‹ Paix et liberté; questions de l'année 1863Chapitre 88 sur 122 · LA. POLITIQUE SENSÉE, SÉRIEUSE, EFFICACE · texte numérisé non relu

LA. POLITIQUE SENSÉE, SÉRIEUSE, EFFICACE

. }« juillet lg6d.

Quelle est, sur la question de Pologne, la politique da gouvernement fFançais ayant pour ministre des aflhîres étrangères M. Drouyn de Lhuys el pour interprète offlclel , devant le Sénat et devant le Corps législatif, Jf. Billàult, ministre sans portefeuille ?

C'est ce qu'il s'agit de rechercher et de tracer exactement', afin d'empêcher l'opinion de flotter comme une barque sans lest au. gré des vagues ;. les vagues ici s'appellent les journaux.

Le 6 février 1863, au Corps législatif, un débat s'engage , M. BUlault, ministre sans portefeuille, le clôt par cette courte et précise déclaration.:

<r La France n'a perdu aucune de ses vieiUes sympathies pour la Pologne ; mais eUe pense, et le gouvernement français pense avec elle, que l'autonomie de ce royaume aurait plus à attendre des sentiments généreux et libéraux de l'empereur actuel de Russie que d'une tentative insurrectionneUe , dont les efforts ne feront qu'appeler de nouveaux désastres sur ce malheureux pays.

» Le gouvernement de l'empereur est trop sensé pour donner par de vaines paroles un aliment trompeur à des passions insurrectionneUes, et il est trop jaloux de sa dignité, de celle de la France, pour laisser répéter pendant quinze ans dans une adresse des paroles inutiles et des protestations vaines. »

Le 19 mars suivant, au Sénat, M. BillauU prend une paît plus large ; les aveux suivants lui échappent :

(Y ... U y a malheureusement un peuple qui ne peut ni moarir ni vivre dana les conditioifs qui- lai' sont* faites^ »

« .,. Les traités de ISfô, que beaucoup de gens invoquent, oes

584 ises

traités ODt-ils eux-mêmes un remède à cette situation? Ils ODlpromis, et, à ce point de vue , ils ont constitué un engagement extérieur visà-vis des puissances européennes qui l'ont signé; ils ont promis aux peuples de Pologne des institutions et une représentation nationales. Mais à cette promesse leur texte ajoute immédiatement : <c diaprés le mode d'existence politique que chacun des goucernements auxquels ils appartiennent Jugera utile et convenable de leur donner, a Cette phrase, qui réduisait la promesse à une sorte de concession facultative dans son étendue, a été Tobjet, entre les puissances, d'une discussion indéfinie et jusqu'à présent sans solution. Pendant que l'Europe ou plutôt les puissances libérales de l'Europe disaient : Vous êtes obligés par Ips traités à constituer une représentation et une administration séparées et nationales, — on répondait : Oui , mais dans le mode d'existence politique que nous jugerons utile et convenable , et les détails ne sont qu'une question intérieure qui ne regarde pas l'étranger. »

«... Les traités de 1815 ne sont pas une solution. Ils ont pose la situation dans des termes qui ne peuvent coexister; ils ont accolé une nation qui avait joui des libertés les plus extrêmes à une autre nation qui ne s'en doutait pas encore ; ils ont placé sous le même sceptre des hommes conseillant la liberté et la voulant, et des hommes qui l'ignoraient et ne la désiraient pas encore ; ils out mis tout un peuple dans la condition forcée de s'insurger si les concessions promises étaient faibles, et si elles étaient larges, d'en tirer plus de force encore pour l'insurrection. »

«... Deux nations libérales, la France et l'Angleterre, de 1830 jusqu'à ce jour, ont, non pas simultanément, mais séparément, agi et pratiqué cette politique d'observations, de conseils, de rappel aux traités de 1 8 1 5 , dont on a beaucoup parlé dans la discussion actuelle. Qu'a-tpHîlle produit ? »

Ce discours se termine par celte pressante adjuration :

«... Dans les paroles qui ont singulièrement aidé à porter l'empereur sur le trône, il y en une, celle de Bordeaux : « L'empire, c^ett la paiXj » qui n'y a pas peu contribué. Non pas la paix à tout prix, non pas la paix quand même, non pas le sacrifice de la grandeur et des intérêts de la France; l'empereur a assez prouvé par tout ce qu'il a fait qu'il ne l'entendait pas ainsi. (Très-bien !)

