LA CONDUITE DE L'ANGLETERRE
5 aoàt 1863.
Est-il vrai qu'au moment de signer une réponse risquant de l'entraîner hors de la voie tracée le 17 novembre 1772 par la lettre du roi George III et creusée par toutes les dépèches de lord Palmerston à lord Heytesbury en 1831 , à lord Durham en 1832, à lord Bloomfield en 1846, le cabinet anglais ait fait un pas en arrière? Nous Fignorons, mais cela est vraisemblable, car, en agissant ainsi, l'Angleterre et lord Palmerston n'auraient fait que demeurer conséquents à la conduite qu'ils ont constamment tenue depuis 1772. Leur défection apparente ne serait que leur tradition maintenue.
La conduite de lord Palmerston, en août 1863, sérail exactement la même qu'en juillet 1831, lorsqu'il répondait ce qui suit au prince de Talleyrand, ambassadeur de France à Londres :
• Forctgn Office, 22 jaiilec 183 1 .
» Sa Majesté , tout en déplorant profondément let calamités d'une lutte désastreuse et dévastatrice, ne pense pas que le temps soit encore venu ^ù eUe pourrait justifier d'adopter une mesure qui, quoique conciliatrice dans la forme, ne pourrait manquer d'alarmer une puissance indépendante, naiurelUmeut jalouse de ses droits et sensiblement attentive à tout ce qui pourrait paraître porter atteinte à son honneur national.
» Par ces raisons, Sa SAajesté se voit dans la nécessité de eifussi LA pioposiTioN que le prince de Talleyrand a eu Tinstruction de lui communiquer. »
Si pressante qu'on suppose la dépêche de M. Drouyn de Lhuys à M. le baron Gros, il est impossible qu'elle le soit
plus que la dépêche, restée infructueuse, du comte Sébastian! au prince de Talleyrand :
« Paris, le 7 juillet 1831.
« Le roi , touché des maax qu'a déjà causés la guerre de Pologne , s'est adressé avec confiance à l'empereur de Russie pour mettre un terme à tant de malheurs et faire -cesser une effusion de sang dont rhiimauité n*a que trop souvent gémi... Jusqu'ici, les efforts du roi n'ont pas obtenu les résultats qu'il était en droit de se promettre, et, malgré jeur peu de succès , Sa Majesté ne pense point qu'elle doive renoncer à la généreuse et pacifique médiation que lui conseillent ses intérêts personnels et que lui prescrit la situation de l'Europe. Elle croit surtout que si l'Angleterre agissait d'accord avec la France pour donner à cette salutaire intervention toute la force dont elle est susceptible, l'effet pourrait en être assuré par l'union des deux puissances... Le désir de Sa Majesté, mon prince, est que vous fassiez à ce sujet des ouvertures immédiates et pressantes au gouvernement anglais; nous en attendons le résultat avec une vive impatience. »
Soyons justes , peut-on reprocher à lord Palmerston d'être toujours le même homme ? Quand on croit en lui , on se trompe ; mais il ne vous trompe pas. On ne doit jamais s'en prendre qu'à soi de ses illusions déçues.
Si lord Palmerston, en 1831, refusait la proposition du comte Sebastiani et du prince de Talleyrand , à plus forte raison a-t-il dû refuser en 1863 la proposition de M. Drouyn de Lhuys et du baron Gros; car en 1831 la France constitulionnelle ne causait pas à TAngleterre défiante les craintes et les insomnies que lui donne la France impériale. A cette époque, la France ne s'était pas territorialement agrandie des trois départements nouveaux — les Alpes-Maritimes , la Savoie et la Haute-Savoie — qui semblent attendre tout au moins le retour à la France de 1813 des départements de la Roër, de Rhin-et-Moselle, du Mont Tonnerre et de la Sarre. L'agrandissement de la France inquiète plus sérieusement l'Angleterre que la grandeur de la Russie, surtout depuis l'expédition de Crimée. La vraie rivale de l'Angleterre , aux yeux de lord Palmerston, ce n'est pas la Russie, c'est la France. Aussi eussions-nous été et serions-nous très-étonné que, ombrageux comme il l'est, lord Palmerston s'engageât
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avec la France contre la Russie dans une guerre dont il serait impossible de mesurer toutes les conséquences et de prévoir toutes les complications.
La guerre pour la Pologne, c*e8t inévitablemoit, <ia*on le veuille ou qu'on ne le veuille pas, le rétaUissement àe la Pologne de 1772.
Le rétablissement de la Pologne de 1772, c'est certainement la perte pour la Prusse du grand-daché de Posen et peut-être de la Prusse rhénane. A moins d'effacer de la carte d'Europe la Prusse, déjà si petite territorialement, quelles compensations territoriales lui donnera-t-on ?
Le rétablissement de la Pologne de 1772, c'est tout au moins pour l'Autriche la perte de la Gallicie, de Cracovîe et de la Yénétie. Faire asseoir l'archiduc Maximilien sur le trône de la Pologne érigé en royaume distinct, sera-ce considéré par l'Autriche comme une compensation équivalente?
Le rétablissement de la Pologne de 1772, c'est le finëmissement de la Hongrie, qui persiste à refiiser de siéger au Reichsrath. L'Autriche ayant passé dans le camp des nationalités, que fera-t-elle pour vaincre l'opini&tre résistance de la Hongrie?
Le rétablissement de la Pologne de 1772 , c'est la nécessité de prendre un parti définitif à l'égard de toutes ces provinces qui n'échappent au joug de la Turquie qoe pour tomber ou retomber sans fin sous le joug alternatif soit de la Russie, soit de l'Autriche; c'est l'impossibilité de m^tre d'accord l'Angleterre, qui veut t l'intégrité de l'empire ottoman » (phrase consacrée), avec la Russie, qui en Toùdrait le partage, et avec la France, qui ne sait pas précisémeDt encore ni ce qu'elle doit désirer ni ce qu'elle doit redouter.
Résurrection des nationalités, la Pologne est le noeud de toutes les questions européennes. Impossible de rétablir la Pologne et de ne pas le dénouer ou le trancher. Toutes n'en font qu'une. Devant cette difficulté aussi haute que large et profonde, on comprend que l'Angleterre, qui n'est pas habituée à prendre les questions par leur grand côté.
hésite, tergiverse, chancelle, se dédise, se contredise et finalement retombe dans son ornière. Qui est borgne le sera toujours. Lord Palmerston ne voit que d'un œil; inutile de lui demander de regarder au loin des deux yeux.
Inutile égalemeni de chercher dans les journaux anglais , qu'ils se nonunent le Times, le Maming Post, le Daily News ou autrement, la pensée du gouvernement britannique !
Où la presse est libre, elle ne présente que les opinions de ses rédacteurs. Plus elle est libre et moins on peut tirer d'elfe une indication précise.
Preuve : La presse anglaise; elle est le flux et le reflnxde toutes les contradictions politiques.