UN CONGRÈS C'EST LA GUERRE
0 novembre 1863.
Ce titre est celui qu'il convient de donner à la conclusion suivante d'un article du journal français Y Europe , qui s'imprime dans la ville allemande où se tenait, il y a quelques semaines, le congrès de souverains convoqué par l'empereur d'Autriche :
a Un Congrès pour régler toutes les affairet de l'Europe , et qui n'amènerait pas une rupture, c'est tout simplement impossible ; il est de l'essence de tous les jugements humains de n'avoir de valeur qu'au moyen de la force armée. Ainsi serait-il des décisions du Congrès , et il n'est pas un petit prince qui ne fût prêt à tout brouiller pour la moindre atteinte à ses intérêts. Selon nous, on le voit, un cohgbis
C'SST LA GUSBII. »
U y a lieu de s'étonner d'une pareille conclusion de la part d'un journal qui avait appuyé en termes si enthousiastes l'initiative prise par l'empereur François-Joseph!
Et pourquoi donc un Congrès serait-il 1^ guerre ?
Si APRÈS LA GUERRE uu Gougrès cst possiblc sans allumer une guerre nouvelle, pourquoi donc avant la guerre un Congrès ne serait-il pas tout aussi possible sans plus de risque ! Pour que la conclusion du journal V Europe fût vraie, il faudrait que Y Europe allât jusqu'à soutenir que les gouvernements qui ont la prétention de remplir le rôle de tuteurs des peuples sont des prodigues de sang humain, que leurs pupilles ne sauraient trop tôt se hâter de faire interdire ! Gomment ! ce qui serait possible après qu'on aurait entassé cadavres sur cadavres, dépensé milliards sur milliards.
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abattu à coups de hache des ponts construits à grands frais, dévasté les chemins de fer, enlevé les rails, rasé la voie, brisé les wagons, brùié les gares, ravagé les moissons, incendié les villes, rançonné les habitants, tué les mères, violé les filles; comment! ce qui serait possible après serait impossible avant qu'aient été commis ces désastres et ces excès légitimés par un seul mot : la guerre ! Lorsque V Europe dit qu'un Congrès c'est la guerre, ce journal renie le lendemain ce qu'il affirmait, ce qu'il adorait la veille ; il brise son idole l'empereur d'Autriche, il diffame les gouvernements, il calomnie l'Europe de 1863 !
Si le journal français de Francfort a raison, si un Congrès (^€st Im gnerre, c'est qu'alors la guerre est inévitable sans Congrès comnie avec Congrès; c'est qu'alors elle est au fond des choses, quoi qu'on fasse; c'est qu'alors les souverains sont insensés et aveugles , c'est qu'alors ils ont perdu la mémoire et la vue
Oui ou non, est-il vrai que la rivalité jalouse des grandes puissances empêche les progrès de la civilisation ?
Oui ou non , est-il vrai que de mutuelles défiances entretiennent des armements exagérés?
Oui ou non, est-il vrai que les ressources les plus précieuses doivent finalement s'épuiser dans une vaine ostentation de forces ?
Oui ou non, est-il vrai que l'état actuel qui enlève au travail cinq millions de bras et coûte annuellement à l'Europe quatre milliards de francs n'est ni la paix avec la sécurité, ni la guerre avec ses chances heureuses?
Oui ou non, est-il vrai que cet état de l'Europe constitue un état maladif et précaire, un état qui ne saurait durer indéfiniment, un état qui doit nécessairement finir?
Si ce n'est pas dans un Congrès que cet état peut trovrer un terme, alors où le troavera-t-il ? S'il ne peut le trouver que dans la guerre, alors, pour être dans le vrai, il ne faut pas dire : Un Congrèi. c*eti la guerre; il faut dire : ViM actuel e'eit la guerre inévUable.
UN CONGRÈS C'EST LÀ GUERRE iS7
Hais OÙ est la garantie que la guerre, conime cela arrÎTe toujours , ne détournera pas le cours des choses et des idées, et que eem qui appellent la guerre de tous leurs vœux ne seront pas les plus cruellement punis de leur téméraire impréToyance ?
n fftut opter entre Tune ou l'autre de ces deux alternatives : ou la proposition d'un Ccugrès sera agréée, ou elle sera écartée.
Si la proposition d'un Congrès est écartée, l'état maladif et précaire qui existait continuera d'exister ; le discours du 5 novembre l'aura signalé et constaté, mais il ne l'aura ni créé ni empiré. Le mal, si grave qu'il fût, ne se sera pas aggravé; seulement, cela est vrai, l'empereur des Français se sera considérablement grandi, car il ne tiendra qu'à lui de régner moralement sur toute l'Europe ; il ne tiendra qu'à lui d'être la révolution couronnée et armée, dirigée et disciplinée ; il ne tiendra qu'à lui d'être l'empereur des peuples. Ce ne serait pas la guerre, mais ce serait ce que Napoléon I* appelait presque à chaque page du Mémorial de SainU- Hélène : c la régénération moderne >• Donc, s'ils sont prudents et s'ils se souviennent encore de l'ébranlement de 1848, les souverains feront bien de peser dans leurs balances cette première alternative.
Si la proposition d'un Congrès est agréée, quoi qu'en disent certaines feuilles plus belliqueuses que sérieuses, les souverains qui auront déposé leurs armes à l'entrée ne les reprendront pas à la sortie. S'élant déterminés à venir de tous les points de l'Europe, ils ne voudront pas être venus pour donner à leurs peuples un spectacle qui serait ridicule et justement sifflé s'il n'avait pas de dénoûment, ou s'il avait pour dénoûment, au lieu de la paix, la guerre! Croire et prétendre que, pour mettre fin à l'état maladif de l'Europe, le Congrès dont l'empereur des Français vient de prendre la glorieuse initiative n'aura d'autre besogne à faire que celle de chirurgien ; croire que ce Congrès n'aura qu'à amputer la Russie et l'Autriche; croire qu'il n'aura qu'à rétablir la
Pologne et quà compléter Tltalie, c'est tomber dans une erreur quMl serait dangereux de ne pas combattre et de laisser ainsi s'accréditer. Le remaniement de l'Europe n'est qu'une des faces , et la face la plus étroite, de cette grande question : le désarmement européen.
Donc, dans l'une comme dans l'autre alternative que nous venons d'effleurer, il est également faux de dire qu'un Congrès c'est la guerre.