‹ Paix et liberté; questions de l'année 1863Chapitre 65 sur 122 · I. Appel aux gouvernements sous la forme d'un Congrès · texte numérisé non relu

I. Appel aux gouvernements sous la forme d'un Congrès

II. Appel aux alliances suppléant le Congrès dans le cas de refus déguisés sous la forme de réserves hypocrites;

m. Appel aux peuples dans le double cas où serait demeuré vain l'appel aux gouvernements et où une grande alliance n'aurait pas réussi à se nouer;

IV. Appel aux événements, abandon des choses à ellesmêmes nommé la fatalité, dans le cas où l'appel aux peuples, dont nous allons examiner à son tour les moyens d'exécution, aurait, lui aussi, succombé sous les objections des idolâtres de l'ornière.

Si l'appel aux gouvernements n'était pas entendu, il fau-^ drait en conclure ou que les gouvernements sont encore plus aveugles et plus sourds 'qu'on ne devait le croire, ou bien que le ministre des affaires étrangères à qui l'empereur a conhé l'exécution de sa pensée ne réunit pas les conditions exigées pour le succès d'une aussi difficile entreprise que la convocation d'un Congrès de souverains.

Et si , de cet appel aux gouvernements ne sortait pas une alliance au moins qui tranchât les nœuds que le Congrès aurait dû dénouer, et qui les tranchât d'une main assez ferme pour étouffer tout de suite tout ferment de guerre, il faudrait en tirer cette conséquence que ce n'était pas aux gouvernements, mais aux peuples, que l'appel devait être adressé.

Plongeons donc au fond de cette conséquence, à laquelle le discours a fait clairement allusion en ces termes significatifs :

1 Ne donnons pas plus longtemps une importance Tactice li l'esprit subversif des partis extrêmes, en nous opposant par d'étroits calculs aux légitimes aspirations des peuples. »

Ati fond de celte conséquence, qu'y a-t-il î

Y a-t-il la civilisation glorifiât la paix ?

Y a*t-il la révolution déchaînant la guerre ?

Par cette expression : légitimes aspirations des peuples, que faïU-il entendre?

Trop générale est cette expression pour qu'elle s'applique exactement et uniquement à l'aspiration dont les Polonais, ies Hongrois et les Yénètes sont la personnification con* sacrée.

Ce serait une grave erreur de croire que le jour où la Vénétie aurait passé de la domination autrichienne sous radministration italienne ; que le jour où la Hongrie aurait le gouvernement distinct qu'elle persiste à revendiquer : que le jour, enfin , où la Pologne aurait recouvré son royaume sans frontières, les légitimes aspirations des peuples auraient reçu une satisfaction assez grande pour être complètement désintéressées, et enlever « à l'esprit subversif des partis extrêmes son importance factice ».

Sans doute les plaintes des Vénètes, les récriminations des Hongrois', les souffrances des Polonais excitent en Europe, surtout parmi les multitudes qui soufTrent A qui se plaignent, une sympathie générale ; mais cette sympathie est loin d'être aussi étendue, aussi profonde que certains journaux se plaisent à la décrire. On en aurait la preuve éclatante le lendemain du jour où Yénètes, Hongrois et Polonais auraient obtenu ce qu'ils veulent. Qui s'intéresse encore aux Grecs, pour lesquels battirent si vivement, en 1826 et en 1827, tous les cœurs généreux ? Qui s'occupe aujourd'hui des Roumains, dont en 1856 les journaux de toute l'Europe s'occupaieqt avec une prédilection si marquée ?

A la fin, il faudrait cependant en convenir et reconnaître qu'on a donné à ce qu'on a appelé la question des nationaliUs une importance démesurément exagérée.

La population de l'Europe se compose de 250,000,000 d'iiabitants, chiffre rond.

Pour quelle part les Polonais entrent- ils dans ce chiffre?

Les Polonaiâ du royaume de Pologne de 1815 j entrent pour 4,330,000

Les Hongrois pour 8,750,COO

Les Vénèles pour. - 2,520,000

Total 15,600,000

Quinze millions six cent nâlle habitants sont i deux cent cinquante millions ee que un est à seize.

