment que n'a point encore effleuré l'uniformité.
J'ai cependant un reproche à te faire. Tu te préoccupes trop des voyageurs de Napies. Mes dernières lettres m'assurent que l'arrivée de ton père a fait cesser les folies de M. de Novcs.
A TIBURCE
Hélas! non, la paix n'est pas à tout jamais avec nous. Tu étais bien mal informé par tes lettres. Mon père, découragé, indigné, vient de rentrer celle nuit. Il a laissé M. deNoves à ses excentricités, se sauvant
pour ne pa% être témoin de quelque scandale* Ce gendre dont il fallait respecter le nom, pour lequel on me prêchait Findulgence, est devenu un criminel qui doit être châtié, ou par la justice des hommes, ou par celle des dieux.
Mon père n*a senti Toutrage que bien tard ; il y a longtemps déjà que, moi, je ne le sens plus. Je m'étais, depuis quatre années, si complètement reprise, j'avais si résolument détaché tout lien, qu'il n'y avait pas, entre M. de Noves et moi, un seul ûl à rompre.
Je ne suis ni plus ni moins libre parce qua ceux qui m'avaient engagée se dégagent. Tout était brisé de ce qui avait dû êtru brisé.
J'ai eu le cœur bien iriste en iexquiitaai sans avoir pu te dire un mai dUntime reconnaifisanoe pour ta lettre mï iière. Je la relifi, essayant de surmonter d'ennui de cetie longue séparation. Jlmagine qu'il y a un an que je ne t'ai parlé, «et cette heure paffîée auprès de toi et de ion père me semble appartenir à une vie antérieure et déjà bien reculée.
Enfin je v^aîs le revoir, Une dans tes yeux, peut^ôtve arracher im baiser à tes adorables lèvres.; mais, par cette lettre, je veux te laisser une trace de mes regrets, qui te rappelle après mon départ qu'à la maison de Pétrarque on désire follement la venue ce soir.
De nous deux, c'est toujours toi qui montres la plus grande fermeté d'esprit et de caractère, qui prononces les plus nobles paroles et qui excelles à trouver les mots qui m'apaisent et me consolent.
Aussi, je t'aime comme le secret de mon courage.
A LA MÊME
Le-senthnetit qui me domine de plus en plus, à mesure que mon amour s'amassent croît, c'est la fermeté d'esprit. Tu versds è plaisir la sérénité Taillante. Quel amour «st le tien ! Fait de passion, de bravoure, on se sent grandir à son contact, et je te quitte toujours meilleur, pllus 'résolu, plus confiant, ^u alevines l'état de mon cœur ^
lu y verses le baume qui réveille et calme à la fois.
Je suivrai ton dernier conseil, qui était an doux reproche. Puisque je te vois moins souvent, je travaillerai davantage. Je te dois de te mériter et de le ^ \,îjner heure par heure. Tu n'es pas comme les autres femmes, dont on peut s'assurer la tendresse d'un seul coup ; tu offres tous les jours des trophées à enlever, tu veux être sans cesse ravie à nouveau. Je te l'ai dit très souvent : tu n'es jamais la même. C'est pour ce perpétuel inconnu que je te cherche. Tu peux prodiguer à ton élu des récompenses toujours inattendues. Je t'aime comme la femme toujours convoitée. Aussi tes caresses, tes aveux m'enorgueillissent comme une virginité que je t'arrache.
Tes prodigalités sont sans danger, parce que tes richesses sont inépuisables.
Je l'ai vue te promener seule hier dans tes jardins parfumés. Tu devines quelles folles rêveries sont venues hanter mon cerveau.
Vingt fois j'ai voulu courir à toi, le surprendre; mais j'ai crainl l'arrivée de ton père et j'ai agi sagement, car, un moment plus tard, il le rejoignait.
Être seul avec toi seule I Quand donc viendra le temps du bonheur ininterrompu ?
