LES LAURIERS DE M. PITT
30 novembre 1863.
Que doit-on penser du ministre inconsidéré qui, après avoir bruyamment proclamé, le 28 septembre 1863, dans son fameux discours au banquet de Blairgowrie, que les traités de 1815 n'existaient plus, vient solennellement déclarer dans sa dépèche du 12 novembre suivant qu'ils n'ont jamais été plus et mieux vivants?
Pour se juslifier d'élre tombé dans cette flagrante contradiction, que dira lord John Russell? Montera«t-il au Gapilole et dirà-t-il la vérité? Dira-t-il qu'en ameutant contre les Russes l'opinion sympathique aux Polonais, il n'a eu qu'un but, c'était de pousser plus avant encore la France dans une voie et peut-être même dans une aventure qui la brouillât avec la Russie, attendu que l'équilibre européen est rompu et n'existe plus que de nom lorsque les deux gouvernements français et russe marchent d'accord î
Oui, cela est vrai, ce but est celui que lord John Russell n'a cessé de poursuivre et qu'il a réussi à atteindre, mais l'avenir fera connaître à quel prix.
Le 26 décembre 1799, le premier consul Bonaparte écrivait directement au roi d'Angleterre George III :
« Comment les deux nations les plus éclairées de l'Europe, puissantes et fortes plus que ne l'exigent leur sûreté et leur indépendance, peuvent-elles sacrifier à des idées de vaine grandeur le bien du commerce, la prospérité intérieure, Je bonbeur des familles? Comment ne sentent-elles pas que la paix est le premier des besoins comme la première des gloires? »
Le gouyernement anglais n'eût-il pas eu plus à gagner qu'à perdre s*il eût pris au mot le premier consul Bonaparte, au lieu de répondre à sa lettre comme y répondit Pitl, c Jfune manière brutale t^? L'expression n*est pas de nous, elle est de M. Thiers; nous l'empruntons à Y Histoire du Consulat et de P Empire, tome I, page 186, où nous puisons également les détails suivants ;
<t La guerre convenait aux passions et aux intérêts de M. Pitt. Ce célèbre chef du cabinet britannique avait fait de la guerre à la France sa mission, sa gloire, le fondement de son existence poUtique. U apportait dans la lutte cette ténacité de caractère qui , jointe à ses talents oratoires , en avait fait un homme d'Etat peu éclairé, nuis puissant. La réponse ne pouvait être douteuse ; elle fut négative et désobligeante. On ne fit pas au premier consul Thonneui' de lui adresser directement cette réponse. S'appuyant sur la coutume, dn reste exceUeAte, de communiquer de ministre à ministre, on répondit par une note de lord Grenville à M. de Talleyrand.
» Cette note laissait voir maladroitement le déplaisir qu'avait causé à M. Pitt ce j^iri, 1001 db gcbhb, mais de pau, adressé par le premier consul k l'Ajagleterre. »
Est-ce que les lauriers de M. Pitt empêcheraient de dormir lord John?
4 décembre 1863.
A l'appel de la France, l'Espagne répond :
« Si la guerre a toujours été une grande calamité pour les peuples, eHe le serait encore plus actuellement , à cause de la perturbation désastreuse qu'elle entraînerait parmi les nations, chaque jour plus étroitement unies parla communauté de leurs intérêts moraux et matériels. £n conséquence, si la pensée de Votre Majesté vient à se réaliser par la réunion des puissances européennes dans un Congrès pacifique, je n'hésite pas à donner Tassurance à Votre Majesté, de concert avec mon gouvernement, que l'Espagne y participera, soit à Paris, soit sur tout autre point qui sera désigné pour ses délibérations, et qu'elle fera entendre, dans son sein, des paroles de justice, de paix et de concorde, contribuant, dans la limite de ses conseils ooi^ ciliateurs, à la solution pacifique des graves questions qui feront l'objet dn Congrès, afin de consolider la paix et le calme dans l'ancien et le nouveau monde. »
En 1610, c'était pour forcer l'Espagne à reconnaître l'égalité et l'indépendance des nations que Henri IV, rassemblant une immense armée composée de contingents européens et se proposant pour but la paix universelle, avait conçu son fameux projet d'un aréopage destiné à vider par la justice et non par la force les querelles d'État à État.
