‹ Pálai (volume 2)Chapitre 1 sur 2 · CORINE · texte numérisé non relu

CORINE

Tu connais Simonide ? celui qu'on paie. Comme un chanteur de fête, de monnaies ? Est-ce l'appât de cet or-là qui t'a guidé ,

CORINE DE TANAGRA

Hors ton village vers Thèbes où bruit la lyre ?

Vraiment, je ne sais de pre'sage pire...

Te voici tout intimidé !

T'aurait-on dit que tu vendrais ton âme?

Ainsi qu'on parle de leurs corps aux sottes femmes 1

Jeune homme, si tu rêves cela,

Tu frauderais tes clients, à m'entendre,

Car tu n'aurais pas d'âme, la voulant vendre.

N'espère pas cela...

{Un silence; elle semble attendre une réplique )

Triste? me disais-tu, mon beau muet;

Non, je suis toute gaie,

Malgré mon air,

De voir, après Aphrodite, Phoïbos vénal

Et, un à un, ceux de l'Olympe se prostituer

A l'or,

Au bel or clair,

Au doux métal 1

Tu peux te vendre; vois :

1 8 iraXai

Même ce peu de gloire que donne un chant,

Ce peu de pure gloire — ton beau choix —

Un Simonide le prend par surcroît,

Salissant la gloire même et ravalant

La chaste muse, sœur ;

Car,

Bien que sans âme,

Il sait 'se feindre un cœur

Se faisant homme ou femme

Au gré de paroles parées ;

Et des miracles de sa voix il fait

— Riant en lui — pleurer ceux qu'elle atteint

De ses flèches de joie incomparées...

Le bel art vain...

Simonide, dis-tu?

Certes, je hais son charme :

Souvent, chantant ses vers, je me suis tue

Mordant ma lèvre chaude d'une larme.

Honteuse, sachant vile et vénale la main

Qui traçait dans mon cœur ces mots de feu.

CORINE DE TANAGRA

Tout ce bel art est misérable et vain. Peut-être te vaudrait-il mieux rire en ta flûte, Là-bas, vers les Cynocéphales, comme ton père; Et que la lyre est plus futile, encor, que vile...

PiNDARE.

Corine, n'est-ce pas que chante un dieu.?

— Et qu'importe par quelles lèvres ? —

L'or que l'on donne à Simonide, tenant la lyre, S'ennoblit dans sa main, et ne la peut salir. Je n'avais pas songé atout cela.

C'est vrai; mais, y songeant, je pense Que la gaîté que vous donnez

— Claire abondance —

Est feinte, aussi, Corine, -et malgré vous. Et que — divinement — vous nous trompez

— Et malgré nous — Ainsi que Simonide ;

20 TraAat

Non pour de l'or sans doute — qu'importe cela?

Qu'importe l'argile où le vin coula

Au bel enivrement,

Et que l'on brise vide ? —

Voyez, je vous devine :

Vous nous trompez divinement,

Car vous êtes triste, Corine.

(Un silence.

Corine.

Soit, je suis triste, pour toi, si tu le veux ;

Après autant de fous tu parais sage,

Voici; mais songe aussi, avecque tes grands yeux,

Que, te parlant ainsi, se peut que je me rie :

Ma pensée est volage

Et mon rêve varie ;

Ma gaîté est amère ;

Mon rire jaillit comme un cristal clair

CORINE DE TANAGRA 21

D'une vasque d'agate, Et tel le jour sourd de la nuit.

L'Art me lasse, la lyre est ingrate :

Toute la joie que je lui ai donne'e Fut comme un sang qu'on verse goutte à goutte Et qui vous laisse faible et pâle, étonne'e Comme celui qui doute...

Oui, comme mon sang goutte à goutte versé Et dont la pourpre vive exalte à voir Avant de se ternir comme une rouille Au beau manteau de gloire Qu'on traîne, qu'on souille.

Triste et lâche, me voilà !

Ma gloire est fausse et faiblit et m'échappe. — Sais-tu ? Je voudrais être à Tanagra, .Petite fille, comme autrefois, A regarder les vagues bleues D'entre les pampres et les grappes Où l'ombre tourne et change...