Quand nous parlons des aspirations des Polonais, des Hongrois et des Vénètes, pour être dans le vrai, disons donc, si légitimes qu'elles soient : kg aspiraêkmi da Vétiètes, des HongroU et du PaionaU, mais ne disons pas : la légitimet atpiralions duperies, car ee serait commettre nne confusion déplorable; ce serait prendre nne mince fraction pour le tout; ce serait attacher à un fait accidentel et fugitif un caractère de permanence qui ne lui appartient pas.

Tous les peuples, en Europe, sans exception, aspirent à un accroissement de jouissances intellectuelles et de jouissances matérielles dont ils n'ont encore que la notion vague et confuse, quant aux moyens de le réaliser. Assurément, il vaudrait mieux qu'ils en eussent la notion précise et claire: elle serait plus facile à combattre dans ce qu'elle aurait d'erroné et à satisfaire dans ce qu'elle aurait de juste.

Quoi qu'il en soit, cette aspiration est légitime, car c'est la loi môme de la civilisation. Il faut donc j applaudir et en tenir compte.

Gomment ?

Le discours du 5 novembre l'a dit : — En mettant fin à la rivalité jalouse des grandes puissances qui empêche sans cesse les progrès de la civilisation; en mettant fin à de mutuelles défiances qui se traduisent par des armements exagérés, lesquels se traduisent eux-mêmes par le détournement et l'épuisement des ressources les plus précieuses.

Ne rédoistt-on que de moitié la dépense des années pennanentes en Europe, voyez donc tout ce que les gouvernements, tirés de l'ornière par un Congrès pacifique, pourraient faire des deux milliards au moins économisés chaque année !

Au lieu de marchander Tinstruction aux peuples comme ils la leur marchandent, ils pourraient la leur donner à pleines mains et à tous les degrés, de telle sorte;qtie pas une vocation marquée au sceau de la supériorité native ne risquât d*être étouflée par l'ignorance.

Ne se donnât-on pour faire des hommes que la moitié de la peine qu'on se donne pour faire des soldats, qui peut mesurer la rapidité qui serait imprimée à tous les progrès, quand on calcule toutes les résistances qu'a dû vaincre avant de poindre le fils heureusement doué du laboureur ou de Fai'tisan absolument dénués d'instruction et d'épargne !

Qu'on interroge tous les hommes qui, nés sans patrimoine et sans instruction, ont fini par acquérir l'instruction, la fortune, l'importance : quatre-vingt-dix-neuf sur cent avoueront qu'ils ont été servis par le hasard plus encore que par leur volonté et leur vocation. Quelles seraient physiquement les conditions d'existence d'un peuple qui ne compterait pour se nourrir de pain que sur le blé qui pousserait au hasard et de lui-même ? Eh bien! il en est ainsi moralement de la démocratie en Europe. C'est un immense champ où il ne tombe guère que ce que le hasard y sème. Il s'agit de le défricher et de l'ensemencer! Il s'agit de mener de pair l'agriculture et la viriculturej la culture de la terre et la culture de l'homme !

Grouvemements, sous les pieds desquels une révolution souterraine creuse un gouffre qui tôt ou tard vous engloutira si vous demeurez sourds à l'appel qui vous a été adressé le 5 novembre, oui ou non, voulez-vous renoncer à la vaine ostentation de vos forces ? Oui ou non, voulez-vous en finir avec un état maladif et précaire qui n'est ni la paix ni la guerre? Oui ou non, voulez-vous. fermer l'ère périlleuse des

questions stériles, fébriles et interminables, pour ouvrir enfin l'ère salutaire des solutions fécondes, calmes et successives? Si vous préférez Timmobililé dans le danger à Tactivité dans le salut, vous en avez la liberté, mais aussi vous en aurez la responsabilité !

Cette responsabilité, le discours du 5 novembre Fa mesurée et il la décline. Mais peut-être l'empereur des Français ne la déclinerait-i} pas suffisamment, s'il ne faisait suivre son appel aux gouvernements, resté infructueux, d'un appel aux peuples, apiiel marqué non au .coin de la révolution déchaînant la guerre, mais au coin de la civilisation glorifiant la paix. Pour rédiger ce second appel, l'empei^eur des Français n'aurait besoin, comme pour le premier, que de se souvenir et d'aller puiser à la source de ses méditations dans l'exil.

