‹ [Palai]Chapitre 2 sur 2 · UNIVERSITY OF ILLINOIS LIBRARY AT URBAN A-CHAM PAIG N · texte numérisé non relu

UNIVERSITY OF ILLINOIS LIBRARY AT URBAN A-CHAM PAIG N

Tout pâle et, coi —

Lassos me dit : « Tu sais écouter, fils,

Tu sauras dire, aussi. »

Et c’est pourquoi,

Retournant vers Argos, il s’en vint chez mon père Et m’emmena dans Hermione d’Argolide;

J’y vécus de sa vie sévère

Tenant la lyre où vont mes doigts sans guide ;

Et lui, le soir, la flûte aux lèvres, rythmait l’ombre, Me donnant de son art ce qu’on en peut donner ;

Je sais la cadence et le nombre :

Un soir Lassos s’est étonné M’écoutant dire un chant de Simonide...

CoRINE.

Tu connais Simonide ? celui qu’on paie, Comme un chanteur de fête, "de monnaies ? Est-ce l’appât de cet or-là qui t’a guidé

CORINE DE TANAGRA

Hors ton village vers Thèbes où bruit la lyre ? Vraiment, je ne sais de présage pire.. .

Te voici tout intimidé !

T’aurait-on dit que tu vendrais ton âme? .

Ainsi qu’on parle de leurs corps aux sottes femmes 1 Jeune homme, si tu reves cela,

Tu frauderais tes clients, à m’entendre,

Car tu n’aurais pas d’âme, la voulant vendre. N’espère pas cela...

(Un silence ; elle semble attendre une réplique )

Triste? me disais-tu, mon beau muet;

Non, je suis toute gaie,

Malgré mon air,

De voir, après Aphroditè, Phoïbos vénal Et, un à un, ceux de l’Olympe se prostituer A l’or,

Au bel or clair,

Au doux métal !

Tu peux te vendre; vois :

TTOcXat

Même ce peu de gloire que donne un chant, Ce peu de pure gloire — ton beau choix —

Un Simonide le prend par surcroît.

Salissant la gloire même et ravalant La chaste muse, sœur ;

Car,

Bien que sans âme,

Il sait se feindre un cœur Se faisant homme ou femme Au gré de paroles parées ;

Et des miracles de sa voix il fait — Riant en lui — pleurer ceux qu’elle atteint De ses flèches de joie incomparées...

Le bel art vain...

Simonide, dis-tu?

Certes, je hais son charme :

Souvent, chantant ses vers, je me suis tue Mordant ma lèvre chaude d’une larme, Honteuse, sachant vile et vénale la main Qui traçait dans mon cœur ces mots de feu.

CORINE DE TANAGRA

Tout ce bel art est misérable et vain.

Peut-être te vaudrait-il mieux rire en ta flûte, Là-bas, vers les Cynocéphales, comme ton père; Et que la lyre est plus futile, encor, que vile...

PlNDARE.

Corine, n’est-ce pas que chante un dieu?

— Et qu’importe par quelles lèvres? —

L’or que V on donne à Simonide, tenant la lyre, S’ennoblit dans sa main, et ne la peut salir.

Je n’avais pas songé à tout cela.

C’est vrai; mais, y songeant, je pense Que la gaîté que vous donnez

— Claire abondance —

Est feinte, aussi, Corine, et malgré vous.

Et que — divinement — vous nous trompez

— Et malgré nous —

Ainsi que Simonide ;

20 7ràA0U

Non pour de Y or sans doute — qu’importe cela? Qu’importe l’argile où le vin coula Au bel enivrement,

Et que l’on brise vide ? —

Voyez, je vous devine :

Vous nous trompez divinement,

Car vous êtes triste, Corine.

(Un silence.)

Corine.

