rtaXai
Aux cailloux du sentier, Ta même voix...
[Pindare entre, l'embrasse finalement.)
PiNDARE.
Toi et ta lyre, vous chantiez
Le vieil hymne à Latone
Des longs soirs d'autrefois... «
Lassos.
Je t'avais reconnu de loin
— L'oreille est bonne :
L'herbe e'touffa tes derniers pas, complice ! —
Je te guettais, ici, depuis les premiers thyms.
Et nous voici aux foins...
Mais, viens.
Approche, mon fils.
LASSOS D HEBMIONE
Je ne peux pas te voir :
Mes yeux se sont éteints.
Depuis des soirs...
(// lui passe la main sur les traits.)
Tes yeux sont toujours grands, tes doux yeux bleus...
... Ta barbe est longue.. .
Déjàl
Suis-je si vieux ?
PiNDARE, souriant.
Moi, je te vois à peine
— La nuit égale à tous est sur la mer d'Hydra —
Mais jeté vois plus jeune qu'aux vieux jours,
Maître,
Avec ton hymne lancé à voix pleine I
Avec ta subtile harangue l
Et cette feinte de n'y plus voir clair — dans Tombre
48 TiaXai
Lassos.
Non, non! entends-moi bien;
Mes yeux sont morts:
Les heures me de'passent sans nombre,
Je n'entends plus leur pas de filles,
Et je ne sais plus nuits ni jours;
Et, si je veille ou si je dors,
L'ombre est la même autour de moi, enfant :
Je n'ai pas allumé de torche depuis des ans;
Il doit faire noir?...
PiNDARE.
Pardonne, père, je croyais. . .
• {A un geste de Lassos.) Non, laisse; j'aime l'ombre, aussi, du soir.
Lassos, gaiement.
Donc, sieds-toi là, mon hôte — Comme si j'y voyais —
LASSOS D HERMIONE
Donne-moi ta main, et pense
— Quand tu m'étais mon bel enfant choyé,
Pour une faute
Je te causais, ainsi, mes remontrances — :
Alors que tu montais, tantôt, la côte
Avec la nuit
Qui suit
Et grimpe et te devance,
Vers le jour qui recule,
Elle mit son voile, enfin, devant tes yeux;
Tu frissonnas peut-être, comme moi
J'ai frissonné le long du crépuscule
Où j'ai marché des mois
Et qui se fit tout ombre et nuit:
Car j'entrai lentement dans les ténèbres
Où désormais je vis,
Vieillard funèbre...
[Gaiement.) Avec un peu de rire aux lèvres, encore ! Comme en ma barbe blanche s'attardent des fils d'or,
5o TiaXat
Dit-on...
Tu songes? Eh bien! que songes-tu :••
Voyons !
PiNDARE.
Lassos,
Je songe que vos doigts,
Jadis,
Et que vos lèvres
Rythmaient l'ombre subtile en mots sans deuil,
Cependant que je vous livrais mon âme enfant,
De toute sa belle fièvre ;
Si bien que l'ombre est claire sur le seuil ;
Et je songe
Que votre lyre m'a lait bon accueil,
Tantôt,
Cependant que je montais vers son chant...
Qui dans mon âme se prolonge;
Alors je songe aux premiers jours,
LASSOS D HERMIONE
Après le soir de Larissa :
A votre venue,
A mon vieux père sur le seuil,
Au vent qui court ;
Les longues heures de route dans le matin :
Thèbes et les lyres,
Corinthe nue,
Et Argos martiale avec ses proues d'airain ;
Et puis la halte, au soir, entre ces oliviers. ..
Je songe à ce que vous disiez,
A ce que j'ai pu dire...
{Un court silence ; il déclame à demi-voix.) i< Le rêve qui fut nous est tout ce qui demeure : La vie tourne liée avec sa ronde d'heures ; On songe de vieux songes, on refait les chemins... » Maintes fois, je suis revenu dans ce jardin. Lassos,
Bien que ce soir je sois auprès de vous Pour la première fois depuis alors. ..
Toute cette ombre autour de nous.
52 TtaXai
C'est l'ombre de ce premier soir, encore...
Lassos,
Je songe que je suis bien, ici,
Gomme autrefois,
Parmi les oliviers,
A écouter la mer,
A songer ce que vous diriez
Me causant de ces maintes choses
Toujours nouvelles.,* '
Je songe que la jeune nuit est belle
Et que je me repose.
(Un silence.) Mais vous.^ mais toi? mon père...
Lassos.
. . . J'ai vécu lentement ma vieille vie Assise entre mes années endormies Qui rêvent dans l'ombre claire...
LASSOS d'hermionk 53
Vois : les fugaces formes :
Bercées à quelque chant Des feuilles ou de la mer Elles dorment;
Écoute : elles bavardent en rêvant,
L'une, puis l'autre,
A demi-voix ;
Et c'est un cri de joie.