En 1863, c'est l'Espagne qui est Tune des plus empressées à adhérer, dans les termes les plus sympathiques, à la pareille proposition renouvelée par Napoléon III.
En 1610, c'était l'Angleterre qui adhérait et l'Espagne qui refusait.
En 1863, c'est l'Angleterre qui refuse et l'Espagne qui adhère.
0 vicissitudes des temps !
Paris, 4 décembre 18G3.
A Son Excellence le comte Russelt, minisire des affaires élrangèra.
Mylord ,
J'entreprends de répondre à votre lettre du 25 novembre, que le Moniteur universel a insérée Me 29, mais qu'il a laissée jusqu'à ce jour sans contradiction publique.
Cette lettre est celle qui se termine par le refus de vous associer au Congrès proposé par l'empereur Napoléon- m, refus ainsi conçu : < Le gouvernement britannique , cédant » à de fortes convictions et après mûre délibération , se » trouve dans l'impossibilité d'accepter l'invitation du gou- » vernement français. »
Qu'est-ce qu'un Congrès avant la guerre ?
C'est le droit nouveau de discussion substitué au droit ancien de destruction; c'est le débat substitué au combat, avec l'évidence au lieu de la force pour sanction.
A quoi le gouveinement français avait-il invité le gouvernement britannique 7
Le gouvernement français avait invité le gouvernement britannique, gouvernement de libre discussion, de libre examen, à faire au dehors ce qu'il fait au dedans, à faire avec l'Europe représentée ce qu'il fait avec l'Opposition parlementaire ; il l'avait invité à discuter ce qui est en question.
Que refuse donc le gouvernement britannique ?
Il refuse de discuter; il refuse de chercher, d'accord avec toutes les puissances de l'Europe, comment pourraient être dénouées par la paix des questions nées de la guerre, que la guerre a été et serait encore impuissante à trancher.
Quels motifs donne-t-il pour justifier son injustifiable refus ?
Il dit:
c Un Congrès général des É(ats européens ne résoudrait » pas vraisemblablemefU dans un sens pacifique les divers » points en litige. »
Qu'en sait-il, et qu'en savez-vous, mylord î
Il ajoute, vous ajoutez :
c Si la simple manifestation d'opinions et de vœux ne » devait amener aucun résultat positif, il parait eerlain que » les délibérations d'un Congrès consisteraient eu demandes > et en prétentions mises en avant par les uns et repoussées 9 par les autres; et, comme il n'y aurait^ dans une pareille » assemblée aucune autorité suprême pour rendre exécu- » toires les décisions de la majorité, le Congrès se sépare- » rait probablemenl laissant plusieurs de ses membres plus » mal disposés entre eux que lors de leur première réunion. »
Cène sont là que des vraisemblances, des probabilités, des conjectures.
Des conjectures, des probabilités, des vraisemblances suffisaient-elles , mylord , pour autoriser un refus aussi grave que celui dont vous n'avez pas craint d'assumer laresponsa- ])ilité devant l'avenir et devant l'histoire? Vous écrivez que ce refus a eu lieu < ^rès mûre délibération >. Si la délibération a été mûre, en tout cas elle n'a pas été longue : vingtquatre heures ont suffi à sa maturité, car la lettre du ministre des affaires étrangères de France porte la date de Gompiègne le 23 novembre 186î, et la réponse de Votre Excellence est datée du Foreign Office le surlendemain 25.
Votre objection capitale, mylord, consiste à prétendre qu'il aurait manqué au Congrès une autorité suprême pour rendre exécutoires les décisions de la majorité.
