‹ Paix et liberté; questions de l'année 1863Chapitre 72 sur 122 · LA VÉRIFICATION DES POUVOIRS · texte numérisé non relu

LA VÉRIFICATION DES POUVOIRS

La situation du Corps législatif, entrant ainsi en lutte avec le corps électoral; est une situation plutôt fausse que digne.

On a rappelé qu'en 1844 la Chambre des députés avait" successivement annulé quatre fois l'élection de M. Charles Laffitte, et que ce n'était que la cinquième fois qu'elle l'avait admis. Puisque les électeurs de Louviers devaient avoir ainsi le dernier mot, n'eût-il pas mieux valu admettre tout de suite leur élu? Notre avis est que de telles luttes, engagées entre le Corps législatif et le corps électoral, ne sont bonnes ni pour le premier ni pour le second, et que la sagesse, ne consiste pas à susciter ces luttes, mais au contraire à les prévenir.

Après l'admission de M. Calvet-Rogniat, le lendemain, comment expliquer l'exclusion, la veille, de M. Isaac Pereire? Au fond de son élection, faite à la majorité de 28,494 voix sur 29,138 sufb*ages exprimés,- qu'y avait-il de blâmablcb? Rien, absolument rien, et nous ne le déclarons hautement qu'après avoir lu avec la plus scrupuleuse attention le rapport du bureau qui concluait à la validité de l'élection et le compte rendu de la séance du 24 dans le Moniteur du 25 novembre.

fj'unique tort de M. Isaac Pereire, faut-il l'avouer? c'est, étant riche comme il l'est devenu, d'avoir été généreux à Perpignan comme il a l'habitude de l'être à Paris, et nous pouvons le dire, car nous ne nous souvenons pas d'un appel que nous ayons adressé à la générosité de MM. Emile et Isaac Pereire sans qu'ils se soient empressés d'y répondre. Les lecteurs de la Presse en ont eu, il y a peu de mois, \mc preuve qu'il nous suffira de rappeler sans la préciser. Il y a des habitudes dont on ne se défait pas du jour au lendemain, de Paris à Estagel. Mais aussi, comment supposer que l'achat d'une maison noblement fait avec élan dans le but d'élever sur son emplacement une statue à Arago serait faussement interprété, interprété comme une manœuvre ? Qui, pouvant rendre cet hommage à une mémoire illustre, ne se fût pas cru honoré de le faire ?

La réélection de H. Isaac Pereire à une immense majorité par les électeurs du département des Pyrénées-Orientales est certaine. Elle n'était pas douteuse avant qu'on l'annulât: pourquoi donc l'avoir infirmée, pourquoi donc l'avoir ternie, pourquoi donc ce vote d'indignité contre cet heureux et ce laborieux parvenu du travail qui, depuis quinze ans, a pris une part si grande et si active à tout ce qui a développé en Europe la puissance du capital collectif appliquée aux plus vastes entreprises d'utilité publique ? Encore une fois, pour .la dignité même du Corps législatif et du corps électoral, ne valait-il pas mieux ne point tomber dans l'ornière où nous avons vu glisser avec peine M. Emile Ollîvier et M. Jules Pavre ? Leur immense talent avait des œuvres plus urgentes et plus utiles à accomplir. Ils eussent dû le réserver exclusivement pour elles, et abréger autant que cela dépendait 4|eux les débats de la vérification des pouvoirs, afin d'arriver sans retard à la discussion de l'adresse, discussion qui ne peut manquer de soulever les questions les plus hautes de la politique des deux mondes, monde ancien et monde nouveau, monde territorial et monde économique.

En présence de ces questions qui tiennent dans l'attente, dans le doute, dans l'anxiété l'Europe tout entière, opposition et majorité avaient mieux à faire que de s'amoindrir, que de déconsidérer le suffrage universel et de rapetisser la France !

Qu'importait que six élections fussent plus ou moins rigoureusement infirmées ou plus ou moins largement validées, lorsqu'il s'agissait de répondre au discours dn 5 novembre avant que l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse et la Russie s'engageassent dans une voie au bout de laquelle il se pourrait qu'il y eût la guerre I

6 décembre 1863.

• Pour quelle raison les princes n'assemble^ raieot-ils pas un congrès pour le bien de Thomanité, après en ayoir foit tenir tant cTinfiroctnenz snr des snjeu de moindre importance ? »

TKÈDiKic II , roi de Prusse. Va lois.