Tantôt,
Et tantôt comme un sanglot ;
Elles dorment en moi,
Souriantes ou malicieuses
Ou sottes à railler,
Riant d'un rien ;
Joyeuses,
Ou tristes d'une vieille tristesse oublie'e.
Elles dorment leur rêve.
Menues,
54 TTaXat
Avec mon passé sur leurs lèvres
Aux doux mots familiers...
Elles dorment,
Enfants d'alors, ou fillettes, ou filles,
Autour de ma vieillesse qui veille et bâille,
Recouvre, ça, l'une d'elles demi-nue
Qu'agite quelque ancien songe encor fébrile ;
Et par moments,
Cette vieille chevrotante
Chante,
Ou raille
Et puis se tait, comptant sur ses vieux doigts tremblants
Les jeunes heures qu'elle veille,
Et les renombre...
Mais je regarde loin à travers l'ombre...
{Un silence.) (Gaiement.)
Petit, l'heure est agile.
J'ai vécu de ta gloire aussi,
LASSOS D HERMIONE DD
Car le vent porte, jusqu'ici, le bruit des villes • Dis-moi ta vie, Cette gloire virile, Et ces soucis.
PiNDARE.
Elle s'en fut
Ma belle vie !
Vers le but inconnu
Et je l'ai suivie,
Docile, la trouvant belle
— Que sais-je d'elle?
Qu'elle me fut prodigue, à ce qu'ils content,
Et que mon peu de gloire emplit le monde
Au point que tout est vain, petit et fruste
Et que j'ai honte
Sous la nuit auguste...
Aussi, que t'en dirai-je?
La jeune vanité qui tôt s'allège ;
La hâtive gloire sermonneuse
56 TtaÀott
Qui parle — avec l'Infini derrière elle ! —
Et, s'e'tant retournée, se tait,
Peureuse,
Aphone
Et sotte ?...
Quoi donc?
La rumeur des agones .
Athis, au clair de lune ?
Les torches vives entre ses bosquets d'ombre
Sonores de ma prosodie ?
Ou la fortune
Diverse de mon cœur d'enfant ou d'homme :
Ses joies ? leur nombre ?
Corine la riante tristesse,
Myrtis la triste joie...
La vie l mais qu'est-ce ?
Et que veux-tu de moi,
Père ?
L'heure unique de vie est celle qu'on espère,
Les lendemains anticipés qu'on vit en soi
LASSOS d'hermione Sj
Sont morts avant de naître et le soleil retarde...
(Un silence.
J'ai traversé des foules murmurantes A pas lents, seul, comme un nom qui passe, Avec un peu d'étonnement, en ombre, derrière moi ; Et devant moi, ainsi qu'une épouvante, La gloire ! faisait signe qu'on fît place...
Lassos.
Enfant, quel est ce deuil
Et quelle est donc cette attitude ?
De regarder la vie identique et parée
Gomme du seuil
Le prodigue se retourne
Vers l'ombre de la maison patriale,
Hésitant s'il veut fuir ou demeurer !
Et quel est donc ce dégoût taciturne
Qui anticipe comme la lâcheté ?
^Un silence.)
5 8 TcaXai
Demain n'est-il hier ? — et tu le sais : Rentre ; la huche est pleine du pain de vie, La cendre du foyer sous un souffle s'avive, Fais tienne la neuve flamme tôt jaillie — Pleure même, une heure, si tu sais pleurer, Mais laisse au cœur pauvre l'amertume évasive Et cette lâcheté qui se re'cuse...
PiNDARE.
Sois juge ;
Écoute !
Je sais des heures sans dure'e
Qui sont demain comme elles furent hier,
Sans cesse égales ;
Mais si tu doutes
Et si tu veux savoir
Si l'hommage des larmes dont Simonide est fier
Et pour lui seul, Lassos,
Écoute :
LASSOS D HERMIONE Oi)
Ceux de Ge'os
— Ils ont un glorieux poète A la lyre vénale —
Aux Poséidônia, songèrent aux théories, Selon le rite de leur fête ; Or, supputant le prix d'un chant de Simonide, Et trouvant le prix fort
— Le vieillard est, dit-on, avide De gloire... et d'or
Et sait apprécier les chœurs qu'il mène —
Ils vinrent me chercher dedans Athènes,
Avec des lauriers et des phrases
(Moins coûteuses à vrai dire);
Sans être dupe, j'acceptais et pris ma lyre.
A la lune de Munychion,
Tout était prêt :
Les coryphées instruits, les voix d'accord ;
La mer, qui va vers Egine,
Tourne au large
Vers Gythère et la Crète,
6o TràXai
Bleue, riait de rayons ;
Et tout le port,
Entre le treillis des agrès, /
Semblait d'argent mobile.