Nous avons tous deux aujourd'hui le même dieu; la même destinée nous a rapprochés. Apollon et l'avenir nous doivent la suprême joie de la possession entière. A quel prix? Je ne sais. Il me semble que je connais létaux de cette faveur, je te l'ai plus d'une fois confié; c'est l'insatiable désir de te gagner qui me donne, à certains jours, celle passion du travail, de la forlune, de la gloire Je voudrais être assez
grand pour l'honorer, assez fort pour te prendre.
A TIBURCE
Mon père m'a déclaré, ce matin, que nous allions quitter Noves, que je ne pouvais habiter chez mon mari, après sa conduite à Naples. « Que se passe-t-il donc de nouveau? » ai-je demandé,
— Des choses telles que la ruine, la saisie prochaine du château, me fuWl répondu ; la vente des terres a déjà commencé.
— Je regrette de n'avoir pas été prévenue plus tôt, ai-je dit froidement ; mais il est temps encore, j'imagine, de tout reprendre, de tout acheter.
— Quoi ! tu songerais à garder ces lieux
PAIEJNNE 223
témoins de tes douleurs, de tes humiliations?
— Je veux posséder Noves, et je raurai. »
Ma bien-aimée, ta lettre me cause une véritable angoisse. Oui, je t'en conjure, garde Noves, laissons à notre amour son cadre. Les nymphes de la fontaine, le dieu de la source, nous puniraient de les quitter.
A TIBURGE
La seule chose intelligente que je doive à mon père, c'est de m'avoir fait faire un
contrat féroce, de m'avoir mariée sous le régime dotal. Je puis donc disposer de ma fortune à -mon gré.
Donc, le château, la plupart des terres, .
sont aujourd'hui à moi. Il n'a tallu qu'une simple dépêche de mon père à M. de Noves.
Voici la réponse : « Faites-moi tenir l'argent au plus vite, j'en ai besoin pour me distraire. Sachant Noves à Mélissandre, je ne me crois plus le droit d'y retoump»*.. »
Ami, ce mot me délivre; je suis plu» que jamais à loi.
Le retour de l'anniversaire qui te donna, il y a vingt-sept ans, à l'admiration des hommes, te paraît-il plps doux aujourd'hui ? Penses-tu que, dès ta naissance, il
n'y avait pas sur ton berceau Tétoile qui devait me guider vers toi? Cet anniversaire est le mien. La nature a formé pour moi» ce jour-là, l'être supérieur qu'elle me destinait, que j'ai cherché vingt ans à travers les traditionnels mile è ire.
Rien ne prépare mieux à la suprême jouissance de l'amour éternel <jue ces plaisirs aussi vite délaissés qu'ils ont été poursuivis. Je te le dis avec un mélange de confusion et d'ivresse, c'est pour avoir été si longtemps sceptique, léger, libertin, que je goûte profondément les joies de la conversion, de l'inflexible attachement, de la possession unique, sans lendemain.
Je t'aime, je te bénis. Tu as dépassé tous mes rêves. Je te dois les sublimes vertiges de l'amour infini. Tu m'as revivifié.
Je ne suis pas seulement ton pieux adorateur, je suis ta créature.
Toi et moi ! Songe à ce que ces deux mots sont pour chacun de nous.
A TIRURCE
Ma fenêtre est ouverte. Il est neuf heures du soir. Je rends grâce aux dieux dé m'avoir donné ton amour. Je f évoque, tu viens> et je suis avec toi, penchée sur tes baluatres, ma main dan» la tienne» mon front à laj hauteur de tes lèvres.
Le eiely d'un bleu sombre, se creuse audessus des jardins et se courbe à Thorizon pous envelopper nos collines blanches. La Sorgues murmure je ne sais quoi entre ses rives. Le rossignol chante, la brume bkn^ che passe en effleurant Fean. louM cet» mm semble amoureux
Ariémis éclaire la voûte da ciel et le seiiL gonflé de la terre. Je regarde la déesse blonde qui préside ans ewbraseementsr confos- de la nature dans la nuiL Elle me baigne de sa clarté pâle et je la prie dft noua- être £a¥orafale«. Arténris nous aiBa»aBffC9S:]B0Înade.feu que: Phébus^ mais tu sais combien elle nous protège; C'est elle qui dirige Tamour vers les sphères lumineuses et le fait entrer sous les signes du soleil.