J'ai vu, un automne, après les vendanges,

2 2 TTocXai

Les bacchantes courir sur le sable clair Laver la lie et l'orgie dans la mer

— Ainsi qu'au jour où Triton fut tué. — Elles tournaient en ronde, le soir, évertuées, Avec leurs chants étranges

Venus de l'Inde

(Les premiers que j'aie sus),

Enguirlandant le grand torse sans tête

Des souples chaînes de leurs beaux corps nus

Que rougit un dernier rayon du Pinde

— Ainsi je fus poète. . .

Qu'importent Thèbes et ma lyre fleurie ? Et que je pleure ou rie ?

Je suis belle, mais on m'a vanté tous mes charmes ; Je sais rire et leurrer...

(Elle hésite, regardant Pindare.)

Enfant, tu me regardes avec des yeux de larmes ; Moi qui fais rire, aurais-je fais pleurer ? Essuie cela — sois gai — écoute :

CORINE DE TANAGRA

Sais-tu pas que la foule raille et nous perse'cute Au hasard seul des cris de nos fous désespoirs? Et que sa joie infâme et lâche répercute La farouche douleur exhalée en nos soirs? Que si tu veux te taire et souffrir de la vie Sans dire à tout venant l'amertume des jours, La tourbe qui te hait te portera envie, Nous égayant de sa sottise, à notre tour ; Et te voyant joyeux elle te croira riche Des vils biens qu'elle prise à l'égal de nos dieux : La joie infâme hésite où le bonheur s'affiche ; Sois gai, car la vengeance est de paraître heureux ; Regarde-moi 1

{Elle éclate de rire.)

Xp^v txEv xaxà xaipov IpwTOJV SpETreciôat, 6u{jt,e, (tÙv àXtxia.

PiNDARE, Frag. 8g.

MYRTIS D'ANTHEDON

Sur la lisière du bois de Cérès, en face de la mer.

Myrtis, comme pour rompre un silence pénible.

. . . Toutes ces voiles qu'on voit rose pâle,

Le long du golfe,

Regarde :

Elles entrent,

Une à une,

Dans l'ombre projete'e du promontoire,

Sous ce soleil oblique

De fin d'e'té...

Le soir

28 TràXai

Sort du rivage et gagne les îlots

Avec le vent de terre, agile sur les flots...

PiNDARE, de voix lointaine.

Quelle réplique,

Myrtis,

— Quand frôlerait ma lyre une aile de mouette —

Vaudra cet écho de ta voix que dit la mer...

[Il fait signe d'écouter. — Un silence.)

Myrtis, de voix émue.

Ton âme muette

Écoute ;

Mon amour a peur de se taire,

Mon cœur redoute.

Car l'ombre est là, avec l'automne, qui nous guette !

MYRTIS D ANTHÉDON 29

PiNDARE, se retournant avec vivacité.

Quel automne ?

L'automne du monde ?

Toute heure est bonne,

Toute blessure est fe'conde ;

L'automne t'e'meut?...

Les feuilles dans la bise comme des oiseaux,

Sous la flèche des vents

— Le Sagittaire! avant le Capricorne et les Verseaux?... —

L'hiver en route avec son ombre qui va devant

Plus lourde à chaque soir venu ?'. ..

Le chœur des brumes

Aux lentes strophes tortes

Entre les cimes ?...

L'ire des ravins d'écume ?

Le haut squelette des rocs surgi des mousses mortes ?. . .

Les feux des pâtres qui s'allument,

Au crépuscule,

Entre les cimes ?...

3o TTOcXai

{De voix plus douce.) Ah ! Myrtis, Myrtis, quel automne, encore ? L.e tien ? le mien ? le nôtre ?

Parce qu'une heure est autre, Que le silence vient, Ainsi qu'un cre'puscule ?

L'automne en nous, Myrtis ?

Pour ce petit amour déchu et qui te blesse Avec des souvenirs :

Telles les feuilles crispe'es et rousses des chênes Que le printemps retrouve aux branches Et que l'autre équinoxe sème Aux prés en fleurs...

L'Automne, Myrtis I Myrtis aux hanches blanches.

Aux tendres fards, Aux prestes mains !