» Oui, il y a ici en présence deux politiques, et c'est entre ces deux politiques qu'il faut que vous optiez.

» Le gouvernement de l'empereur pose ainsi la question, volontairement, résolument. On a fait appel dans cette enceinte et aux vieux généraux qui sur nos champs de bataille ont mêlé leur sang à celui des Polonais, et à ceux qui ont combattu en Crimée; on a fait appel aux cardinaux, dont les sympathies religieuses sont certainement

acquises au peuple de Pologne. Eh bien , c'est à eux et à vous tous que je fais aussi appel.

u II ne s'agit pas ici de sacrifier nos sympathies pour la Pologne ; il ne s'agit pas de masquer une de ces défaillances sans paroles ou avec des paroles aussi bruyantes qu'inutiles. (Très-bien!) Il s'agit de choisir entre une politique siksbb , sbsiiuse , srriCAcs , je l'espère , et une politique aventueeusb, insensée. (Approbation.)

» L'ordre du jour prononcé par vous sera l'approbation de la première et la condamnation de l'autre; il n'y aura sur ce vote aucune équivoque possible; votre commission l'a expliqué nettement; le gouvernement l'explique à son tour : il entend bien que ce vote signifiera sympathie pour la Pologne, désir de voir cesser ses malheurs, mais confiance absolue dans la politique, dans la sagesse, dans la fermeté de l'empereur. (Très-bien! très-bien !) Ainsi clairement précisé , personne , ni en France , ni à l'étranger , ne s'y trompera; personne ne vous soupçonnera d'avoir été indifférents ni oublieux pour ces grands intérêts. Mais, par votre vote, vous aurez su concilier vos sympathies pour un malheureux peuple et vos devoirs de citoyens envers votre pays. »

a (Ce discours, fréquemment interrompu par de chaleureuses marques d'approbation, est suivi d'applaudissements prolongés.) »

Cent neuf voix contre dix-sept votent avec la confiance la plus enthousiate pour Tordre du jour réclamé par M. Billault, en opposition au renvoi demandé par le prince Napoléon.

Le 22 mars 1863 paraît en tête du Moniteur la lettre qui suit, adressée à M. Billault:

« Paris, 21 mars 1863.

» Mon cher monsieur Billault, M Je viens de lire votre discours, et comme toujours j'ai été heureux de trouver en vous un interprète si fidèle et si éloquent de ma politique. Vous avez su concilier l'expression de nos sympathies pour une cause chère à la France avec les égards dus à des souverains et à des gouvernements étrangers. Vos paroles ont été sur tous les points conformes à ma pensée , et je repousse toute autre interprétation de mes sentiments. Croyez à ma sincère amitié.

» Signé : napoléon, u

Pendant que M. Billault, ministre sans portefeuille, exaltait dans les termes que nous venons de rappeler la politique qu'il qualifiait exclusivement de « politique sensée, sérieuse, efficace », par opposition à la politique de décision, qu'il qualifiait de apolitique aventureuse et insensée », que faisait M. Drouyn de Lhuys, ministre des affaires étrangères?

U expédiail quatre dépêches : !& pcemiàre à H. le baron de Talleyrand, ambassadeur à Berlin; la seconde à H. le dUc de Montebelio, ambassadeur à Saint-Pétersbourg; la troisième à Mi.. kduc de Gcarnool, ambassadeur à ^ieime; la' quatrième à Mv le bafon^Gro», ambasBadeur à Ëondres.

La dépèche à M', de Tallteyrand est une protestation contre la convention du 8 mars 1863,. entre là Prusse et la Russie.

La dépêche à> Mw Le duc. de MonlebeUo met les Féaerve» suivantes à lajustice qui y est rendue à Vempereur Alexandre :

« Depu[& ravéDement de l*empereur Aieiandre, de grande progrès se sont accomplit en. Russie. Nous avons été les premiers à j applaudir et à cendre hommage à une politique libérale. Tout ce (|ui engageait davantage cette puissance dans les voies de la civilisation moderne la rapprochait die la France et resserrait ka lien*dfcsdeux pays. Nous nous plaisions également, à. espérer que^ pour la Pologne comme pour la Russie,, le nouveau règne serait un règne réparateur. Si. les espérances que le cabinet de Saint-Pétersbourg a laissé concevoir ne se réalisaient pas; si surtout, dans les graves conjonctures qui se présentent, il se mettait en opposition avec cette opinion publique, ausai persévérante que les malheurs de la Pologne, iltSfi ofléeraiit et noua ferait k nous-mêmes une situation pénible, sur laquelle j'ai dû particulièrement m'arrêter aveale baron.de-Budberg. »

La dépêche à M', le duc de* Gramont est un complimenf adressé à rAutriche sur sa conduite à l'égard de la Gallicie.