Le Congrès est une idée juste» féconde, qui ne doit pas être légèrement abandonnée.

Le Congrès sans l'Angleterre, le Congrès continental est possible. Pour qu'il ait lieu, il suffirait de le vouloir fermement; il suffirait que H. Drouyn de Lhuys fût aussi profondément convaincu que nous le sommes ^que c'est l'empereur Napoléon UI qui a raison, et que c'est lord John Russell qui a tort. Parce qu'une idée parait hardie, est-ce donc un motif pour qu'elle ne soit pas pratique? Est-ce que tout le passé de l'empereur des Français ne sert pas de gage à la vérité de ce que nous osons avancer ici ? Gomment, après L'éclatante réussite de tout ce qu'il a tenté passant pour hardi, presque pour téméraire, un tel lieu commun court-il encore le risque d'être qualifié de paradoxe ?

Le Congrès sans l'Angleterre est encore possible; le Congrès at^ l'Angleterre était facile : seulement, dès le lendemain du jour où l'empereur des Français venait de le proposer à l'Europe, il eût fallu se mettre tout de suite à l'œuvre et faire ce qu'il y avait à faire. Or ce qu'il y avait à faire était bien simple : il y avait à charger M. Michel Che-

yalier, ami très-particulier de Richard Cobden et de John Bright, de partir immédiatement pour Londres- et d'aller les trouver afin qu'ils voulussent bien provoquer sans aucun retard, dans toute l'Angleterre, des meetings en faveur du DÉSARMEMENT EUROPÉEN; il y avait à imiter ce que fit M. Ferdinand de Lesseps pour l'isûime de Suez : quoique ce vaillant promoteur d'une grande idée ne possédât que des moyens d'action très-restreints, quoiqu'il eût contre elle et contre lui tout le gouvernement britannique et à peu près toute la presse anglaise , «égarée par des rapports de l'ingénieur Stephenson, il n'en réussit pas moins à réunir dans toutes les principales villes du royaume-uni de nombreux meetings, qui ne contribuèrent pas peu à changer le courant et à faire luire la vérité, malgré l'épaisseur des nuages sous lesquels elle était cachée. Il ne suffit pas, pour briser la lame et fendre le flot, d'installer à bord d'un vaisseau une pesante et puissante machine à vapeur; si parfaite qu'elle soit, il faut la garnir de combustible, et quand elle en a sa pleine charge, il faut encore et enfin y mettre rétincdle qui sera la flamme et deviendra la chaleur. Or nous nous demandons si l'on a fait pour la popularisation, l'avancement et le triomphe de l'idée napoléonienne du Congrès européen, tout ce qu'il y avait à faire? Y a-t-on mis l'étincelle nécessaire, c'est-à-dire le feu sacré, sans lequel il est rare qu'aucun grand succès soit obtenu, qu'aucune grande victoire soit remportée ? C'est en vain que nous cherchons en Angleterre, en Allemagne, en Belgique, en Suisse, dans tous les pays de libre réunion, ce qu'on a tenté, ce qu'on a fait. Nous ne voyons pas qu'on ait rien fait, rien tenté... L'idée a été abandonnée à elle-même, à elle seule... En vérité, en vérité, M. le ministre des affaires étrangères de France a fait à M. le ministre des affaires étrangères de la Grande-Bretagne la partie trop facile et trop belle!

?5 décembre 1863.

La discussion à laquelle a donné lieu le vote de Temprunt des trois cents millions n'a d'importance que comme préface à la discussion générale de l'adresse ; elle aura servi à dessiner les situations et les rôles.

MM. Havin et Guéroult, nous les en félicitons, ont vaillamment arboré, en faveur de la Pologne, le drapeau de la guerre de la France contre l'Europe, au risque d'une coalition, au risque même d'une troisième invasion. Nous disons que nous les en félicitons, parce qu'en effet il est à désirer que cette question de la Pologne soit discutée à fond et à tous les points de vue. Il y a lieu de penser qu'elle le sera après la réponse, brève mais nette, que M. OUivier a faite à M. Guéroult.

Il ne suffit pasde se déclarer c partisan décidé de la paix » : il faut dire ce qu'on entend par la paix. M. Thiers le dira-t-il? Si M. Thiers ne le dit pas, s'il ne sait pas, s'il ne peut pas ou s'il ne veut pas le dire, M. OUivier le dira-t-il? Il est certain que la paix armée, ce n'est pas la paix, c'est la guerre expectante.