Parce qu'un baiser fut comme une fleur Et que Tannée a passé comme un char Et qu'elle nous laisse sa poussière aux mains ?...

MYRTIS d'aNTHÉDON 3i

Myrtis, avec un soupir.

Ah ! cette fois, A pas lents, sûrs et sourds, L'automne vient sur moi Comme une nuit...

(Un silence), La mer est froide et grise, malgré le ciel..

PiNDARE.

Parlons d'amour, tu veux parler d'amour.

Myrtis.

C'est toi qui parles de baisers flétris.

PiNDARE, de voix lasse.

Eh bien ! n'est-ce pas Theure :

Les bois se courbent vers la mer; 11 pleut, il pleure des feuilles.

32 xatXai

Myrtis, de voix vive.

Soit;

Tu n'as baisé sur ma bouche Qu'un peu de chair ? Ma couche .

Ne te fut qu'un orgueil ?

Ma fierté, qu'un appât qui tente ?

Bien ;

Moi j'ai respiré avec ton souffle L'espace, le ciel clair, la mer et l'air ! Toute l'harmonie de tes lèvres chantantes Ainsi qu'un jour d'été...

Et je vivais, impatiente — comme on souffre Et frémissante à ton toucher, j'étais, J'étais ta lyre, un peu, Ta lyre où frémit Dieu !...

{Sa voix retombe, douce.) Pour toi, j'étais donc une femme, Une autre seulement ?

Une autre femme ?...

MYRTIS d'aNTHÉDON 33

PiNDARE, vivement.

Une autre femme, maîtresse ?

D'unes me furent amies

— Pauvresses ! —

Et moi, je les eusse appauvries

Du don d'amour avide?

Et je les eusse livrées, tout e'tourdies,

Aux joies qui vont de leurs mains vides ^

Faisant le geste d'e'parpiller des fleurs,

Et couronnent toute beauté

Avec leurs bandelettes de rides 1

Et je leur eusse ôté

Leur peu de cœur 1

Une autre femme ?

Quelles muses me prêtes-tu,

Quel masque m'imposes-tu, quel rôle ?

Tais-toi, plutôt; le silence est meilleur,

O pauvre sœur.

Que ta parole.

3 4 TTOtXat

{Un sile7tce ; il attend une réplique.) {Avec ironie,) Corine ?

Cest elle que tu nommes dans ton âme ? Voici ma faute et tout mon blâme :

Elle était triste de ta gloriole Des agones !

Alors, par jeu galant à qui prend donne, Je te vainquis aux jeux

— Avec mes yeux, Peut-être, j'imagine, —

Puis me suis laissé vaincre par Corine, Lui donnant la victoire ainsi sur tous les deux ; Mais sa victoire lui fut comme une honte, Sachant ma ruse

— Car toute histoire se raconte —

Elle s'est crue bafouée par l'une et l'autre. Me hait sans doute — te hait assurément — Et je m'en vins à Anthédon avec pour muse Myrtis...

MYRTIS d'aNTHÉDON 35

Voilà ma faute ;

Et voici que l'été est mort très doucement

Et te voici, ce soir,

Perplexe et attristée...

{Elle veut parler.) Écoute encore :

Donc,

Toi, tu m'aimas pour ma gloire ; Moi, je t'aimai pour ta double aristée : Ton corps épanoui et pâle, Ton esprit mâle.

— Tu m'aimas Comme une femme Eprise de la joie de féconder une âme (Ainsi qu'un homme L'a prise, Passive)

Et d'être l'amant de ma muse vierge ; Tu m'as donné le baiser de ta joie...

J'étais un enfant, me voici un homme,

36 TtaXoft

Par toi, sans doute, Myrtis ; Mais toi...

Myrtis, de voix amère.

Le mot hésite à cette fois !

Le voici donc :

Les bandelettes de la joie Sont sur mon front

— Gomme tu dis! —

Les rides m'ont couronnée aussi,

L'or des épis

Se rouille et se fait chaume

— Et c'est mon blâme :

Tu étais enfant et moi j'étais femme ;

Tu es un homme,

Donc, moi, je suis l'automne...

Tais-toi

Et laisse-moi, au moins, à ma tristesse.

[Elle se détourne.