Soit, je suis triste, pour toi, si tu le veux ;

Après autant de fous tu parais sage,

Voici; mais songe aussi, avecque tes grands yeux,

Que, te parlant ainsi, se peut que je me rie :

Ma pensée est volage Et mon rêve varie ;

Ma gaîté est amère ;

Mon rire jaillit comme un cristal clair

C0R1NE DE TANAGRA

D'une vasque d’agate,

Et tel le jour sourd de la nuit.

L’Art me lasse, la lyre est ingrate :

Toute la joie que je lui ai donnée Fut comme un sang qu’on verse goutte à goutte Et qui vous laisse faible et pâle, étonnée Gomme celui qui doute...

Oui, comme mon sang goutte à goutte versé Et dont la pourpre vive exalte à voir Avant de se ternir comme une rouille Au beau manteau de gloire Qu’on traîne, qu’on souille.

Triste et lâche, me voilà !

Ma gloire est fausse et faiblit et m’échappe.

— Sais-tu ? Je voudrais être à Tanagra,

Petite fille, comme autrefois,

A regarder les vagues bleues D’entre les pampres et les grappes Où l’ombre tourne et change...

J’ai vu, un automne, après les vendanges,

TraXou

Les bacchantes courir sur le sable clair Laver la lie et l’orgie dans la mer

— Ainsi qu’au jour où Triton fut tué. —

Elles tournaient en ronde, le soir, évertuées,

Avec leurs chants étranges

Venus de l’Inde

(Les premiers que j’aie sus),

Enguirlandant le grand torse sans tête Des souples chaînes de leurs beaux corps nus Que rougit un dernier rayon du Pinde

— Ainsi je fus poète. . .

Qu’importent Thèbes et ma lyre fleurie ?

Et que je pleure ou rie ?

Je suis belle, mais on m’a vanté tous mes charmes ;

Je sais rire et leurrer...

(Elle hésite , regardant Pindare.)

Enfant, tu me regardes avec des yeux de larmes ;

Moi qui fais rire, aurais-je fais pleurer ?

Essuie cela — sois gai — écoute :

CORINE DE TANAGRA 2 3

Sais-tu pas que la foule raille et nous persécute Au hasard seul des cris de nos fous désespoirs ?

Et que sa joie infâme et lâche répercute La farouche douleur exhalée en nos soirs ?

Que si tu yeux te taire et souffrir de la vie Sans dire à tout venant l’amertume des jours,

La tourbe qui te hait te portera envie,

Nous égayant de sa sottise, à notre tour ;

Et te voyant joyeux elle te croira riche

Des vils biens qu’elle prise à l’égal de nos dieux :

La joie infâme hésite où le bonheur s’affiche ;

Sois gai, car la vengeance est de paraître heureux ; Regarde-moi !

(Elle éclate de rire.)

mY%TIS <D' qA^KT H ÉTtO^

Xprjv uiv xa toc xoupov Ipwxcov £p£7T£<7Ôca, Qo^xéj aùv àXtxia.

Pindare, Frag. 8g.

MYRTIS D’ANTHÉDON

Sur la lisière du bois de Cérès, en face de la mer.

Myrtis, comme pour rompre un silence pénible .

. . . Toutes ces voiles qu'on voit rose pâle,

Le long du golfe,

Regarde :

Elles entrent,

Une à une,

Dans l’ombre projetée du promontoire,

Sous ce soleil oblique De fin d’été...

Le soir

TTOcXat

Sort du rivage et gagne les îlots

Avec le vent de terre, agile sur les flots...

Pindare, de voix lointaine .

.Quelle réplique,

Myrtis,

— Quand frôlerait ma lyre une aile de mouette — Vaudra cet écho de ta voix que dit la mer...

(Il fait signe d'écouter. — Un silence .)

Myrtis, de voix émue .

Ton âme muette Écoute ;

Mon amour a peur de se taire,

Mon cœur redoute,

Car l'ombre est là, avec l’automne, qui nous guette !

MYRJIS d’aNTHÉDON

Pindare, se retournant avec vivacité.

Quel automne ?

L’automne du monde ?

Toute heure est bonne, *

Toute blessure est féconde ;

L’automne t’émeut ?...

