PERSONNELLE
Selon nous, il n'y a plus que l'empereur des Français qui, par sa parole, puisse honorablement dégager la France et sauver du naufrage la diplomatie à bout d'efforis et n'ayant plus ni agrès ni boussole.
En toutes circonstances, l'empereur a expressément revendiqué la responsabilité suprême, qu'il s'est expressément réservée par Tarticlc 5 de la Constitulion , ainsi conçu : € L'empereur est responsable devant le peuple français, » auquel il a toujours droit de faire appel. »
S'il y eut jamais une circonstance où il était aussi délicat que difficile de revendiquer cette responsabilité sans courber sous son poids, ce fut au retour inattendu de l'empereur en France après la conclusion si subite de la paix de Villafranca, paix qui commença par n'être comprise ni approuvée par personne.
Quel langage tint l'empereur ?
Essaya-t-il d'éluder, d'atténuer, de pallier les objections ? Non, il alla franchement au-devant d'elles, la voie émue, mais la tête haute.
Rappelons ici le discours que l'empereur prononça en ces termes, le 20 juillet 1859, en recevant au palais de Saint- Cloud les grands corps de l'État :
ff Messieurs,
» En me retrouvant au milieu de vous qui, pendant mon absence, avez entouré l'impératrice et mon (ils de tant de dévouement, j'éprouve le besoin de vous remercier d'abord, et ensuite de vous expliquer quel a été le mobile de ma conduite.
» Lorsque, après une heureuse campagne de deux mois, les armées française et sarde arrivèrent sous les murs de Vérone, la lutte allait inévitablement changer de nature, tant sous le rapport militaire que sous le rapport politique. J'étais fatalement obligé d'attaquer de front
un ennemi retranché derrière de grandes fortereMCS, protégé contre toute diversion sur ses flânes par 1« neutralité des terrilaires qui l'entouraîent; et, en commençant la longue et stérile guerre des sièges, je trouvais en tàce l'Europe en mrmes, prèle soit à disputer notre succès , soit à aggraver nos revers.
9 Néanmoins y k diflkulté de l'entreprise n'aurait ni éliraslé ma, résolution , ni arrêté l'élan de mon armée , si les moyens n'cuisciu pas été hors de proportion avec les résultats à atteindre. U fallait se résoudre à briser hardiment les entraves opposées par les territoires neutres et alors accepter la lutte sur le Rhin comme sur l'Adige. Il fallait partout franchement se fortifier du concours de la révolution. Il fallait répandre encore un sang précieux qui n'avait que trop coulé déjà : en un mot, pour triompher, il fallait risquer ce qu'il n*est permis à un souverain de mettre en jeu que pour Tindépendanoe de son pays.
a» Si je me sois arrêté, ce n'est donc pas par lassitude ou par épiii* sèment, ni par abandon de li noble cause que je voulais servir; mais parce que , dans mon coeur, quelque chose parlait plus haut encore : l'intérêt de la France.
» Croyea-vo«s donc qu'il ne m'en ait pas coûté de mettre un frein à l'ardeur de ces soldats qui^ exaltés par la victoire, ne demandaient qu'à marcher en avant?
» Croyex-vous qu'il ne m*en ait pas coûté de retrancher ouvertement devant l'Europe de mon programme le territoire qui s'étend dm Mincio à l'Adriatiqne?
» Groyes-vous qu'il ne m'en ait pas coûté de voir dans ces cœurs honnêtes de nobles illusions se détruire , de patriotiques espérances s'évanouir?
» Pour servir l'indépendance italienne, j'ai fait la guerre contre le gré de l'Europe; dès que les destinées de mon pays ont pu être en péril , j'ai fait la paix... »
Rappeler ici les termes de ce discoars suffit pour qn*on voie tout de siiiCê par quel discours semblable la req[>oii8abilité de l'apaisement de la Pologne pourrait passer tout entière des épaules de la France sur les épaules de la Russie.
Les bonnes raisons» les raisons décisives ne feraient pas défaut à ce discoars. Elles.se pressent sous notre plume si vivement, si abondamment, que ce n'est pas sans peine que nous les écartons ; mais leur ouvrir un passage, ce serait risquer de gêner Tinitiative impériale ; ce serait nous exposer à manquer le but que nous visons.
Nons nous abstenons donc, par des motifs de déférence et de convenance que nos lecteurs apprécieront sans que nous ayons besoin d'y insister.
On peut s'en rapporter pleinement de ce qu*il conviendrait de dire, s*il le vent dire, à l'empereur, qui semble puiser dans la condensation et l'esprit du silence la force et le génie du discours. Nul ne dira ce qu'il y a à dire en termes plus dignes, plus nobles, plus fermes, plus justes.
Ce discours, tel que nous le concevons, ne rendrait pas seulement à la Pologne le service de la délivrer d'illusions plus cruelles que les rigueurs russes : il rendrait aussi, en France, aux questions sérieuses le service de les délivrer enfin de cette phraséologie nauséabonde et parasite qui, depuis huit mois, empêche qu'on ne s'occupe d'elles.
Aussi appelons-nous de tous nos vœux un discours qui efface l'action commune sous l'action personnelle, comme l'action isolée vient de s'effacer sous l'action commune.
l'action isolée, c'est la coalition probable; c'est la guerre avec tous ses hasards et tous ses risques.
l'action commune, c'est l'impuissance certaine ; c'est l'avortement inévitable.
l'action personnelle, c'est l'empereur de Russie pris au mot par l'empereur des Français ; c'est Napoléon III disant à Alexandre II : Vous prétendez que c'est l'action commune qui vous a empêché et qui vous empêche de traiter la Pologne avec les égards dus à une nation qui a été partagée, mais qui n'a pas été conquise, qui n'a pas été vaincue... Je prends acte de votre déclaration conçue en ces termes, et je retire en conséquence la parole aux sympathies de la France pour une cause qui n'a jamais cessé et qui ne cessera jamais de lui être chère; à l'action commune, je substitue l'abstention motivée*
Disons-le: l'abstention ainsi motivée, c'est l'insurrection débandée ; et l'insurrection débandée, c'est la Russie désarmée du prétexte t- si c'était un prétexte — qu'elle mettait en avant pour résister à la pression diplomatique ; c'est la
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Russie démasquée, si elle n'était pas sincère ; et si elle était sincère, comme nous persistons à le croire, c'est la Pologne obtenant par l'abstention motivée tout ce qu'avait yainement demandé pour elle l'action commune !
l'action personnelle aurait ce double effet, de dégager la France et d'engager la Russie devant l'Europe et devant Thistoire.