La dépêche à M. le baron Gros est une invitation faite à lord John Russell de se joindre à la France pour adresser une communication au cabinet de Berlin.

Le l*' mars 1863, M. Drouyn de Lhuys adresse aux agent» diplomatiques de l'empereur une circulaire dans laquelle il leur fait connaître que ni le gouvernement anglais ni le gouvernement autrichien n'ont voulu s'associer au blâme par la France de la convention russo-prussienne.

Le 9 avril., M. Drouyn. de Lhuys adresse à H. le duc de Montebello la fameuse dépêche dont celui-ci est char;gé de remettre copie à M. le prince Gortchakoff^ et qui. est une véritable mise en demeure,, conçue en ces termes, utiles à rappeler en ce temps où tout s'oublie si vite :

«c Ce qui caractérise les agitations de la Pologne, ce qui en fait la

gravité «iceplioDnelle» G*eH qu'elle» ne sont pas le résnllat d'une orise paMagère» Des effet» qui te reproduisent presque invariablement à chaque génération ne sauraient être attribués à âei causes pureuMOt accidentelles. Ces oonyulsionSy devenues périodiques, sont le symptôme d'un mal invétéré-; elle» attestent l'impuissance des combinaisons imaginées jusqu'ici pour réconcilier la Pologne avec la situation qui lui a été faite. D'autre part, ces perturitotions trop fréquentes sont, toutes les fois qu'elles éclatent, un sujet d'inquiétudes et d'alarme». La Pologne, qui occupe sur le continent une position cesirale, ne saurait être agitée sans que les divers États placés dans 1» voiainage de ses frontières souffrent d'un ébranlement dont le oontre-ooup se fait sentir à l'Europe entière» C'est ce qui est arrivé à toutes les époques oti les Polonais ont pris les armes. Ces conflits, comme on peut en juger par celui dont nous sommes en ce moment témoins, n'ont pas seulement pour conséquence d'exciter les esprits d'nne manière "inquiétante; en se prolongeant, ils pourraient troubler les. rapport» des cabinets et provoquer les plus regrettables complications. Il est d'un intérêt commun h toutes les puissances de voir définitivement écarter des périls sans cesse renaissants.

» Nous aimons à espérer, monsieur le duc, que la cour de Russie accueillera dans le sentiment qui nous les a dictées des considérations aussi dignes de son attention. Elle se montrera animée, nous en avons la confiance, des dispositions libérales dont le règne de l'empereur Alexandre a déjà donné de si éclatants témoignages, et reconuaitra dan» sa sagesse l'opportunité d'aviser aux moyens de placer la Pologne dans les conditions d'une paix durable. »

Le 20 avril, M. Drouyn de Lhuys envoie une copie de la déi)ôche ci-dessus, du 9 avril, à tous les représentants de la France en Europe, en priant chacun, d'eux d'inviter le gouvernement auprès duquel il est accrédité à faire connaître à Saint-Pétersbourg son approbation de la démarche faite par la France, TAutriche et la Grande-Bretagne.

A la réponse en date du 14/26 avril (insérée au ManiUur du 5 mai ) que M. le prince GortchakofT fait à la dépèche du 9 avril de M. Drouyn de Lhuys, celui-ci réplique par sa dépêche du 17 juin (insérée au Moniteur du 13 juillet), celle où sont posés les Six Points dans les termes suivants :

« Plusieurs des dispositions que ce programme renferme, monsieur le duc, font déjà partie du plan de conduite que le cabinet de Saint- Pétersbourg s'est tracé; les autres dépassent à peine les avantages qu'il a promis ou laissé espérer; elles ne sont toutes que l'expression

588 tH^9

la plus simple des lois élémentaires de la justice et de l'équité, et u'out rien que de conforme aux stipulations des traités qui lient le gouvernement russe à l'égard de la Pologne. Nous aimons donc à nous persuader que ces propositions ne soulèveront, de la part du cabinet de Saint-Pétersbourg, aucune objection et qu'il n'hésitera pas à les prendre pour base des délibérations.