Au point où la civilisation est arrivée en Europe par la rapidité des communications, par la multiplicité des échanges, par la solidarité du crédit général, par le progrès de la liberté moyenne, la paix est certainement le plus beau, le plus grand , le plus profond sujet que puisse traiter à la tribune législative un orateur sûr de sa pensée et maître de sa parole. Puisse-t-il se trouver, en France, sur les bancs du Corps législatif — bancs des députés ou bancs des commis^ saires du gouvernement — un orateur qui s'élève à la hauteur du sujet! Jamais occasion plus belle ne lui aura été donnée que la réponse au discours du 5 novembre; car ce discours, rendons-lui cette justice, ne se borne pas à des phrases creuses et à des généralités sonores : il propose un

moyen. Ce moyen, c'est un Congrès. Ce Congrès n'est-il pas le moyen de la fin? S'il y en a un autre, s'il y en a un meilleur, qu'on l'indique! Mais s'il n'y en a pas de meilleur, s'il n'y en a pas d'autre, qu'on l'appuie! Quoi qu'en ait dit M. Thîers, il ne suffirait pas que la France s*absttnt pour que la guerre n'éclatât pas en Europe. Elle y couve partout. Aveugle qui ne le voit pasî Imprudent qui, au lieu de l'étouffer avant qu'elle soit allumée, attendrait qu'il fftt trop tard pour pouvoir Féteindre!

27 décembre 1S63.

La diplomatie a des mystères impénétrables on des puérilités inexplicables. Qu'on choisisse!

Comment expliquer, en effet, que la réponse si sensée, si remarquable du roi de Portugal, datée du 18 novembre 1863, ne soit insérée au Moniteur que le 27 décembre, c'est-à-dire qu'après quarante jours de sommeil dans les cartons de notre ministre des affaires étrangères?

Cependant, s'il était une réponse qui dût être publiée sans aucun retard, certes c'était celle-ci, car elle donne souverainement et sans hésiter la préférence aux Congrès avant la guerre sur les Congrès après la guerre, préférence qui n'eût jamais dû faire l'objet d'un doute, si le bon sens et la bonne foi réglaient la politique.

S'est-on jamais demandé sérieusement s'il valait mieux appeler les pompiers à la première qu'à la dernière lueur d'incendie, avant plutôt qu'après que l'édifice ait été consumé?

Un jour, il n'y aura pas assez d'anathèmes contre lord John Russell , sur qui retombera la responsabilité de tous les désastres qu'il eût pu prévenir, de tout le sang qu'il eût pu empêcher de couler.

Déjà son châtiment commence! Ne sachant que faire, il

assiste impuissant à l'exécution fédérale du Holstein , à la proclamation populaire du prince d'Augustenbourg, duc de Sleswig-Holstein, en qualité de souverain, au mépris des droits du roi de Danemark Christian IX, père de la princesse Alexandra, mariée au prince de Galles, et père du prince Georges, roi des Hellènes !

Où mènent toutes les interventions, toutes les immixtions d'un gouvernement dans les affaires d'un autre ! On le voit : toujours et partout, à Rome, à Athènes, à Varsovie, à Mexico, à AJtona, etc., etc., elles mènent à des complications inextricables et à des contradictions insolubles. L'exécution fédérale dans le Holstein en fera naître de nouvelles et de plus graves, mais elle n'en terminera et n'en résoudra aucune. L'exécution fédérale, c'est le séquestre mis .sur une souveraineté, par qui ? Par des souverains... Or, qu'est-ce que le séquestre mis sur une souveraineté, si ce n'est la violation, la déconsidération, le mépris de la souveraineté. Ce serait à croire que, de notre temps, les plus grands révolutionnaires ne sont pas les républicains, que ce sont les rois ! Vraiment, ils se seraient donné pour mission de ronger la royauté qu'ils ne s'y prendraient» pas autrement; ils mériteraient qu'on leur donnât le nom de termites couronnés.

Ce qui prouve qu'une idée est juste, c'est lorsque tout concourt à en démontrer la justesse. C'est déjà ce qui arrive pour le Congrès, sur lequel, en Angleterre et en Allemagne, le langage des premiers jours de novembre s'est déjà considérablement modifié dans ces derniers jours de décembre ; aussi la réponse du roi de Portugal est-elle assurée d'avoir toutes les sympathies qu'elle mérite, par l'excellent esprit qui en a dicté les termes pleins de sens et de fermeté.

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