Les feuilles dans la bise comme des oiseaux,

Sous la flèche des vents

— Le Sagittaire! avant le Capricorne et les Verseaux?... — L’hiver en route avec son ombre qui va devant Plus lourde à chaque soir venu ?...

Le chœur des brumes Aux lentes strophes tortes Entre les cimes ?...

L’ire des ravins d’écume ?

Le haut squelette des rocs surgi des mousses mortes ?. . . Les feux des pâtres qui s’allument,

Au crépuscule,

Entre les cimes ?...

TiaXat

[De voix plus douce.)

Ah ! Myrtis, Myrtis, quel automne, encore ?

Le tien ? le mien ? le nôtre ?

Parce qu'une heure est autre,

Que le silence vient,

Ainsi qu’un crépuscule ?

L’automne en nous, Myrtis ?

Pour ce petit amour déchu et qui te blesse Avec des souvenirs :

Telles les feuilles crispées et rousses des chênes Que le printemps retrouve aux branches Et que l’autre équinoxe sème Aux prés en fleurs...

L’Automne, Myrtis i Myrtis aux hanches blanches.

Aux tendres fards,

Aux prestes mains !

Parce qu’un baiser fut comme une fleur Et que l’année a passé comme un char Et qu’elle nous laisse sa poussière aux mains ?...

MYRTIS d’aNTHÉDON

Myrtis, avec un soupir.

Ah ! cette fois,

A pas lents, sûrs et sourds,

L'automne vient sur moi Comme une nuit...

(Un silence ).

La mer est froide et grise, malgré le ciel...

Pindare.

Parlons d’amour, tu veux parler d'amour...

Myrtis.

C'est toi qui parles de baisers flétris.

Pindare, de voix lasse.

Eh bien ! n’est-ce pas l'heure :

Les bois se courbent vers la mer;

11 pleut, il pleure des feuilles.

7raAat

Myrtis, de voix vive.

Soit ;

Tu n'as baisé sur ma bouche Qu'un peu de chair ?

Ma couche

Ne te fut qu'un orgueil ?

Ma fierté, qu’un appât qui tente ?

Bien ;

Moi j'ai respiré avec ton souffle L’espace, l*e ciel clair, la mer et l’air !

Toute l’harmonie de tes lèvres chantantes Ainsi qu'un jour d’été...

Et je vivais, impatiente — comme on souffre Et frémissante à ton toucher, j’étais,

J'étais ta lyre, un. peu,

Ta lyre où frémit Dieu !...

(Sa voix retombe , douce.)

Pour toi, j’étais donc une femme,

Une autre seulement ?

Une autre femme ?...

MYRTIS d’aNTHÉDON

Pindare, vivement.

Une autre femme, maîtresse ?

D’unes me furent amies — Pauvresses ! —

Et moi, je les eusse appauvries Du don d’amour avide?

Et je les eusse livrées, tout étourdies, Aux joies qui vont de leurs mains vides Faisant le geste d’éparpiller des fleurs, Et couronnent toute beauté Avec leurs bandelettes de rides l Et je leur eusse ôté Leur peu de cœur 1 Une autre femme ?

Quelles muses me prêtes-tu,

Quel masque m’imposes-tu, quel rôle ?

Tais-toi, plutôt; le silence est meilleur, O pauvre sœur,

Que ta parole.

TUxkcLl

(Un silence ; il attend une réplique .)

(Avec ironie.)

Corine ?

C’est elle que tu nommes dans ton âme?

Voici ma faute et tout mon blâme :

Elle était triste de ta gloriole Des agones !

Alors, par jeu galant à qui prend donne,

Je te vainquis aux jeux

— Avec mes yeux,

Peut-être, j’imagine, —

Puis me suis laissé vaincre par Corine,

Lui donnant la victoire ainsi sur tous les deux ;

Mais sa victoire lui fut comme une honte,

Sachant ma ruse

— Car toute histoire se raconte —

Elle s’est crue bafouée par l’une et l’autre,

Me hait sans doute — te hait assurément —

Et je m’en vins à Anthédon avec pour muse Myrtis. . .