Nous sortîmes du temple
En silence.
Mais, dès le pe'ristyle,
La voix unique de vingt jeunes hommes
Jaillit
— Comme le premier rayon d'aube Exulte,
Prémice, offrande de la vie ! —
Et monte, grande,
Rhythmée du murmure assourdi des voix adulces
— Et telle
Siffle la flèche de l'arc vibrant qu'elle débande
Et fait sonore au poing de Phoïbos ! —
Et strophe sur strophe roulaient comme la mer
Avec le chant des alcyons sur elle,
Et tous les feux que fait jaillir la vague claire
LASSOS D HERMIONE
Et l'ombre qu'elle roule entre ses flancs : Le chœur monte et s'abaisse, marche et vire Selon le rythme de Poséidon, Et comme d'un vent Qui brûle les lèvres à peine effleure'es, Ces marins de Ce'os en e'taient ivres Et pleuraient...
Et Simonide et le jeune Bacchylide Et tout le reste...
Pleuraient devant la majesté' des nombres. Et moi, chantant, je vivais, Lassos,
Comme brûle la flamme, Comme l'eau sainte humecte et boit le sel, Comme l'air vole et vire, Comme verdoie le printemps e'ternel Et comme chante dans mon âme La grande lyre
A l'unisson des astres de la nuit !... Un long silence. Lassos tire quelques accords de sa lyre reprise)
rraAai
Lassos, grave^ dans l'ombre.
Les astres de la nuit !...
La nuit...
FiLs,
Ta route sera longue encore
Après ce soir-ci d'Hermione
Qui dissipe mon ombre à ton aurore
Et fiiit riche de joie mon vieil automne
Quoi qu'il t'en semble,
Entends ma voix de vieillard qui s'élève
Et tremble
— Comme un vent faible
Entre les feuilles de tes lauriers —
Ecoute :
Tu marcheras avec ton songe :
Les courbes des monts gris,
Les lignes de la mer,
Le semis clair des îles,
L'ombre qui se rétracte et qui s'allonge.
LASSOS D HERMIONE
La grâce évoluante des filles,
La svelte puberté des jeunes chairs
Convergent en ton regard la joie de vie.
Prends tant d'amour au champ vivant des foules
Que ton être en déborde
Et fait ton âme saoule,
Et vibre sur l'abîme de la joie humaine
Comme une corde
De la lyre immense ;
Laisse la haine
Qui fleurit et se fane sans semence.
Prends toute la Scicanie qui broute et chante,
La grande Grèce et ses moissons mouvantes,
La Thrace où bruit l'interminable Thrène,
Thèbes et sa lyre, la calme Laconie,
La noble Athènes,
Toutes les îles de la mer voûtée
Et l'Argolie et l'Ionie,
Leurs langues et leurs amours, et leurs beautés,
64 TcaAat
Et bois ITIellas entière en un regard ;
Joins les rayons épars,
Fais converger leurs joies,
D'Est et d'Ouest, du Nord, du Sud,
Sois l'un et l'autre, puis tous :
Ils se rejoignent et montent
Vers la Cause qui se dénude ;
Et levant tes yeux vers le soleil ébloui
Aveugle-toi — et tu verras la Vie !
Maintenant, Poète, Que vois-tu ?
PiNDARE.
Sélèné s'en est allée.
Derrière le Taygète ; Je vois Aphrodite voilée De son bleu voile Qu'elle agite, voluptueuse..
{Un silence.)
LASSOS D HERMIONE
La belle étoile
Et le clair mythe !...
Autour de nous tout dort,
La mer est paresseuse,
La brise est des Cyclades...
Lassos.
L'esprit déchoit ; Tu vois la chair ; C'est peu, regarde encore.
PiNDARE, perplexe.
Je vois...
Je vois par au-dessus des terres et de la mer
Les astres de la nuit, par myriades !
Lassos.
Et maintenant, c'est trop de choses Et tu n'y vois plus clair ;
66 TtàXat
Ferme les yeux, si tu l'oses ; Que vois-tu ?
PiNDARE, souriant.
Je vois ce que tu vois, sans doute, maître ?
Lassos, très grave.
Non pas encore, enfant, peut-être :
Car moi,
Moi qui par maints chemins me suis rendu
Vers cette heure-ci, dont le pied pose
Plus sourdement, comme celle qui guette,
Moi qui suis près du seuil par où l'on sort
Fiévreux ou calme, selon l'âge, vers la mort ;
Je vois, ô mon enfant, ô mon poète,
La route où tout retourne vers l'identité,
L'amour, l'espoir, la gloire, la beauté ;
Enfant, je vois la Nuit d'Éternité ..
.■versitaa
BIBUOTHECA
TqA'B L E