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C'est ce que Votre Seigneurie me permettra de nier formellement*
N'ayant élé guidée dans toutes ses décisions que par l'intérêt général de l'Europe, la majorité du Congrès eût eu deux forces :
Premièrement, la force morale;
Deuxièmement , la force matérielle : la seconde venant en aide à la première dans le cas improbable où la première ne se fût pas sutn à ellç-méme.
Mais, en ce temps où la liberté de discussion, si elle n'existe qu'à demi de gouvernés à gouvernants, existe entière d'États à États, est-il supposable que la minorité eût tenté de résister par (es armes aux décisions de la majorité?
Au risque de paraître manquer de respect à Yotre Excellence, j'ose répondre : Noii.
Cependant, comme nul n'est infaillible, j'admets que je me trompe, j'admets que le Congrès proposé n'eût été qu'an meeting, c'est-à-dire qu'une assemblée délibérante au vote de laquelle eût manqué la sanction matérielle de la force armée. Est-ce que ce meeting n'eût pas été un grand et beau spectacle donné à l'humanité tout entière? Est-ce que la grandeur de l'œuvre n'eût pas fait paraître les petites questions plus petites encore, ce qui les eût rendues plus faciles à aplanir? Est-ce qu'il n'eût pas , enfin, exercé sur tous les esprits une immense et bienfaisante influence ?
Tel n'a pas été l'avis de Votre Excellence , qui présume que « le Congrès se fût séparé probablement laissant plusieurs > de ses membres plus mal disposés entre eux que lors de » leur première réunion ».
Vos suppositions, mylord, ne sauraient s'appliquer qu'à l'Autriche et à l'Italie. Mais ce que vous supposez fût-il arrivé, que, même en ce cas, le danger de guerre — au point où il existe, près d'éclater — n'en eût pas été aggravé. Il n'y avait donc aucune raison, absolument aucune, monsieur le comte, de repousser la proposition de Congrès soumise à votre gouvernement dans les termes si nobles où
elle lai avait été faite par la lettre historique du 4 novembre 1863*
Le Congrès européen pouvait se réunir en subordonnant, sans en préjuger aucune, toutes les questions à une seule : le désarmement européen.
Dans ce cas, la mission du Congrès eût été de rechercher quelles avaient été les causes des armements exagérés, et quels seraient les moyens de les réduire, soit inmiédiate* ment, soit graduellement.
Quelle question à la fois plus grave et plus grande, plus mûre et plus pratique 7
Comment Fimportance et l'opportunité n'en ont-elles pas été saisies tout de suite, par Votre Excellence ? Vos honorables contradicteurs de la Chambre des communes, qui vous accusent, monsieur le comte, de n'être pas un ministre pratique, encore moins un ministre habile, encore moins un ministre heureux, car dans votre carrière d'homme d'État vos succès ont été aussi rares que vos échecs ont été nombreux , vos honorables contradicteurs auraient-ils donc raison ?
Un ministre à la hauteur de celui qui s'est illustré sous le nom de Fox, un ministre qui, à votre place, mylord, en eût eu les aspirations généreuses, au lieu de ramener dans ses dépèches sur le premier plan les questions de la Pologne, de la Vénétie, du Sieswig-Holstein et des Principautés danubiennes, les eût laissées dans le fond où la lettre du 4 novembre les avait judicieusement reléguées et où elles se laissaient deviner plutôt qu'elles n'apparaissaient. Si l'Au^ triche l'eût consulté, ce ministre lui eût répondu : < Faites comme moi, venez au Congrès, et ne vous occupez pas, avant d'y entrer, de ce qui s'y dira. Que vous importe que la Vénétie y soit mise en discussion , puisque vous aurez le même droit d'y mettre l'annexion de Nice ou l'annexion de Naples! Que notre seule réserve, à tous et à chacun, soit qu'il n'y en aura aucune , ni au débat ni à la délibération ! >
Ce langage que je me permets d'indiquer ici très-sommai-
rcment n*était-il pas celui qui convenait à un gouvemenieiit qui se déclare « désinléressé dans l'œuvre du Congrès » , cl qui ajoute que, < u*ayant à rechercher aucun agrandisse- 0 ment , il n*a qu*à conseiller la modération et la paix > ?