MYRTIS d’aNTHÉDON

Voilà ma faute ;

Et voici que l’été est mort très doucement Et te voici, ce soir,

Perplexe et attristée...

[Elle veut parler.)

Ecoute encore :

Donc,

Toi, tu m’aimas pour ma gloire ;

Moi, je t’aimai pour ta double aristée :

Ton corps épanoui et pâle,

Ton esprit mâle.

— Tu m’aimas

Comme une femme

Eprise de la joie de féconder une âme

(Ainsi qu’un homme

L’a prise,

Passive)

Et d’être l’amant de ma muse vierge ;

Tu m’as donné le baiser de ta joie...

J’étais un enfant, me voici un homme,

Tra)^ i

Par toi, sans doute, Myrtis ;

Mais toi...

Myrtis, de voix amère.

Le mot hésite à cette fois !

Le voici donc :

Les bandelettes de la joie Sont sur mon front

— Gomme tu dis ! —

Les rides m’ont couronnée aussi,

L’or des épis

Se rouille et se fait chaume

— Et c’est mon blâme :

Tu étais enfant et moi j’étais femme ;

Tu es un homme,

Donc, moi, je suis l’automne...

Tais-toi

Et laisse-moi, au moins, à ma tristesse.

(Elle se détourne.)

MYRT1S d’aNTHÉDON

Pindare, de voix pressante.

Non, car vous êtes gaie, Myrtis, ma sœur; Voyez la vieille image du lierre,

Comme elle est vaine Avec ses airs D’éternité sereine :

Car l’arbre qu’il étreint faiblit et meurt ; L’amour est autre,

Son étreinte farouche se dissout :

La vie est née, elle résurgit en nous ;

Ce qui délie nos bras, c’est l’œuvre éclose — Il en est ainsi du mystère des choses — Et par un baiser de ta frêle joie Le bel enfant de triomphe est en moi.

Myrtjs, d’une voix de reproche.

Avec tes mots nouveaux Me feras-tu mon âme neuve ?

7üaXat

Pindare, solennel .

Ecoute, et vois la preuve ;

Je veux lire en ton âme même,

La joie nouvelle

Vagit inconsciente encore en elle ;

Lis le poème :

L'automne est sur nous fécond et subtil ;

Le beau désir sommeille et semble mort ; L’hiver pèse en douleur au champ durci ; Mais toi,

Chante l’avril

Et que l’amour est fort !

Et dis, aussi,

Au fond de toi :

Le givre pave au loin le sol fécond ; L’amour durcit en haine sur le sillon;

Le labour morne semble à jamais stérile ; Mais pour que germe enfin l’œuvre conçue,

MYRTIS d’aNTHÉDON

Le grain de mil,

Il suffira qu'avril

Pleure les larmes tièdes de sa joie !

Et la chanson renaît aux bois feuillus, Le voile d'Aphrodite se reploie...

Myrtis, grave .

Ta haute voix est dure et douce et belle, Mais je n'ai pas de larmes dans mes yeux.. Va, fuis où l'avenir t’appelle D’une autre voix que mon pauvre passé ; Va, fuis, sans un adieu ;

Fais vivre notre baiser immortel :

Mon rêve est dans ton âme et c'est assez... Oublie cette heure lasse...

Tout mon sang vire, je ne suis plus moi... Adieu,

Tu es celui qui passe

[Un silence .)

7taXat

Avec un miroir dont le rayon s’attarde, Aveugle et luit de loin son leurre Et puis, brusque, s'évanouit.

— Tu es comme l’arrière-été Que toute la gloire d’automne farde De splendeur inouïe,

Qui meurt Avant d’avoir été ;

Tu es comme le rouge Arès,

Prime étoile fêtée,

Qui sombre au crépuscule,

Avant, même, la nuit !