Mais l'empereur des Français, pour rédiger son appel aiLx peuples, n'aurait pas besoin de remonter aux années de son exil ; il lui suffirait d'ouvrir le Moniteur du 10 avril 1859, où se trouve cette incontestable preuve que le penseur et l'empereur sont restés identiques :

ff Quand on ne veut que la justice , on ne craint pas la lumière. Le gouvernement français n'a Vien à cacher , parce qu'il est sûr de n'avoir rien à désavouer. L'attitude qu'il a prise dans la question italienne, loin d'autoriser les défiances de l'esprit germanique, doit au contraire lui inspirer la plus grande sécurité. La France ne saurait attaquer en Allemagne ce qu'elle voudrait sauvegarder en Italii*. Sa politique, qui désavoue toutes les ambitions de conquête, ne poursuit que les satisfactions et les garanties réclamées par le droit des gens, le bonheur des peuples et l'intérêt de l'Europe. En Allemagne comme en Italie, elle veut que les nationalités reconnues par les traités puissent se maintenir et même se fortifier, parce qu'elle les considère comme une des bases essentielles de l'ordre européen.

1» Représenter la France comme hostile k la nationalité allemande n'est donc pas seulement une erreur, c'est un contre-sens.

» La politique de la France ne saurait avoir deux poids et deux mesures; elle pèse avec la même équité les intérêts de tous les peuples. Ce qu'elle veut faire respecter en Italie, elle saura le respecter elle-même en Allemagne. Ce n'est pas nous qui serions menacés par l'exemple d'une Allemagne nationale qui concilierait son organisation fédérative avec les tendances unitaires dont le principe a été posé

déjà dans la grande union commerciale du Zollverein. Tout ce qui développe dans les pays voisins les relations créées par le commerce, par rindustrie, par le progrès, profite à la civilisation, et tout ce qui agrandit la civilisation élève la France. »

En adressant cet appel aux peuples, Fempereur Napoléon III ne ferait que suivre la voie que Feoipereur Napoléon I* a tracée en ces termes :

« Dans la grande cause dont je me voyais le chef et l'arbitre, deux systèmes se présentaient à suivre : de faire entendre raison aux rois par les peuples ou de conduire à bon port les peuples par les rois; mais on sait s'il est facile d'arrêter les peuples quand une fois ils Sont lancés : il était plus naturel de compter un peu sur la sagesse et l'intelligence des rois; j'ai dû leur supposer assez d'esprit pour de si clain intérèu. Je me suis trompé; ils n'ont tenu compte de rien, et dans leur aveugle passion, ils ont déchaîné tout ce que j'avais retenu contre eux. Us verront !

» Le premier souverain qui, au milieu de la première grande mêlée , emlirassera de bonne foi la cause des peuples , se trouvera à la tète de toute l'Europe et pourra tenter tout ce qu'il voudra. »

Il va de soi que l'appel aux peuples avant de leur être adressé aurait commencé par donner pleine satisfaction aux légitimes aspirations du peuple français, qui tient par dignité nationale à é(re mis en possession de toutes les libertés que possèdent les Anglais et les Belges, les Italiens et les Suisses, ses voisins. Ce serait là le gage de la sincérité de cet appel ; ce serait là le point d^appui du levier.

Qui peut douter de l'empressement de tous les peuples à répondre à cet appel ? Alors, empereurs, rois, reines, grandsducs et princes régnants, se sentant tous ébranlés sur leurs trônes, ne tarderaient pas à offrir prudemment ce qu'ils auraient imprudemment refusé. Ce serait sous cette pression des peuples sur leurs gouvernements que s'accomplirait ce que Napoléon I*' nommait, à chaque page du Mémorial de SainU'Hélène, la c régénération moderne », et qu'à des divisions caduques, qui n'ont plus de raison de subsister, succéderait l'unité de l'Europe, œuvre non de la guerre, de la conquête et de la domination, mais de la science, du progrès et de la liberté !

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Par rimmense effet qu'a produit dans toute TEurope Vappel aux gouvernements, sous la forme de Congrès des souverains, on peut juger de Firamense effet que produirait certainement Vappel aux peuples sous la forme de Congrès des nations convoqué à Paris, chacune d'elles, sans distinction entre grandes et petites, envoyant ses représentants élus dans chaque État par le suffrage universel.

Gomment les souverains s*y prendrâient-tls pour ^'opposer à ces élections et à ce Congrès ? Tenteraient-ils de nouveau une coalition contre la France î'maîs la première condition pour une coalition, c'est qu'elle ait avec elle les peuples; or elle les aurait contre elle !