Pourquoi , mylord , vous êtes-vous tant hâté de préjuger les questions que je qualifierai de subsidiaires ? Pourquoi , prenant la parole au nom de FAutriche, de la Pologne et du Danemark, vous étes-vous tant hâté de proclamer que, «aujourd'hui, après une longue paix, aucune puissance ]» n'est disposée à céder un territoire auquel elle a droit en
> vertu d'un traité ou à l'égard duquel elle peut invoquer la
> possession » ? Pourquoi n'avoir pas laissé à l'Autriche le temps et le soin de déclarer elle-même que , s'il était question de la Yénétie, sans notification préalable, son plénipotentiaire se retirerait de la réunion ? Êtes-vous donc à la. fois ministre des affaires étrangères du royaume-uni de la Grande-Bretagne et de l'empire d'Autriche? Pourquoi n'avoir pas également laissé à la Russie le temps et le soin de s'expliquer elle-même dans ce que vous appelez < l'orgueil de sa force » ? Peut-être l'orgueil de sa force Teût-il autrement conseillée que la fierté de ses découragements ! Qu'en savez-vous ? Ne vous suffit-il donc pas de porter sous vos deux bras deux portefeuilles : celui des affaires étrangères de la Grande-Bretagne et celui des affaires étrangères de l'Autriche? Faut-il donc encore que vous y ajoutiez celui des affaires étrangères de la Russie ?
Telle puissance pourrait être disposée à faire demain ce qu'elle ne serait pas disposée à faire aujourd'hui; telle autre puissance, ou la même, pouiTait n'être pas disposée à céder et être disposée à échanger. L'immense avantage qu'offrait le Congrès proposé, c'était précisément de faire apparaître toutes les questions sous un jour tout nouveau, de faire descendre telle question qui passait pour principale au rang de question subsidiaire , et d'élever telle autre question subsidiaire au rang de question principale ; de pondérer celle-ci par celle-là; de changer toutes les positions respectives;
d'attacher moins d'importance à la démarcation des territoires et plus d'importance à la vie des hommes ; de tendre enfin à substituer la fédération à l'antagonisme, et l'unité européenne à l'équilibre européen, expression fausse, quoique consacrée.
Sur quoi, mylord, Votre Excellence s'est-elle fondée pour penser et dire qu'un Congrès européen ^e proposant pour but le désarmement européen, c*est-à-dire l'allégement de ce triple poids de la dette , de l'impôt et de l'emprunt , qui écrase les peuples , serait inévitablement un hôpital d'amputés où la Russie devrait perdre un membre et l'Autriche pareillement ? Avant de vous être tant avancé, monsieur le ^comte, vous ètesrvous pleinement assuré qu'il n'y eût de salut que dans l'amputation? Vous ètes-vous pleinement assuré qu'il n'y a pas une politique nouvelle qui , respectant : !• les États de fait et les gouvernements de fait; 2'» le droit admis des peuples de changer, à leurs risques et périls, leurs gouvernements ; 3* la règle sans exception de nonintervention de pays à pays, soit diplomatiquement, soit militairement; 4* les principes avant les traités, laiss&t la Russie et la Pologne, l'Autriche et la Yénétie, le Danemark et le Holstein vider entre eux leurs difl'érends, sans immixtion aucune et exclusivement par l'action du temps, le progrès des idées , le changement des institutions ou la force des choses ? Si vous ne vous en êtes pas pleinement assuré , comment alors, mylord, vous ètes-vous si inconsidérément avancé et vous ètes-vous montré en ce point infiniment moins éclairé que Son Excellence le ministre des affaires étrangères de Russie, qui, le jour où il refusait la conférence à cinq, proposait de soumettre à un Congrès la question en litige, sous la seule réserve que ce Congrès serait saisi de toutes les autres questions pendantes ?