Va, ne diffère plus l’adieu fatal Qu’en vain tu fardes et recules ;

Je n’ai plus mal...

(Avec un rire.)

Va ton chemin; je me reprends aussi; Je te regarde aller sans un souci Que de la haute gloire de ta lyre,

Et, vers cet avenir où j’ai su lire

MYRTIS d’aNTHÉDON

En lettres d'or au péristyle des temples Ton nom, impérieux comme un exemple,

Je dis : Pindare ! de la même voix

Que ceux qui disent lentement : Homère ...

Oublieuse qu'il fut aimé, dit-on,

Par Myrtis, une femme d'Anthédon...

(Souriante .)

Vois : je me suis reprise; embrasse-moi...

(Elle fait un pas , mais se ressaisit.)

(Froide.)

Adieu ! même un baiser serait amer.

(Il fait un pas , indécis , et sort. — L'ayant suivi du regard , elle se retourne , éblouie.)

(Avec une dernière ironie „)

Je pleure ! ce doit être de joie.

(Elle s'appuie à une stèle et éclate en sanglots .)

LASSOS <D’ H E %m 1 OÜ^E

©sw Sè Suvarôv Ix pisWvaç vuxt bç apuavTov opaat çaoç. . .

Pindare, Frag. ioy.

LASSOS D’HERMIONE

Un petit jardin en terrasse; au fond, une grotte; Lassos, dans l’ombre crépusculaire, joue de la lyre.

Voix de PlNDARE.

Lassos! oé; Lassos !

Lassos.

Fils ! c'est toi?

Ton même pas qui sonne,

Dès la route d’Argos

Traçai

Aux cailloux du sentier,

Ta même voix...

(Pindare entre , l’embrasse filialement.) Pindare.

Toi et ta lyre, vous chantiez Le vieil hymne à Latone Des longs soirs d’autrefois...

Je Lavais reconnu de loin — L’oreille est bonne :

L’herbe e'touffa tes derniers pas, complice ! — Je te guettais, ici, depuis les premiers thyms, Et nous voici aux foins...

Mais, viens,

Approche, mon fils,

LASSOS d’hEFMIONE

Je ne peux pas te voir :

Mes yeux se sont éteints.

Depuis des soirs...

(Il lui passe la main sur les traits.)

Tes yeux sont toujours grands, tes doux yeux bleus... ... Ta barbe est longue. . .

Déjà !

Suis-je si vieux ?

Pindare, souriant .

Moi, je te vois à peine

— La nuit égale à tous est sur la mer d’Hydra — Mais je te vois plus jeune qu’aux vieux jours.

Maître,

Avec ton hymne lancé à voix pleine !

Avec ta subtile harangue !

Et cette feinte de n’y plus voir clair — dans l’ombre !

TZtxk'Xl

Lassos.

Non, non! entends-moi bien;

Mes yeux sont morts:

Les heures me dépassent sans nombre,

Je n'entends plus leur pas de filles,

Et je ne sais plus nuits ni jours;

Et, si je veille ou si je dors.

L’ombre est la meme autour de moi, enfant : ^

Je n’ai pas allumé de torche depuis des ans;

Il doit faire noir ?...

PlNDARE.

Pardonne, père, je croyais. . .

(A un geste de Lassos.)

Non, laisse; j’aime l'ombre, aussi, du soir.

Lassos, gaiement .

Donc, sieds-toi là, mon hôte — Gomme si j’y voyais —

LASSOS D’HERMIONE

Donne-moi ta main, et pense — Quand tu m'étais mon bel enfant choyé,

Pour une faute

Je te causais, ainsi, mes remontrances — :

Alors que tu montais, tantôt, la côte Avec la nuit Qui suit

Et grimpe et te devance,

Vers le jour qui recule,

Elle mit son voile, enfin, devant tes yeux;

Tu frissonnas peut-être, comme moi j'ai frissonné le long du crépuscule Où j'ai marché des mois Et qui se fit tout ombre et nuit:

Car j'entrai lentement dans les ténèbres Où désormais je vis,

Vieillard funèbre...