Cette éclosion du germe déposé dans le discours du 5 novembre serait, certes, le plus grand événement politique qu'ait jamais enregistré l'histoire. Ce serait le plus grand mouvement philosophique qu'ait jamais accompli l'humanité; ce serait la civilisation glorifiant la paix, ce ne serait pas la révolution déchaînant la guerre; ce sérail la paix virile; ce serait Paris élevé au rang de capitale de l'Europe; ce serait, de toutes parts, enfin, l'empereur des Français proclamé l'empereur des peuples.

l'appel aux événements

A défaut du Congrès des souverains, que lé mauvais vouloir de l'Angleterre et de FAutriche empêche de se réunir, nous avons exposé les motifs à l'appui d'une alliance de la France avec la Russie se partageant idéalement l'Occident et l'Orient et affranchissant universellement la mer; à défaut de cette alliance facile à renouer, mais n'ayant pas rencontré la main qui la nouÂt, nous avons montré sous quelle forme pacifique pourrait avoir lieu l'appel aux peuples renfermé en germe dans le discours du 5 novembre; à défaut

LA PAIX DU MONDE t?4

etiin do Ciongrès des nations que, pour a6bei^f de parcourir tout entier le cercle des hypothëseiT, nous supposerons aYoir été dédaigneusement enterré dans le tombeau de Sainte-Hélène, il ne nous reste plus qu'à examiner avec la m^e attention où conduirait la dernière des quatre issues, celte que le discours a indiquée en ces termes : « If autre, » tôt ou tard, mène fatalement à la guerre par tobstinaiion â > tkointémrun paué qui s'écroule. i^

Fatalement 1

Ce mot, atouons-le, est celui qui, le 5 novembre, a retenti le plus haut à toutes les oreilles et s*ést le plné profondément gravé dans toutes les mémoires. Seràit-il vrai que le mot fatalité- fût le mot de la situation? Serait-il vrai que tous les efforts tentés pour échapper à celte conséquence extrême de la logique invisible dussent demeurer vains? Serait*il vrai qu'il ne restât plus qu'à abandonner les choses à elles-mêmes et qu'à donner sa démission de tout pouvoir sur elles? Serait-il vrai, enfin, que tout conduisit à ia guerre sans que rien en pût détourner?

On ne crée pas l'écueil parce qu*on le sonde ; au contraire, pourvu qu'il ne soit pas trop tard, le sonder sert à l'éviter.

Serait-il trop tard?

Pourquoi la guerre?

Parce qifaux mains de l'héritier de Napoléon I^, aux mains du vainqueur de Sébastopol et de Solferino, la France ne saurait acceptei* la position fausse que lui aurait faite le double avortement successif de l'Action commane et du Congrès proposé; parce que ce serait la diminution de sa force et la perte de son prestige; parce que ce serait la paix sênile au lieu de la paix virile; parce qtte ce serait le démenti donné par l'humilité de sa conduite à l'éclat du discours du 5 novembre; parce qu'enfin ce serait la bonté.

Ainsi parlent les partisans de la guerre. Prétendront-ils que nous avons atténué ce qu'ils disent?. S'ils veulent absolument que nous allions jusqu'à réimprimer ce qu'ils ont

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éfTii et que nous répétions, après eux, que ce serait c la 9 France se couchant dans la boue >, que leur volonté soit faite ! Il ne nous coule rien de leur donner cette satisfaction, car s'ils ont raison lorsqu'ils s'expriment ainsi, passer leur dire sous silence ne fera pas qu'ils aient tort; et s'ils ont tort , leur avoir servi d'écho ne fera pas qu'ils aient raison.

* Il est des questions sur lesquelles nous avons varié ; mais nous n'avons jamais varié sur la question de la Pologne, de ce malheureux pays enclavé comme il l'est dans l'Autridie, la Prusse et la Russie. Si la Pologne doit renaître, nous n'avons jamais pensé qu'elle le pût par l'insurrection; nous avons toujours pensé que si elle recouvrait son indépendance, ce 'ne serait que par l'accord de la France avec la Russie; nous avons dit comment et à quelles conditions (Ij. Nous ne pouvons donc disconvenir que, si louable qu'en fût l'intention, l'immixtion du gouvernement français entre les Polonais réprimés et les Russes répresseiu*s n'ait été une faute, ime très-grande faute, une irréparable faute; en ce qu'elle a coûté aux Polonais le plus pur de leur sang et le plus clair de leur fortune. Ou il ne fallait pas que la France les encourageât dans leur résistance armée, ou il fallait que la France fit exactement pour eux, sans aucun relard, en avril 1863, ce qu'elle avait fait en toute bâte, en avril 1859, pour le Piémont menacé par l'Autriche. Ou il fallait en rester à la première déclaration de M. Billault au Corps législatif, dans la séance du 6 mars 1863, ou il fallait partir en guerre sur le discours du prince Napoléon au Sénat, dans la séance du 19 mars 1863. Seul, dans cette circonstance, il est juste de le reconnaître, le prince Napoléon a été logique. Mais alors même qu'elle est irréparable, une faute n'est qu'une faute, et ce serait en commettre une seconde plus grave encore que de s'exagérer les conséquences