» D'un autre côté, vous le savez , monsieur le duc, si les cabinets, en s'ad ressaut à la Russie, obéissent à des motifs d'intérêt général, les considérations d'humanité ont leur part dans le sentiment qui les guide. La Pologne présente en ce moment un douloureux spectacle. A mesure que la lutte se prolonge , l'animosité et les ressentiments réciproques la rendent de plus en plus sanglante. C'est assurément le vœu de la cour de Russie de voir cesser des hostilités qui portent la désolation et le deuil dans les anciennes provinces comme dans le royaume.

M La continuation de ces calamités pendant les négociations pourrait irriter un débat qui doit demeurer calme, si l'on veut qu'il soit utile. 11 y aurait donc lieu de pourvoir à une pacification provisoire fondée sur le maintien du stalu quo militaire, qu'il appartiendrait à la Russie de promulguer, et ce que les Polonais devraient, de leur côlé, observer sous leur propre responsabilité.

M Quant à la forme que les négociations devraient prendre, le gouvernement russe a laissé lui-même pressentir sa pensée dans ses communications aux trois cabinets. Il a pleinement reconnu, dans sa dépêche à M. le baron de Budbei^, le droit des puissances appelées naguère à régler le système politique de l'Europe de s'occuper de communications qui pourraient le troubler. Il a été plus explicite encore en s'adressant à M. le baron de Bruno w : « Sa Majesté, a dit )> M. le prince Gortchakoff à M. l'ambassadeur de Russie à Londres, » admet que, dans la position particulière du royaume , les troubles » qui l'agitent peuvent affecter la tranquillité des Etats limitrophes, u entre lesquels ont été conclus, le 3 mai 1815 , les traités séparés » destinés à régler le sort du duché de Varsovie, et qu'ils peuvent » intéresser les puissances signataires de la transaction générale du » 9 juin, où. ont été insérées les principales stipulations de ces » traités séparés.- »

» Ainsi, le cabinet de Suint-Pétersbourg a d'avance et spontanément dooué à entendre qu'il accepterait le concours des huit puissances qui ont participé à l'acte général du congrès de Yienue. Voulant lui-même répondre à des dispositions dont il apprécie le caractère conciliant, le gouvernement de Sa Majesté est prêt, en ce qui le concerne, à s'associer à ces délibérations et à se faire représenter dans la conférence qu'il sera opportun de réunir, si, comme nous en avons l'espoir, la Russie adhère aux bases proposées à son acceptation par les trois cabinets.

» Nous serons heureux que la résolution à laquelle s'arrêtera

l'empereur Aleiandre soit eu harmonie avec les grands intérêts que des considérations à la fois légitimes et puissantes nous ont portés à recommander i sa sollicitude éclairée; car cette question, soustraite au jugement de la force, qui la trancherait peut-être une fois de plus sans la résoudre, entrerait dès à présent dans la voie d'une discussion amiable, seule propre à préparer enfin une solution vainement cherchée jusqu'à ce jour et qui serait digne des lumières de celte époque comme des sentiments généreux dont tous les cabinets sont animés. »

C'esl à cette dernière dépêche que M. le prince Gortchakoff a fait, le 14 juillet, la réponse dont M. le baron de Biidberg a remis, le 17 juillet, à M. Drouyn de Lhuys la copie, insérée au Moniteur du 22 juillet.

Entre les discours de M. Billault des 6 février et 19 mars 1863, la lettre du 22 février insérée au Moni7«Mr— -documents qui sont comme des bornes kilométriques plantées le long d'une route pour mesurer le chemin qu'on a parcouru et celui qui reste à parcourir — et les craintes de guerre qui ont jeté la panique dans les esprils depuis l'arrivée de la dernière dépêche du prince Gortchakoff, qu'est -il donc advenu qui puisse faire supposer que la politique si complaisamment qualifiée, le 19 mars, de « politique sensée, SÉRIEUSE, EFFICACE », cst tardlvemetit abandonnée en juillet pour suivre la politique si sévèrement qualifiée de-« politique

Page 1