TOUT PAR LA PAIX, RIBN PAR LA GUERRE
4 août 1863.
Après la guerre de Crimée, où la France a remorqué TAngleterre; après la guerre d'Italie, où. la France, toute seule, était menacée d'avoir contre elle toute la Confédération germanique accourant au secours de FAutricbe; après l'expédition du Mexique, dans laquelle, malgré la séparation et le départ de ses deux alliées l'Angleterre et l'Espagne, la France a persisté, nous le demandons : à la pensée de qui en Europe Yiendrait-il de dire que la France et que l'empereur Napoléon m ont < reculé > devant une réponse de la Russie ?
La France n'a pas une de ces bravoures suspectes qui, pour faire croire en elles, ont besoin de casser des assiettes; son courage et sa force ne sont jamais en question; elle en a élevé le renom trop haut pour que, si haut qu'on soit placé, une intention offensante, encore moins une parole blessante, y puisse jamais atteindre. Dans un débat où le nom de la France est engagé, le mot « reculer > ne saurait jamais trouver accès. Effaçons-le donc, et d'une grande question de liberté ne faisons pas une petite question de susceptibilité. De quoi s'agit-il ? S'agit-il de prouver que la France et la Russie sont braves? Non; les preuves de l'une et de l'autre sont faites. Il s'agit de mettre fin en Pologne à des excès qui d'une part déshonorent la répression, et qui d'autre part déshonorent l'insurrection. Quel est le moyen le plus efficace et le plus rapide d'y mettre fin? Est-ce celui que proposent H. Drouyn de Lhuys, M. le comte de Rechberg et lord John Russell, et que combat le prince Gortchakoff? Ou bien est-ce celui que propose le prince Gortchakoff, et que
combattent lord John Russell, le comté de Rechberg et H. Drouyn de Lbuys? Contre le moyen proposé par le prince Gortchakoff, quelles sont les otijections fondées? Pesons4es. Contre le moyen proposé par M. Drouyn de Lbuys, le comte de Rechberg et lord John Russell, quelles sont aussi les objectkmsT Pesoas^les à leur tour dans la même balance, et, entre les deux moyens, choisissons le meilleur. Si le meilleur est l'entente à trais préalable à la canférenee à huit, adoptons-le; si c'est au contraire la conférence à huit, donnoas-lui la préférence; et «, après mûr examen , il est reconnu qu'aucun des deox moyens n'est le b<m,cherclMBSen on troisième, mais ne mêlons pas au langage des afiûres Faiigot du duel et de la guerre. Pas plus que des «moines», des soldats ne sont des raisons. Sur une qne^on aussi grave, aussi complexe, il est tout simple qu'il y ait dissentiment prolopgé et qu'on ne tombe pas tout de soile d'accord. Eno(n« une fois, il ne s'agit pas d'une qoestioadlionneur emire la France et la Russie; il s'agit d'une question d'aiiaiscment entre la Pologne et la Russie ; il ne s'agit ni de reculer m à'awmcer, il s^s^t de chercher et de trmtvcr. Ce que tel ministre et tel ambassadeur n'ont pas trouvé» nn autre ministre et im antre ambas^eur le trouveraient peut-être. Avant de demander à la France un nouvel emprunt d'un milliard — le milliard delà Pologne, — avant d'enlever à nos champs et à nos ateliers cent mille hommes qai peut-être n'y reviendraient plus ; avant de risquer de mettre le feu aux quatre coins de l'Europe et de tCHnber dans le piège d'une coalition, la raison, qui est l'honneur de notre temps, exige que tout ce qu'il est raisonnable, conséquemment hono* raUe, de tenter soit épuisé. Tout par la paix, rien par la guerre; tout par la civilisation, rien par la révolution : Toilft ce que vingt-cinq années de guerres abot^isMint à Waterloo et trois révolutions aboutissant à la suppression de la liberté ont enseigné à l'école nouvelle, qai aspire à fonder en France la démocratie libérale!
LA LOGIQUE DES CHOSES
9 JMèt I86S.
Selon YEwrcpe, de Francfort, c le général Hourawieff est surpassé par les mesures administratives dn ministre Bismark, appliquées dans toute Tétendae de la monarchie des HohenzoIIem... > S'il en était réellement ainsi, I* Angleterre, l'Autriche et la France, années en guerre contre la Russie, s'armeraient-elles pareillement contre la Prusse? Et si la Gallicie et l'État de Cracovie, profitant de cette occasion inespérée et propice, s'agitaient et faisaient cause commune avec le grand-duché de Posen et le duché de Varsovie, que ferait fAutriche ? Laisserait-elle se détacher la Gallicie et l'État de Cracovie sans tenter de les retenir, afin de ne point rompre l'entente entre les trois cabinets autrichien, britannique et français, ou se séparerait-elle de lord John Russell et de M. Drouyn de Lhuys pour suivre les traces du prince GortchakofT et du comte de Bismark ?
