LE DISCOURS DE BLAIRGOWRIE
SO septembre 1863.
Le discours prononcé le 28 septembre 1863, au banquet de Blairgowrie, par lord John Russell, est moins un discours qu'un refrain, car ce sont toujours les mômes mois revenant à la fin de cbaque couplet ; c*est à peine si ceux du couplet changent.
Ce qu'il avait dit vingt fois, lord John RussoU le répète une fois de plus.
Il a dit :
« J'ai dëclarë, à ma place au Parlement, et je conserve toujours cette opînioD, que ni les obligations de l'Angleterre , ni son honneur, ni ses intérêts n'eiigent que nous fassions la guerre pour la Pologne. »
C'est très-moral de flélrir le droit de conquête et le partage de la Pologne, ainsi que lord John Russell Ta fait le verre en main dans son discours; mais que d'abord le gouvernement britannique donne à ses paroles la sanction de ses actes! qu'il cesse de régner sur l'Irlande, vaincue pour la dernière fois en 1796 — il n'y a que soixante-sept ans — par le droit de conquête, par le droit de répression, par le droit de compression ! qu'il restitue Gibraltar à l'Espagne ! Si le gouvernement britannique ne fait pas cela, alors que lord John Russell se taise. Il est des situations où il ne suffit pas de s'effacer, où il ne suffit pas de se contredire pour s'excuser, où il ne suffit pas de l'honnêteté du langage sans l'honnêteté de la conduite. Que vaudrait le plaidoyer d'un voleur accusant un voleur ? Celtii-là, avant de plaider contre eelui-ci, ne devrait-il pas commencer par restituer tout ce qu'il aurait dérobé?
M. Paulin Lîmayrac signe en ces termes l'acte mortuaire des traités de 1815, condamnés par lord John Russell :
n La déclaration du comte RaueU, en dépit de quelqoes feuilles, nous paraît très-sérieiise , et nous croyons que les traités de 1815, relativement à la Pologne, n*ont jamais été aussi près d'être annulés. Ib ne sont pas encore enterrés, mais ils sont morts.
» Signé : PAUtui limatrac. »
Le bel acte, la grande victoire que l'annulation du peu qui reste des traités de 1815, mis en lambeaux par la séparation de la Belgique et de la HoUande en 1831, par Tincorporation à TÀu triche de l'État de Cracovie en 1846, par le rétablissement de l'empire en France en 1852, par Tannexion au Piémont de la Lombardie, de la Toscane, des Deux-Siciies et d'une grande portion des États pontificaux en 1859, etc.! Cette annulation , c'est tout ce que souhaite la Russie. Cette opinion n'est pas seulement la nôtre, elle est également celle du comte de Rechberg, rapportée en ces termes par le Journo/ des Débals, sur la foi de son correspondant de Vienne :
<c Lord Bloomfield a été chargé par lord Russell de faire part de son projet au comte de Rechberg, lequel Taurait formellement repoussé, ne voulant rien admettre qui pdt affaiblir l'autorité des traités de 1815. Le comte de Rechberg aurait même dit à lord Bloomiield que ce serait entrer dans les idées du cabinet de Saint-Pétersbourg que de nier aujourd'hui la valeur de ces traités et par eonaë» qnent la valeur des obligations que la Russie y a contractées , et que le cabinet de Saint-Pétersbourg serait charmé que l'on prît à Londres on à Vienne l'initiative d'une déclaration de cette sorte, qu'il ne voudrait pas prendre lui-même, mais dont il ne manquerait pas de profiter. »
Il n*f a plus qu'une seule puissance qui demeure liée par les traités de 1815, c'est la Russie. Annulez ces traités, enterrez-les, puisqu'ils sont morts, mais ne vous vantez pas d'une annulation qui fait tomber de vos mains le tronçon d'épée qui vous servait d'arme contre le prince Gortchakoff.