[Gaiement.)

Avec an peu de rire aux lèvres, encore !

Comme en ma barbe blanche s’attardent des fils d’or.

7ràXat

Dit-on. . .

Tu songes? Eh bien! que songes-tu ?

Voyons !

PlNDARE.

Lassos,

Je songe que vos doigts,

Jadis,

Et que .vos lèvres

Rythmaient l’ombre subtile en mots sans deuil, Cependant que je vous livrais mon âme enfant, De toute sa belle fièvre ;

Si bien que l’ombre est claire sur le seuil ;

Et je songe

Que votre lyre m’a fait bon accueil,

Tantôt,

Cependant que je montais vers son chant...

Qui dans mon âme se prolonge;

Alors je songe aux premiers jours,

LASSOS d’hERMIONE

Après le soir de Larissa :

A votre venue,

A mon vieux père sur le seuil, - Au vent qui court ;

Les longues heures de route dans le matin :

Thèbes et les lyres,

Corinthe nue,

Et Argos martiale avec ses proues d’airain ;

Et puis la halte, au soir, entre ces oliviers...

Je songe à ce que vous disiez,

A ce que j’ai pu dire...

(Un court silence ; il déclame à demi-voix .) « Le reve qui fut nous est tout ce qui demeure :

La vie tourne lie'e avec sa ronde d’heures ;

On songe de vieux songes, on refait les chemins... » Maintes fois, je suis revenu dans ce jardin,

Lassos,

Bien que ce soir je sois auprès de vous Pour la première fois depuis alors. ..

Toute cette ombre autour de nous,

7ràÀat

C’est l’ombre de ce premier soir, encore.. Lassos,

Je songe que je suis bien, ici,

Comme autrefois,

Parmi les oliviers,

A écouter la mer,

A songer ce que vous diriez Me causant de ces maintes choses Toujours nouvelles...

Je songe que la jeune nuit est belle Et que je me repose.

Mais vous? mais toi? mon père...

Lassos.

. . . J’ai vécu lentement ma vieille vie Assise entre mes années endormies Qui rêvent dans l’ombre claire...

(Un silence.)

LASSOS d’hEKMIONE

Vois : les fugaces formes :

Bercées à quelque chant Des feuilles ou de la mer Elles dorment;

Écoute : elles bavardent en rêvant, L’une, puis l'autre,

A demi-voix ;

Et c'est un cri de joie.

Tantôt,

Et tantôt comme un sanglot ;

Elles dorment en moi,

Souriantes ou malicieuses Ou sottes à railler,

Riant d'un rien ;

Joyeuses,

Ou tristes d'une vieille tristesse oubliée.. Elles dorment leur reve,

Menues,

TraXat

Avec mon passé sur leurs lèvres Aux doux mots familiers...

Elles dorment,

Enfants d’alors, ou fillettes, ou filles,

Autour de ma vieillesse qui veille et bâille,

Recouvre, ça, l’une d’elles demi-nue Qu’agite quelque ancien songe encor fébrile ;

Et par moments,

Cette vieille chevrotante Chante,

Ou raille

Et puis se tait, comptant sur ses vieux doigts tremblants Les jeunes heures qu’elle veille,

Et les renombre...

Mais je regarde loin à travers l’ombre...

(Un silence.)

(Gaiement.)

Petit, l’heure est agile,

J’ai vécu de ta gloire aussi,

LASSOS d’hERMIONE

Car le vent porte, jusqu’ici, le bruit des villes ; Dis-moi ta vie,

Cette gloire virile,

Et ces soucis.

PlNDARE.

Elle s'en fut Ma' belle vie !

Vers le but inconnu Et je l’ai suivie,

Docile, la trouvant belle — Que sais-je d’elle?

Qu’elle me fut prodigue, à ce qu’ils content, Et que mon peu de gloire emplit le monde Au point que tout est vain, petit et fruste Et que j’ai honte Sous la nuit auguste...