On lit dans YOpmian naiionéie :
« Le bruit court que fempereur Frauçois-Joseph s'apprête à proclamer réut de siëge en GaUicie, comme le roi Guillaume dans le grand-duché de Posen* »
n se peut que cette nouvelle soit prématurée, mais inévitable est cette conséquence de l'action commune, en admettant que la pauvre action commune dure encore.
L'Autriche, prenant parti pour les Polonais sujets russes contre la domination moscovite, n'a qu'un moyen, un seul, d'empêcher que les Polonais sujets autrichiens prennent parti contre la domination autrichienne : c'est d'y renoncer
spontanément, libéralement. Cet exemple, prescrit par la logique, rAutriche le donnera-t-elle ?
En avril 1848, les députations polonaises de Gallicie et de Cracovie, conduites par le prince George Lubomirski, après s*ètre adressées à l'empereur d'Autriche, Ferdinand I*^, s'étant rendues chez l'archiduc Jean, ce dernier leur dit :
« Maintenant, nous pouvons parler franchement. Ma çrand'inère et le roi de Prusae Frédéric II, en partageant la Pologne, ont eommîs une faute. Ce partage est un grand malheur pour toute rEuiope. Depuis ce moment-là la paix et la loyauté ont disparu, et le trafic des nations a commencé ^ au détriment des gouvernements eux-mêmes. Ces derniers ne pourront jamais jouir tranquillement de ces étranges acquisitions. L'existence de la Pologne est une chose natareUe et indispensable. Il serait superflu de discuter sur les moyens de sou rétablissement, car une chose nadhreUe et indispensable arrive d'ellemême... » (1)
L'empereur François-Joseph se rangera-t-il en 1863 à l'opinion émise en 1848 par l'archiduc Jean, ou restera-t-il attaché à l'opinion contraire, écrite et pratiquée eu 1847 par le prince de Mettemich ?
Le 4 janvier 1847, le prince de Mettemich répondait en ces termes aux protestations de l'Angleterre et de la France contre l'incorporation de Cracovie :
« Nous n'admettons pas qu'un traité puisse ne pas établir des droits et des charges. Nous n'admettons point, par contre, que les droits ou les poids des charges qu'ils imposent aux parties contractantes puissent dépasser les limites que leur trace l'engagement contradé.
» Nous respectons les indépendances légalement établies, et nous nous reconnaissons dès lors le droit d'exiger que notre indépendance, comme celle de tous les États, soit également respectée.
» La mesure que Sa Majesté l'empereur a prise de concert avec Leurs Majestés l'empereur de Russie et le roi de Prusse par rapport à Krakovie, l'a été dans les sentiments des droits qui compétent et des devoirs qui incombent à Sa Majesté Impériale :
» De ses droits, parce que l'empereur, en laissant insérer le traité du 3 mai 1815 dans le recez général du congrès, n'a pas entendu céder à tous les cosignataires de cet acte un droit appartenant exclusivement aux parties contractantes du traité du 3 mai;
(1) RECDBIL DIS TRAITES ET CO?IVEIITIOï«S CONCERNANT LA POLOCnE, p. 1095.
j> De ses devoirs, parce que ceax qae Sa Majesté ayait à remplir envers les peuples confiés par la Providence à ses soins ne lui auraient pas permis de rétablir un corps politique qui, après avoir contrevenu pendant une longue série d'années aux conditions sur le respect desquelles son indépendance avait été fondée, a fini par sacrifier Texistence politique qui lui avait été donnée , à des projets insurrectionnels, hostiles à tout ordre gouvernemental et social.
» Signé : mkttekiiich. r»
Le 9 janvier 1847, il ajoutait :
a Les trois cours n'auraient jamais agi comme elles l'ont fait, si elles n'avaient pas été complètement convaincues de l'entière légalité de leurs actes.