AUMÊ&iK
Je.faai& Gâ moi de conyfiimQa.q]ie tu. me cépètÊSiaan& cesse. A.qjLiûidi}Bis.e&-tui coav* vertL?. A. Uabstiuisnce? Permets cpie j^en.
doute. Â.la fidélité? Je disioite*
A&rtu peidu; pour me le sacsifier, le
228 PAIENNH
goût des plaisirs variés, du divers, de la fantaisie? Un don Juan est-il converti, parce qu'il trouve dans une femme ce qu'il cherchait dans toutes? Non : il est simplement fixé.
Tu n'es fidèle à ton amour que parce qu'il est infidèle à lui-même, que son attrait inè* puisable est l'imprévu.
Moqueuse I Je ne puis attendre à ce soir pour te conter le plaisir que me fait tonbillet. Quelle devineresse j'ai pour amoureuse f Quelle magie tu sais apporter dans les plusr fines nuances de la passion ! Tu me connais et m'expliques mieux que je ne le puis moimême. Oui, c'est être infidèle à l'aniour de
la veille qu'être fidèle à ton amour présent. Je désire sans cesse à nouveau te revoir et j'emporte de nos rencontres une émotion toujours autre. Je vois dans tes yeux des rayons changeants, le sourire de tes lèvres est plein de surprises; ton àme varie chaque jour, ton esprit, ton cœur ont des inconnus à me rendre fou. Tu résumes, tu épuises, tu termines en toi le féminin..
C'est à travers toutes ces incarnations que je t'adore, que je brûle pour Mélissandre de tant de feux.
A TIBURCE
Je suis allée par les chemins, lisant et relisant ta lettre ardente. Je me suis enivrée d'elle et des acres parfums des pins chauffés par le soleil.
Je marchaisr caveloppée de cayons ; je pespiraia la flftmme brûlania d'Âpellon, et ses £fiux me semblèrent mêlés pour lai première tûis k tea feux. L'époux céleste* <p»* je m' étais domié avant de te connaltne pno^ nait ta fiacme terresAce, «t je te voyais divÎK nîsé en:luLA.eememenl9uneimageétrange^ passa devant mes yeux: HL de Nowea^ m'appamt bleaaé à mort^ la poitrine, omh veite^ sangianfcfr. Elstr-ce une visionjenveyée par la Pyiàkai? Je me jeiai à genoux, priaii mon dieu. Il m'apaisa, et je ma rete^sa.
Le ciel me parut plus bleu, et mes pensées toutes d'or. Je m'assis à l'ombre, près de la Sorgues, qah nL'envoya sa fraîcheur délicieuse. Je regardai la transparence de l'eau, qui se bcisaiL en écume blanche au milieu des roches;, lès mousses verfaesi tantôt échevelëes dsuis las toudûlloois^ tantôt démêlées par le. cousant. La rteièce,
silencieuse dans la grande masse lourde de l'écluse, glissait presque immobile, puis redevenait bruyante aussitôt délivrée.
Le chant des fauvettes, la voix de l'eau, berçaifint mon rêve; Fespérance m'était venue, et je songeais à la vie pleine de tous les bonheurs, à toutââ les joies fiéres que nous aurions si j'étais libre.
A. MÉLISSAMDRË
Ce que tu m'écris me rend foa; je ne suis plus le maître de m^s emportements vers toi. Je voudrais t'apparlenic toul entier, t'avoir sans fin^ sans trêve, san« repos, travailler, vivre à tes c6té&.