(I) 19 féTrier 1837, 13 janvier et 21 mars 1847. questions di mon temp^ tome IX, pages 1 a 37 ; — 155 à 165.

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de la première. Une faute de cette nature porte atteinte à rhabileté du gouvernement qui l'a commise, mais elle ne porte pas atteinte à son honneur. Si son honneur en était maculé, trois gouvernements seraient déshonorés au même degré: l'Angleterre, l'Autriche et la France. Le déshonneur même ne s'arrêterait pas là , il s'étendrait encore à tous les gouvernements qui, répondant à l'appel de la France, se sont associés, par l'exprefeion de leura vœux, à une vaine tentative de pression diplomatique sur le gouvernement russe, pression qui n'a abouti qu'à surexciter en Russie le sentiment national et qu'à rendre la répression plus rigoureuse. Convenons de la faute, convenons-en hautement, mais ne tombons dans aucune exagération, et c'est y tomber que de parler de c la France se couchant dans la boue ».

Nous serons franc.

Ayant le discours du 5 novembre, notre avis était que le gouTemement français pouvait s'arrêter court sur la pente où il avait glissé avec l'Angleterre et l'Autriche, et déclarer que puisqu'il n'était pas suivi par ces deux puissances, il n'irait pas plus loin : < Une offense à l'honneur de la France » ou une menace contre ses frontières lui imposant seules » le devoir d'agir sans concert préalable. > Les peuples, non, les {(euples ne s'y fussent pas trompés; toute la responsabilité de l'avortement de l'Action commune fût exclusivement retombée sur l'Angleterre et sur l'Autriche; aucun d'eux n'eût accusé la France de ne s'être pas exposée au risque d'une nouvelle campagne de 1812 contre les glaces et les neiges, et au risque plus grave encore de voir se renouer contre elle une nouvelle coalition , fondée sur l'article 2 du ti-aité de Paris du 20 novembre 1815, car les peuples sont si faciles à émouvoir ! Avec ces seuls mots : la RIVE GAUCHE DU RHIN, prononcés par leurs gouvernements, il serait si aisé de passionner les populations contre la France ! Dans cette imperceptible autant qu'inextricable question du SIeswîg-Holstein, voyez comme elles se passfonnent contre le Danemark!... Et rappelons-nous septembre 1840!

Après le discours du 5 novembre, dont le retentissement a été si grand, notre sentiment est que le çouYernement français n'a plus la liberté de s'arrêter ayant d'avoir atteint le but qu'il a marqué lui-même. S'il ne devait y atteindre qu'à coups de canon, nul ne le déplor^ait plus sincèrement que nous, qui n'avons de confiance que' dans la paix systématisée» que dans la paix partout et toujours. Du moins, la paix nous rendra cette justice que nous n*aurons rien épargné pour qu'elle ne fût pas troublée et que 1103 avertissements n'auront pas été tardiUs. Mais si la guerre est au fond des choses, ce n'est plus ime question d'alternative posée entre la guerre et la paix; ce n'est plus qu'une question de moment, ce n'est plus qu'une question de seconde au cadran de l'éternité. Aloi^, il se pourrait très-bien qu'il fftt plus sage de devancer la guerre que de l'attendre, afin de s'assurer l'avantage de l'instant et du champ.

En quoi nous trouvons que le discours du 5 norembre est habile, c'est que, la guerre admise, il s'est r^idu maître da . champ qu'il a élargi et de l'instant qu'il axera. De certains discours, on a dit que c'étaient des discours-ministres; du discours impérial, nous dirons que c'est un discours stratégique.