Aussi, que t’en dirai-je ?

La jeune vanité' qui tôt s’allège ;

La hâtive gloire sermonneuse

7TaXoU

Qui parle — avec l’Infini derrière elle ! —

Et, s’étant retournée, se tait,

Peureuse,

Aphone Et sotte ?...

Quoi donc?

La rumeur des agones .

Athis, au clair de lune ?

Les torches vives entre ses bosquets d’ombre Sonores de ma prosodie ?

Ou la fortune

Diverse de mon cœur d’enfant ou d’homme : Ses joies ? leur nombre ?

Gorine la riante tristesse,

Myrtis la triste joie...

La vie ! mais qu’est-ce ?

Et que veux-tu de moi,

Père ?

L’heure unique de vie est celle qu’on espère, Les lendemains anticipés qu’on vit en soi

LASSOS D'HERMIONE

Sont morts avant de naître et le soleil retarde...

[Un silence.)

J’ai traversé des foules murmurantes A pas lents, seul, comme un nom qui passe,

Avec un peu d’étonnement, en ombre, derrière moi ;

Et devant moi, ainsi qu’une épouvante,

La gloire ! faisait signe qu’on fît place...

fUn silence.)

Lassos.

Enfant, quel est ce deuil Et quelle est donc cette attitude ?

De regarder la vie identique et parée 4 Gomme du seuil Le prodigue se retourne Vers l’ombre de la maison patriale,

Hésitant s’il veut fuir ou demeurer !

Et quel est donc ce dégoût taciturne Qui anticipe comme la lâcheté?

TUOCAOCl

Demain n'est-il hier? — et tu le sais :

Rentre ; la huche est pleine du pain de vie,

La cendre du foyer sous un souffle s’avive,

Fais tienne la neuve flamme tôt jaillie — Pleure même, une heure, si tu sais pleurer, Mais laisse au cœur pauvre l’amertume évasive Et cette lâcheté qui se récuse...

PlNDARE.

Sois juge ;

Écoute !

Je sais des heures sans durée

Qui sont demain comme elles furent hier,

Sans cesse égales ;

Mais si tu doutes Et si tu veux savoir

Si l'hommage des larmes dont Simonide est fier Et pour lui seul, Lassos,

Écoute :

LASSOS d’hERMIONE

Ceux de Céos

— Ils ont un glorieux poète A la lyre vénale —

Aux Poséidônia, songèrent aux théories, Selon le rite de leur fête ;

Or, supputant le prix d'un chant de Simonide, Et trouvant le prix fort

— Le vieillard est, dit-on, avide De gloire... et d'or

Et sait apprécier les choeurs qu’il mène —

Ils vinrent me chercher dedans Athènes,

Avec des lauriers et des phrases (Moins coûteuses à vrai dire);

Sans être dupe, j’acceptais et pris ma lyre.

A la lune de Munychion,

Tout était prêt :

Les coryphées instruits, les voix d’accord ;

La mer, qui va vers Egine,

Tourne au large

Vers Cythère et la Crète,

‘TuàXai

Bleue, riait de rayons ;

Et tout le port,

Entre le treillis des agrès,

Semblait d’argent mobile.

Nous sortîmes du temple En silence,

Mais, dès le péristyle,

La voix unique de vingt jeunes hommes Jaillit

— Comme le premier rayon d’aube Exulte,

Prémice, offrande de la vie ! —

Et monte, grande,

Rhythmée du murmure assourdi des voix adultes

— Et telle

Siffle la flèche de l’arc vibrant qu’elle débande Et fait sonore au poing de Phoïbos ! —

Et strophe sur strophe roulaient comme la mer Avec le chant des alcyons sur elle,

Et tous les feux que fait jaillir la vague claire

LASSOS D’HERMIONE

Et l’ombre qu’elle roule entre ses flancs :

Le chœur monte et s’abaisse, marche et vire Selon le rythme de Poseïdôn,

Et comme d’un vent

Qui brûle les lèvres à peine effleurées,

Ces marins de Céos en étaient ivres Et pleuraient...