Pour avoir inconsidérément applaudi , comme elle l'a fait, à votre dépèche du 25 novembre, dépèche que l'histoire jugera sévèrement, il faut, mylord^ que la presse britannique n'ait pas d'idées ou pas d'indépendance. Pour être
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indépendant, il ne suffit pas toujours d'être libre. Je crois cependant que c'est moins encore d'indépendance que d*idées qu'elle a manqué.
Avant de l'avoir entendu , avant de l'avoir vu à l'oeuvre, vous condamnez le Congrès en ces termes : < Il serait à » craindre qu'il ne fût l'occasion de débats oiseux, plutôt » qu'un sujet de délibérations ayant un caractère d'utilité
> pratique... » C'est bien, mylord; mais vous n'indiquez pas comment, sans Congrès, se dénoueront ou se trancheront les questions dont vous ne niez pas l'importance dans votre dépêche, plus sérieuse en apparence qu'en réalité. C'est à peine si le bout de votre plume les effleure.
Qui le premier, dans un discours très-retentissant, a proclamé, le 28 septembre 1863, que les traités de 1815 n'existaient plus? N'est-ce pas vous? Maintenant, yous déclarez qu'ils n'ont pas cessé de subsister. Que Votre Seigneurie se mette donc d'accord avec elle-même !
Je glissesur cette contradiction.
Parlant de la Pologne et de la Russie, vous dites: t Grftce » à sa supériorité miU taire et à sa sévérité inflexible, la » Russie a fait de grands pas vers la répression des insultés.
> n n'est pas probable que la Russie, dans l'oi^ueil de sa » force, accorde ce qu'elle a refusé dans ses premiers jours
> de découragement. » Si vous deviez prendre si facilement votre parti du sort rigoureux auquel la Pologne s'est exposée en revendiquant sa nationalité les armes à la main , pourquoi donc avez-vous attaché votre nom à tant de dé|)êdies qui ne devaient avoir pour effet que de rallumer l'insurreo tion chaque fois qu'elle était sur le point de s'éteindre, et que de faire monter encore plus haut le flot des rigueurs contre lesquelles, le verre en main, vous déchaîniez l'indignation britannique?
Après avoir glissé sur une contradiction flagrante, faut-il aussi que je glisse sur cette inconséquence coupable ?
Parlant de l'Italie et de l'Autriche, il vous parait tout simple que c elles demeurent en présence, dans une attitude
» hostile, toujours prêtes à rompre la trêve qui suspend » l'explosion de leurs ressentiments. » Gela ne vous inquiète nullement, et cependant la rupture de la trêve entre l'Autriche et Tltalie peut amener la reprise des hostilités dont le traité de Villafranca n'aurait alors été que l'armistice , et peut devenir le signal d'une guerre générale dans laquelle la Prusse et la Confédération germanique seraient entraînées par r Autriche, si la France, pour asseoir inébranlablemont l'Italie, délivrer la Vénétie et raser le Quadrilatère , ne s'arrêtait pas cette fois devant le territoire confédéré 1 II est impossible, mylord, que vous ne sachiez pas que, pour entretenir un effectif exorbitant de 300,000 hommes et une flotte respectable en état d'opérer dans l'Adriatique, le royaume d'Italie s'impose des sacrifices qui rendent la guerre d'autant plus prochaine et d'autant plus fatale que ces sacrifices sont plus considérables. Il y a un terme à tout, même à la faculté d'emprunter. Avec le roi qui règne, roi plein de résolution qui met le triomphe de l'unité italienne au-dessus de la conservation de sa couronne et de sa vie, roi plein d'ardeur qui a le mépris de la mort et la volupté du péril, certainement l'Italie n'attendra pas qu'elle ait tari cette faculté d'emprunter. En interrogeant le budget italien qui s'effondre , comme autrefois on consultait le sablier qui se vidait, et en supputant les millions au delà desquels le crédit n'ira point, à quelques heures près, je me trompe, je veux dire à quelques millions près, on peut calculer exactement à quelle époque au plus tard éclatera la guerre entre l'Italie et l'Autriche. Ce risque imminent paratt-il donc si mince à Votre Excellence, qu'il ti'ait pas le pouvoir d'en troubler le flegme britannique ? La pensée ne vous est-elle pas venue qu'il se pourrait que, poussée par la victoire, la France victorieuse de l'Autriche, victorieuse de la Prusse, victorieuse de la Confédération germanique , ne souffrit plus que la Bavière, que la Hesse-Darmstadt et que la Prusse gardassent des enclaves sur son sol , et que le tombeau de Charlemagne eût plus longtemps pour caveau une cité que les
traités de 1815 ont dénationalisée, une cité qui était une Tille française et qui est devenue une ville étrangère ? Pour traiter la proposition de Congrès avec tant de dédain « au moins apparent, Votre imperturbable Seigneurie mettraitelle donc au nombre des invraisemblances et des improbabilités une double victoire de la France sur TAdige et sur. le Rbin? Vos regards, mylord, ne seraient-ils donc jamais tombés sur ces deux dates si proches Pune de Tautre : 26 décembre 1799 — 14 juin 1800 ?