»MYRTIS D ANTHEDON

PiNDARE, de voix pressante.

Non, car vous êtes gaie, Myrtis, ma sœur;

Voyez la vieille image du lierre,

Comme elle est vaine

Avec ses airs

D'éternité sereine :

Car l'arbre qu'il étreint faiblit et meurt ;

L'amour est autre,

Son étreinte farouche se dissout :

La vie est née, elle résurgit en nous ;

Ce qui délie nos bras, c'est l'œuvre éclose

— Il en est ainsi du mystère des choses —

Et par un baiser de ta frêle joie

Le bel enfant de triomphe est en moi.

Myrtjs, d^une voix de reproche.

Avec tes mots nouveaux

Me feras-tu mon âme neuve ?

38 TTaXat

PiNDARE, solennel.

Ecoute, et vois la preuve ;

Je veux lire en ton âme même,

La joie nouvelle

Vagit inconsciente encore en elle ;

Lis le poème :

L'automne est sur nous fécond et subtil ;

Le beau désir sommeille et semble mort;

L'hiver pèse en douleur au champ durci ;

Mais toi,

Chante l'avril

Et que l'amour est fort I

Et dis, aussi,

Au fond de toi :

Le givre pave au loin le sol fécond ;

L'amour durcit en haine sur le sillon;

Le labour morne semble à jamais stérile ;

Mais pour que germe enfin l'œuvre conçue,

MYRTIS d'aNTHÉDON 39

Le grain de mil,

Il suffira qu'avril

Pleure les larmes tièdes de sa joie !

Et la chanson renaît aux bois feuillus,

Le voile d'Aphrodite se reploie...

Myrtis, grave.

Ta haute voix est dure et douce et belle,

Mais je n'ai pas de larmes dans mes yeux..

Va, fuis où l'avenir t'appelle

D'une autre voix que mon pauvre passé ;

Va, fuis, sans un adieu ;

Fais vivre notre baiser immortel :

Mon rêve est dans ton âme et c'est assez...

Oublie cette heure lasse...

Tout mon sang vire, je ne suis plus moi...

Adieu,

Tu es celui qui passe

Un silcîîce,

40 TiakoLi

Avec un miroir dont le rayon s'attarde,

Aveugle et luit de loin son leurre

Et puis, brusque, s'évanouit.

— Tu es comme Tarrière-été

Que toute la gloire d'automne farde

De splendeur inouïe,

Qui meurt

Avant d'avoir e'té ;

Tu es comme le rouge Ares,

Prime e'toile fête'e,

Qui sombre au crépuscule,

Avant, même, la nuit 1

Va, ne diffère plus l'adieu fatal

Qu'en vain tu fardes et recules ;

Je n'ai plus mal...

{Avec un rire.) "Va ton chemin ; je me reprends aussi; Je te regarde aller sans un souci Que de la haute gloire de ta lyre.

Et, vers cet avenir où j'ai su lire

MYRTIS D ANTHEDON

En lettres d'or au pe'ristyle des temples

Ton nom, impérieux comme un exemple,

Je dis : Pindare ! de la même voix

Que ceux qui disent lentement : Homère,..

Oublieuse qu'il fut aimé, dit-on,

Par Myrtis, une femme d'Anthédon...

[Souriante .) Vois : je me suis reprise ; embrasse-moi...

[Elle fait w: pas, mais se ressaisit.) [Froide.) Adieu 1 même un baiser serait amer.

(// fait un paSy indécis., et sort. — L'ayant suivi du regarda elle se retourne, éblouie.) [Avec une dernière ironie,) Je pleure ! ce doit être de joie. ■

[Elle s'appuie à une stèle et éclate en sanglots.)

Lq^SSOS ^' HE TimiOV^E

©sw §£ Suvatôv ex [/.eXaiva; ^

vuxTOç àfjLiavTov opcac cpaoi;. . .

PiNDARE, Frag. loy.

LASSOS D'HERMIONE

Un petit jardin en terrasse; au fond, une grotte; Lassos, dans l'ombre crépusculaire, joue de la lyre.

Voix de PiNDARE.

Lassos! oé, Lassos !

Lassos.

Fils! c'est toi?

Ton même pas qui sonne,

Dès la route d'Argos

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