L'empereur des Français convie les puissances de l'Europe à un Congrès où les amours-propres et les résistances disparaîtraient devant un arbitrage suprême ; il leur propose de se réunir sans système préconçu, sans ambition exclusive, animés par la seule pensée d'établir un ordre de choses fondé désormais sur l'intérêt bien compris des souverains et des peuples; il leur oSre de réduire les armements exagérés ; il les conjure d'ouvrir une ère nouvelle d'ordre et d'apaisement, et d'accomplir d'un commun accord ce que réclame la paix du monde.

Les puissances de l'Europe, prétextant que ce programme si précis manque de précision, accueillent avec courtoisie la proposition du Congrès, mais elles lïiudent.

Si la guerre, dans un délai plus ou moins court, est la

conséquence de ce refus hypocrite, qui l'aura déclarée? Ëridemment ce ne sera pas la France, qui aura manifeslement tout fait pour l'éviter; ce seront les puissances qui, selon l'expression de Yatel , l'auront rendue nécessaire.

Mais où et conunent éclatera-t*eUe ?

Après le discours du 5 novembre, croire que l'empereur Napoléon ni rapetisserait les hautes, larges et profondes proportions de son vaste progiamme à l'étroite mesure de l'envoi tardif en Pologne d'un corps d'armée français, serait une aussi grossière méprise que de prend le le vol du coq pour le vol de l'aigle.

Nous sommes donc sûr de ne pas nous tromper en disant que la guerre, si elle éclate, n'éclatera pas pour la Pologne et uniquement pour la Pologne; elle éclatera partout, baptisée par Napoléon P% son parrain, de ce nom électrique: € LA CAUSE DES PEUPLES. » Cette gucrrc, ce ne sera pas préci* sèment l'abandon des choses à elles-^mômes; ce sera le cours des choses portant à sa surface agitée- un pilote imperturbable ; cetera la fatalité rectifiée par la vigilance.

Admettons que. l'empereur Napoléon III dise à la France et à FEurope : — Il y a des questions que je n'ai point fait nattre, questions qui tiennent l'Europe et la France l'arme au bras et presque en joue; je ne peux ni ne veux attendre pour en finir avec elles que la vieillesse m'ait paralysé; encore moins je ne peux ni ne veux en léguer à mon fils le périlleux héritage. La coupe est pleine, il faut la vider. Je ne peux ni ne veux laisser l'Italie exposée à un retour agressif de l'Autriche, profitant delà première occasion propice pour reprendre la Lombardie et ressaisir en Italie sa domination perdue ; je ne peux ni ne veux attendre que la Russie, sillonnée de chemins de fer qui lui permettront de transporter ses troupes du nord au sud de l'empire avec une rapidité qui en décuplera la puissance, n'ait plus qu'à allonger la main pour s'emparer des clefs dos Dardanelles, pendant que la France aurait ailleurs les yeux tournés et les bras occupés ; je ne peux ni ne veux prolonger plus longtemps l'état actuel

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qui n'est pas Fétat normal, car il arrache au champ et à l*atelicr quatre millions de bras vigoureux et enlève chaque année quatre milliards de francs au travail et au bien-être, à l'épargne, au crédit et à Tinslruction des peuples; je ne peux ni ne veux attendre que la nécessité me force la main à l'heure où peut-élre ma main ne serait plus libre, à l'heure certainement où elle serait moins ferme; je ne peux ni ne veux, enfin, demeurer exposé au risque d'entendre résonner à mon oreille ces mois de la fatalité : Trop tard!

Qui blâmerait Tempereur Napoléon III de tenir ce langage et d'y conformer sa conduite?

Sur le bureau de l'empereur des Français, à côté de l'écritoire où il a puisé l'encre qui lui a servi à écrire le discoursdu 5 novembre, il y a un chronomètre. C'est ce qu'il faut que sachent tous les souverains auxquels il a adressé son dernier appel. De ce chronomètre l'empereur Napoléon 01 ne tournera pas la clef pour en avancer l'heure impatiemment et puérilement, mais quand elle sonnera, il sera prêt; e| si aucune alliance autre que celles de l'Italie et dé la Suède n'est venue l'aider à conjurer la guerre, alors, mais alors seulement, lorsque de toutes parts les peuples à la voix de leur empereur se soulèveront contre leurs souverains, ceux-ci se rappelleront ces mots de Napoléon I* que nous avons cités, arrêt sépulcral de l'oncle exécuté par le neveu :

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