A TIBURCE
La nouvelle que reçoit mon père est extravagante. M. de Noves lui demande de venir l'assister dans une affaire grave. Il le supplie d'apporter à Naples, dimanche, le prix tout entier du château, des terres, de réaliser à Marseille, en deux jours, la somme de mon achat. Quel conseil donner à mon père qui hésite, lassé de toutes ces aventures?
Je t'ai quitté un moment, appelée par Toncle de mon mari, son tuteur, qui arrive d* Avignon, et vient chercher mon père.
Tous deux partent pour Naples. Il s'agit d'une assez vilaine affaire de jeu.
AU MÊME
Quelle œuvre merveilleuse que ta Vénus Uranie ! Tu es un grand amoureux^ mais tu restes un grand artiste. C'est un amour béni que celui qui assouplit le talent^ affine Fesprity en augmente les vigueurs, qui excite les nobles ambitions, ajoute des flammes au feu dont on brute pour Tart, et double la passion du beau.
Je mourrais plutôt que de t'amoindrir. ' Quelle fierté j'éprouve en t'admirant I Je médis que je t'ai connu célèbre et que j e (ai fait grandi \ Plus mon amour t'enchaîne, plus ton ? génie se dégage.
Tu répands sur tes œuvres la moisson que tu récoltes en nous.
A MÉLISSANDRE
Ta fierté de moi fait mon orgueil. Te direà quel point, durant mon travail, ton souffle invisible, ton inspirai^'on toujours présente, ont soutenu mes forces, animé mon courage, c'est payer le tribut de reconnaissance infinie que je dois à ton amour.
Je ne t'ai jamais tant adorée que ces derniers jours, où j'ai voulu faire sous tes traits la Vénus céleste*. Cette évocation intérieure de toi me ravissait. Sois certaine, 6 ma belle déesse, qu'il ne s'est pas écoulé une seule minute où ton amant» le pinceau à la main devant ses ébauches, n'ait laissé voler son âme vers toi pour revenir fbrti*-
païenne 2'^t
Qée, épurée, ennoblie par la pénétration de ta pensée.
Notre amour si jeune est puissant. Quelle valeuB j'y ai puiâéel Sans toi, sans ce fluide que tu m'envoies à travers notre étroit royaume, la lassitude m'eût envahi. Toi seule as pu m'épargner l'incertitude, le découragement. Si j'ai triomphé de mes doutes d'artiste, c'est parce que je voulais conquérir ton admiration. Aussi, que de grâces j'ai à rendre à mon amante pour ses conseils, pour ses sacrifices à mon travail, qu'elle arrache et impose à son amour ! Si tu pouvais voir de teis yeux l'attendrissement qui me saisit à la réception de tes lettres, tu t'applaudirais des indulgences de ces derniers jours, et tu sentirais que ton esclave n'est jamais plus tien que lorsqu'il semble te préférer sa gloire.
Ah ! que je t'adore, Mélissandre ! et
comme je sens que j'aime la plus incomparable femme qui ait orné le monde jusqu'à nous !
Ma dévotion à ta beauté idéale et réelle croit chaque jour.
J'essaye en vain d'exprimer avec éloquence ce qui jaillit en moi de tendresse, de passion violente, d'adoration religieuse pour toi, ma bien-aimée. Je ne suis jamais parvenu à te dire, encore moins y parviendrai-je maintenant, à quel point mon amour dépasse ma conception. Je t'aime de toutes les forces de mon âme, de toutes les admirations de mon esprit, avec toutes les gratitudes de mon cœur et tous les désirs de mes sens.
Pour mériter une louange de toi, un regard de tes yeux, un baiser de tes lèvres, je soulèverais le monde, je fixerais l'infini. Jamais femme ne fut idolâtrée comme
toi. Je ne puis ajouter à mon amour que de l'amour, et encore de l'amour I
A TIBURCE
Je reçois une dépêche de mon père et j'apprends la mort de M. de Noves, tué en duel. Apollon est-il dieu? Serai-je ta femme?
PARIS. — TMP. GOtJPY ET JOURDAN, RUB DE RENNES 71.
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UKIV. OF MICH.
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