Et Simonide et le jeune Bacchylide Et tout le reste...

Pleuraient devant la majesté des nombres.

Et moi, chantant, je vivais,

Lassos,

Comme brûle la flamme,

Comme l’eau sainte humecte et boit le sel,

Comme l’air vole et vire,

Comme verdoie le printemps éternel Et comme chante dans mon âme La grande lyre

A l’unisson des astres de la nuit !...

[Un long silence. Lassos tire quelques accords de sa lyre reprise )

TraÀat

Lassos, grave , dans V ombre.

Les astres de la nuit !...

La nuit...

Fils,

Ta route sera longue encore Après ce soir-ci d’Hermione Qui dissipe mon ombre à ton aurore Et fait riche de joie mon vieil automne Quoi qu’il t’en semble,

Entends ma voix de vieillard qui s’élève Et tremble

— Comme un vent faible

Entre les feuilles de tes lauriers —

Ecoute :

Tu marcheras avec ton songe :

Les courbes des monts gris,

Les lignes de la mer,

Le semis clair des îles,

L’ombre qui se rétracte et qui s’allonge,

LASSOS D’HERMIONE

La grâce évoluante des filles,

La svelte puberté des jeunes chairs Convergent en ton regard la joie de vie.

Prends tant d'amour au champ vivant des foules Que ton être en déborde Et fait ton âme saoûle,

Et vibre sur l’abîme de la joie humaine Comme une corde De la lyre immense ;

Laisse la haine

Qui fleurit et se fane sans semence.

Prends toute la Scicanie qui broute et chante,

La grande Grèce et ses moissons mouvantes,

La Thrace où bruit l'interminable Thrène, Thèbes et sa lyre, la calme Laconie,

La noble Athènes,

Toutes les îles de la mer voûtée Et l’Argolie et l’Ionie,

Leurs langues et leurs amours, et leurs beautés,

7rdcÀat

Et bois THellas entière en un regard ;

Joins les rayons épars,

Fais converger leurs joies,

D’Est et d’Ouest, du Nord, du Sud,

Sois l’un et l’autre, puis tous :

Ils se rejoignent et montent Vers la Cause qui se dénude ;

Et levant tes yeux vers le soleil ébloui Aveugle-toi — et tu verras la Vie !

{Un silence.)

Maintenant, Poète,

Que vois-tu ?

PlNDARE. #

Sélèné s’en est allée,

Derrière le Taygète ;

Je vois Aphroditè voilée De son bleu voile Qu’elle agite, voluptueuse...

LASSOS d’hERMIONE

La belle étoile Et le clair mythe !...

Autour de nous tout dort,

La mer est paresseuse,

La brise est des Cyclades...

Lassos.

L’esprit déchoit ;

Tu vois la chair ;

C’est peu, regarde encore.

Pindare, perplexe .

Je vois...

Je vois par au-dessus des terres et de la mer Les astres de la nuit, par myriades !

Lassos.

Et maintenant, c’est trop de choses Et tu n’y vois plus clair ;

7ràXou

Ferme les yeux, si tu l’oses ;

Que vois-tu ?

Pindare, souriant.

Je vois ce que tu vois, sans doute, maître ?

Lassos, très grave.

Non pas encore’, enfant, peut-être :

Car moi,

Moi qui par maints chemins me suis rendu Vers cette heure-ci, dont le pied pose Plus sourdement, comme celle qui guette, Moi qui suis près du seuil par où l’on sort Fiévreux ou calme, selon l’âge, vers la mort Je vois, ô mon enfant, ô mon poète,

La route où tout retourne vers l’identité, L’amour, l’espoir, la gloire, la beauté ; Enfant, je vois la Nuit d’Eternité ..

TqA ‘B L E

Table

CORINE DE TaNAGRA 9'

Myrtis d’Anthédon 2 5

Lassos d’Hermione 43

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