Le 26 décembre 1799, lettre du premier consul Bonaparte conviant à la paix le roi de la Grande-Bretagne, George III , et lui écrivant : < La paix est k premier des besoins » comme la première des gloires. » Refus de l'Angleterre.
Le 14 juin 1800, cinq mois après, la victoire de Marengo, consacrée le lendemain 15 par la convention d'Alexandrie, livrant l'Italie tout entière aux mains du général Bonaparte, tandis qu'un autre corps dé l'armée française, commandé par le général Moreau, avait franchi le Rhin en présence de Tannée autrichienne et l'avait enfermée dans Ulm, après avoir remporté sur elle deux victoires et lui avoir coupé la route de la Bavière et du Tyrol.
Tadmets, monsieur le comte, toutes les objections qu'il est facile de présenter contre la convocation d'un Congrès ante hélium; j'admets donc toutes les vôtres, mais sous la réserve que, pour empêcher d'éclater une guerre fatale, vous proposerez un moyen plus eflQcace, un moyen plus pratique.
Que proposez-vous, mylord ?
Vous ne proposez rien, absolument rien. Ce ne sera pas vous assurément qu'on accusera de s'être ruiné en frais d'imagination !
c Laisser faire ^ laisser passer » est, en économie politique, le plus sage des prétextes ; mais je doute qu'il en soit de même en diplomatie, lorsqu'un gouvernement a sous les yeux le tison qui est sur le point d'allumer une guerre générale et qu'il s'offre un moyen de la prévenir. La réussite
en eût-elle été douteuse, que ce n'était pas une raison suffisante pour vous dispenser de le mettre à Fessai. Cet avis n'a pas été le vôtre, mylord, mais il est celui de tous les hommes prévoyants qui ont érigé en règle de conduite, qu'dl * faut faire à l'imprévu la part la plus petite possible. De vous ou d'eux, qui a tort?
Un de vos journaux, le Sun, a laissé échapper ce cri qui lui était arraché par le bon sens : c Que risquaU-an tteaayer? >
En effet, que risquait-on?
Il ne pouvait arriver rien de pis que ce qui arrivera c fatalement » en abandonnant à lui-même le cours des choses, tandis qu'en le détournant il se pouvait qu'un immense et imminent péril fût conjuré.
Si ce péril éclate, monsieur le comte, ce sera votre faute, uniquement votre faute ; car si l'Angleterre eût donné l'exemple, l'Autriche n'eût pas manqué de le suivre, et la Prusse n'eût pas voulu demeurer en dehors d'un congrès em*opéen en dedans duquel eût été la puissante rivale. Quant à la Russie, son adhésion n'était pas douteuse, puisqu'elle avait été la première à déclarer spontanément, il y a plusieurs mois déjà, que des conférences où toutes les autres questions qui agitent l'Europe seraient débattues, ne blesseraient en rien sa dignité.