»... Les puissances protectrices ont toujours respecté la partie de l'indépendance assurée par le traité du 3 mai (21 avril 1815) à la république de Krakovie. C'est cette dernière elle-même qui a contraint les puissances protectrices à mettre un terme à une prétendue liberté que ce petit État avait cédée au gouvernement de l'émigration. Le motif. Tunique motif de la résolution des trois puissances est fondé dans le sentiment de l'absolue nécessité où étaient les puissances d'agir comme elles l'ont fait... Elles ont consulté la première loi de chaque État, le droit de propre conservation et de protection envers leurs sujets ; ensuite elles ont agi , convaincues de leur droit et de leur devoir. C'est en cela , et dans aucune autre chose, que réside toute la question de Krakovie.
Signé : MBTTEKfllCH. »
Si FAutriche a changé d'avis sur la portée des stipulations de Tacte du congrès de Vienne du 9 juin 1815, pourquoi n'en a-t-elle pas déjà donné la preuve en se hâtant de rétablir la république de Cracovie dans les conditions primitives des articles 6 et 9?
Dans l'article 6 il est dit :
« AIT. 6. La Tille de Krakovie avec son territoire est déclarée à perpétuité cité libre, indépendante et strictement neutre, sous la protection de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse. »
Dans l'article 9 il est dit :
«r ART* 9. Les cours de Russie, d'Autriche et de Prusse s'engagent à respecter et à faire respecter la neutralité de la ville libre de Krakovie et de son territoire; aucune force armée ne pourra jamais y être introduite, sous qublquk pebtixtc quc ck soit. »
A quel titre l'Autriche» ayant passé du camp de la Prusse
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et de la Russie lisns le Cftmp opposé de UAngieteiTe et de la France, ayant changé de principes, ayant abjuré ropinion solennellement exposée dans le Mémoire annexé à la dépécht du prinu de MUietnkk, du 9janfrier 1847, aU'œmU de DU-. trichsidn à Londres et cammtmiquéepar eelui^ à lord Palmersianj à quel titre rAutriche garde-t-elle sous sa domination la république de Cracovie?
Jusqu'à ce jour, TAutriche a eu un pied dans chacun des deux camps; mais le moment est venu d*opter. Pour lequel des deux camps oplera-t-elle ? Si elle opte pour le camp anglo-français, qu'elle éf apcae Graco?te ; si elle n'éracue pas Cracovie, sur quoi se fonde-t-elle pour combattre les prétentions du cabinet russe?
Liée par ses incoqK>ratioBS de GalUcie et de Craeovie, qu'elle voit toujours près de lui échapper, TAutridie est dans une situation qui ne permet pas sérieusement de compter sur elle. Sous les paroles des hommes, il &ut toujours regarder les choses : ceux-là se trompent eoûore plus souvent qu'ils ne trompent; celles-ci ne trompent pas et ne peuvent pas se tromper." Fût-il vrai qu'en Autriche les hommes soient avec la France, les choses en Autriche sont avec la Russie. Ainsi s'explique naturellement la double politique du gouvernement autrichien, que le Siècle qualifie très-injustement de twrtueme; c'est comme s'il accusait le serpent de ramper au lieu de planer, ou comme s*il louait l'aigle de planer au lieu de ramper.
L'agitation en Gallicie et à Cracovie croissant et s'aggravant, si la Russie s'alliait à l'Angleterre et à la France pour demander à l'Autriche de mettre fin à une 'agitation de nature à troubler la paix de rEurope , que répondrait Je comte de Rechberg?
Les Polonais sujets autrichiens sont admis au Reichsrath; éligibles et élus, ils ooncourenl à la loi commune; ils pariait leur langue sans que nul s'y oppose ; ils ne sont troublés en rien dans l'exercice de leur religion; la loi qui les appelle à servir sous les drapeaux est la même pour tous sans <fistinc-
tion entre Autrichiens et Polonais. Que veulent-ils de plus ? Pourquoi s'agitent-ils? Pourquoi trois membres de la diète de Gallieie se sont-ils fait arrêter? Si TAutricbe les met en jugement et les condamne, que dira et que fera M. Drouyn de Lhuys? Interviendra-t-il diplomatiquement en Autriche comme il est intervenu diplomatiquement en Russie ? Fera-t-il comme les Chinois, aura-t-il deux balances : Tune favorable au comte de Rechberg et l'autre contraire au prince GortchakofT?
Abstention de la France en Russie, sous peine d'intervenir en Autriche et plus tard en Prusse : voilà ce qu'enseigne ragitatton de la Gallieie. 0 logique des choses, quand donc seras-tu la diplomatie des hommes !