0 mon fils, eti dit le chancelier Oxenstiern s'il eût vécu de notre temps, combien peu d'esprit gouverne le journalisme, alors même que c'est M. Paulin Limayrac qui commente les paroles de lord John Russell!
UN SSSAI
1er octobre 1869.
La France oppose au discours si péremptoire, prononcé par M. Billault le 6 février 1863 devant le Corps législatif, le passage suivant, extrait de son discours du 19 mars devant le Sénat :
«r La question de la Pologne est éminemment européenne. Nous n'y avons nî une politique particulière ni une action isolée; elle intéresse et oblige autant les autres puissances qne nous. Elles se doivent à elles-mêmes (si elles ont le sentiment du bon, du droit, du juste, de la civilisation), ettes se doivent à elles-mêmes de se joindre à Bons, et, pratiquant avec nous celte politiqui à la fois pacifique et libibau» D*£SSAY£R défaire comprendre à la Russie et à la Prusse leurs vrais intérêts et les nôtres, en leur expliquant ce que Thumanité, la paix de TËurope, la nécessité leur imposent de fklre par eUes-mémes.*.
» Là est le commencement d'une œuvre diplomatique sur laquelle toute parole serait aujourd'hui imprudente et prématurée. »
Dans ce passage qui nous est, on le croit, si victorieufiement opposé, qu'y a-t-il qui contredise le discours du 6 février, même le discours moins catégorique du 19 mars? A quelle politique M. Billault fait-il appel ? Est-ce à la politique comminatoire? est-ce à la politique martiale? Non; c'est à la POLITIQUE à la fois pacifique et libérale. iiOin d'engager la France, M. Billault prend, au contraire, le plus grand scûn de la dégager, en déclarant que dans la question de Pologne, la France n'y a < ni tine politique particulière ni une action » isolée » ; il circonscrit en ces termes l'œuvre diplomatique : « ESSAYER de faire comprendre à la Russie et â la Prusse^ leurs » vrais intérêts.., »
S'est-on borné à un essai? N'est-on pas allé inconsidéré-
ment dans la fixation des Six Points jusqu'à une intervention,
jusqu'à UNE INGÉRENCE T
Si les dépfiches de M. Drouyn de Lhuys n'ont pas été plus loin que les discours de M. Billault, si le gouvernement français n'a pas dépassé les limites d'un essai » alors nous avons raison plus encore que nous ne le pensions, quand nous avons dit, répété, soutenu que l'honneur de la France n'exigeait pas d'elle qu'elle entrât en guerre contre la Russie, son alliée naturelle.
Nous avons essayé Affaire comprendre au pape us vrais miérets, et nous n'y avons pas réussi. Avons-nous évacué Rome?
Nous avons essayé Affaire comprendre aux deux présidents Abraham Lincoln et Jefferson Davis leurs vrais intérêts, et nous n'y avons pas réussi. Avons-nous forcé le blocus plus ou moins effectif, et chargé nos vaisseaux du coton qui manquait à nos filatures ?
Qui dit ESSAI dit tentative dont le succès est douteux.
La France n'est pas tenue d'être plus russe que la Russie et plus prussienne que la Prusse. Si la Prusse et la Russie, averties, nnéconnaissent leurs vrais intérêts, tant pis pour elles; cela les regarde plus que nous.
La France, en terminant, se félicite de ce que l'œuvre diplomatique, si elle n'a pas entraîné la Russie, a « soulevé l*opinion». Nous ne saurions partager la satisfaction que H. de la Guéronniêre ressent à cet égard. H y a des espérances qu'il est bon de ne jamais faire naître , ce sont celles qui doivent être déçues. La Russie était en voie d'améliorer le sort des Polonais; elle n'avait donc pas besoin que l'Angleterre , l'Autriche et la France exerçassent sur elle une pression qui, au lieu de la faire avancer, l'a fait reculer.
La preuve que cette pression a été fâcheuse, c'est qu'aussitôt qu'elle aura cessé, la Russie, qui a reculé, avancera et tendra une main libérale à la Pologne apaisée.