Vous prétendez qu'il n'est pas t vraisemblable que le Con- ]> grès eût pu effectuer une réduction des armements de » l'Europe. » Cette réduction cependant eût été certaine, si la politique du nouveau monde économique s'y fût trouvée en majorité contre .la politique de l'ancien monde territorial. Qu'est-ce que la politique du nouveau monde économique? C'est la politique du libre échange; c'est la politique de l'abaissement graduel de toutes les barrières jusqu'à leur entière suppression; c'est la politique de la transformation de la guerre d'hommes à hommes, en guerre de produits à produits, celle-ci communément nommée concurrence; c'est la politique de la réciprocité succédant à la politique de la rivalité; c'est la politique de la mei*
primant la terre ; c'est la politique de dégrèrement saccessif et d'extinction définitiye de toutes les taxes faisant obstacle à la consommation du consommateur le plus grand, quoique le pins pauvre, c'est-à-dire de tous ceux qui n'ont pour subsister que leur salaire; c'est enfin la politique à laquelle le plus illustre de vos ministres modernes, Robert Peel, a glorieusement attaché son nom. Lorsque tous aviez une si belle occasion» mylord, de la présenter à tous les souverains de l'Europe la tête chargée de l'or du monde entier et les mains pleines de toutes les bénédictions des peuples, comment avez- vous pu laisser échapper une si admirable occasion, que certainement Votre Excellence nerétrouvera jamais? Il suffisait que la politique du libre échange entrât au Congrè.s pour que celle des armements exagérés en sortit. C'est donc la politique de l'Angleterre que vous avez reniée, que vous avez désertée, que vous avez trahie en repoussant inconsidérément, monsieur le comte, la proposition de la France.
Vous le regretterez amèrement!
Votre Excellence termine sa dépêche par un paragraphe qui atteste qu'elle ne s'est pas donné la peine de lire le protocole XXIU du traité de 1856, dit traité de Paris, ou que l'importance lui en a échappé. Mais comment, monsieur le comte, pourrait-on vous en vouloir de n'avoir pas mieux interprété la pensée de votre honorable prédécesseur, lord Clarendon, lorsque vous avez si mal compris la politique de Robert Peel? Permettez que cela vous soit dit par un écrivain qui n'est pas ministre, dont la plume par conséquent n'est pas assujettie à des ménagements diplomatiques auxquels, d'ailleurs, la vôtre a montré, dans la dépêche du 22 novembre, qu'elle, non plus, n'était nullement astreinte. Je ne fais donc ici que suivre l'exemple que vous avez donné.
Au vœu de lord Clarendon consigné dans le protocole du 14 avril 1856, voeu formellement appuyé par le comte Walewski au nom de la France, et par le baron de Man-
teuffel aa nom de la Prusse; vœu admis, mais non sans quelques hésitations, par le comte de Buol au nom de TAutriche, par le comte Orloff au nom de la Russie, par le comte de Cavour au nom du Piémont ; vœu enfin rédigé à l'unanimité, qu'a-t-il manqué pour que ce vœu ait abouti au désarmement européen ? D lui a manqué de s'être appelé principe au lieu de s'être appelé Tœu ; mais est-ce que le chêne, avant de porter le nom de chêne et d'avoir des racines et des branches, ne commence point par porter le nom de gland et par en avoir la forme ovoïde?
Le Congrès de 1863 se fût-il uniquement donné pour tâche de convertir en principe appliqué le vœu émis par le congrès de 1856, se fût-il borné à constituer l'arbitrage européen, que cela seul eût suffi pour lui mériter une page dans l'histoire de la civilisation.
C'est vous, mylord , qui ne l'avez pas voulu !
Est-ce qu'entre vous et lord Glarendon se serait glissé et aurait sifflé le sentiment rampant de l'envie ? A voir la hâte extrême que vous avez mise à prendre le chemin opposé à la route tracée par votre prédécesseur, j'allais dire votre rival, on serait tenté de le croire. Mais ce ne doit être qu'une méchante apparence contre laquelle, en terminant, je m'empresse de protester avec l'indignation dont j'ai l'honneur, mylord, de prier Votre Seigneurie d'agréer la sincère assurance.