‹ Paléographie des classiques latins d'après les plus beaux manuscrits de la Bibliothèque royale de Paris; recueil de fac-similé fidèlement exécutés sur les originaux et accompagnés de notices historiques et descriptivesChapitre 13 sur 24 · ODES DE Q. HORACE · texte numérisé non relu

ODES DE Q. HORACE

IIVRK PREMIER.

Maecenas, atavis eclitc regibus, O rt pr.csidium et dulcc ilecus meuin ! Sunt quos curriculo pulverem Olyinpicuni CoUegisse juvat; metaque fervidis Evitata rôtis palinaquc nobilis Terrarum dominos cveliit ad deos; Hune, si mobilium turba Quiritium Certat tcrgeminis tollere honoribus; lUuni , si proprio condidit horreo Quic(|uid de Libjcis verritur areis Gaudentem patrios lindere sarculo Agros Attalicis condirtonibus Nunquam dimovcas ut trabe Cypria M/rtoum, pavidus nauta, secet mare. Luctantem h-ariis fluctibus .\fricum Mercator raetucns, o/ium et oppidi Laudat rura sui mox reficit rates Quassas, indocilis pauperiem pati.

Est qui nec veteris pooula Ma&sici....

(HoKArii

Mécène, fils des rois, ô mon appui, mon bonheur et ma gloire! tu le sais, des mortels élancés sur un char rapide soulèvent la poussière des champs d'Olympie , et de leur brûlante roue effleurant la borne qu'ils évitent, recueillent la noble palme qui les élève jusqu'aux dieux , dominateurs du monde.

Ceux-ci, avides de captiver la faveur populaire, montent triomphan.s aux suprêmes honneurs. D'autres entassent , joyeux, dans leurs vastes greniers, les moissons de la féconde Libye.

L'ami des champs cultive dans une douce paix la terre paternelle ; et , dans son timide bonheur, tous les trésors d'Attalc ne le contrainilraionl pas à frauchir, même sur un vaisseau de Chypre, le plus faible détroit.

Le marchand , effrayé de la lutte des flots Icariens et des vents de l'Afrique, exalte le repos de la cité et le calme des champs; mais bientiit, indocile au joug de la pauvreté, il dispose ses vaisseaux à braver la teMH)êtc.

L'un remplit sa coupe d'un vieux et savoui-eux Massique....

, trniliiftinii (Ir M. Ht* Poiipcrville, BililinlhrtjHr f atinr.Frnnçaisr , [>ut)li(-(' [>.ir t'.. I,. F. Panrkoiifkc ; Varis . (iiinr i*'

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Xr SIÈCLE

MAMScmT, II" Til.id, l'.ililii.lli. nivale <lo P.iii^i.

VIRGIIVF

MANUSCRIT DU Xr SIECLE

V iRGiLE (Publius Virgilius Maro), né à Andes, l'an de Rome 684 (70 ans avant Jésus-Christ), mort à Brindes ou à Tarente, le 11 septembre, an de Rome 735.

Si l'on pouvait comparer ensemble deux poètes qui appartiennent à deux époques et à deux civilisations différentes, on pourrait dire que Virgile est, après Homère , le plus parfait génie poétique de l'antiquité.

Aucune langue moderne n'a rien produit qui puisse être mis à côté des chefsd'œuvre qu'il nous a laissés; et de tous les poètes qui ont pris rang dans la littérature des différens peuples depuis Virgile , aucun d'eux n'est arrivé à traiter avec le même succès, la pastorale, le poème didactique et l'épopée; à réunir au même degré l'énergie à la concision dans le langage, et à exprimer avec autant d'exactitude tant de pensées délicates, gracieuses ou sublimes. Notre Racine seul approcha de toutes ces perfections en s'essayant à les imiter.

Virgile, quoique né dans une condition infime, reçut cependant une éducation soignée à Crémone et à Milan. Ce fut vers l'année 709 de Rome qu'il pubha sa deuxième églogue, yilexis , qui est la première dans l'ordre des temps, et, dans les sept années qui suivirent, les autres ouvrages du même genre ; d'abord Palœmon , la troisième; Tityre et Daphnis , la première et la cinquième, dans l'an de Rome 713, époque du premier voyage de Virgile à Rome; puis la neuvième, Mœris; la rjuatrième, Pollio, et la sixième, Sileiuis ; et l'an 716, la septième. Me-

libœus, et Galliis, la dixième. C'est aussi vers ce temps , 7 1 7 de Rome , que , de l'avis des grammairiens, Virgile commença ses Géorgiques , et il les acheva après huit années consécutives de travail et de veilles. Dix années après, 785 de Rome, il voulut mettre la dernière main à son Enéide ; mais cherchant à se pénétrer plus profondément de son modèle et à s'éclairer par l'étude des lieux , il entreprit un voyage en Grèce , dans le but de passer sur le théâtre de \ Iliade trois années entières. L'empereur Auguste, qui visitait la Grèce à cette époque, rencontra Virgile à Athènes , et l'engagea à renoncer à son voyage et à retourner à Rome. Virgile voulut cependant voir encore Mégare, et ce fut dans cette ville qu'il sentit les premières atteintes d'une maladie qui ne fit qu'augmenter pendant la traversée, et il mourut peu de jours après avoir débarqué »à Brindes ou à Tarente : c'était le 11 septembre de l'an de Rome 735.

Dans ses derniers jours, il avait demandé que son corps fût transporté à Naples, sa ville chérie, et l'empereur donna les ordres nécessaires pour que la volonté du poète fût accomplie; son tombeau fut placé svir la route de Pouzzoles, entre Naples et le second milliaire, à l'entrée d'une grotte; et l'épitaphe en deux vers que Virgile avait composés pour lui-même, dans les derniers temps de sa vie, n'y fut point oubliée : on reconnaît encore ce tombeau sur un des côtés du mont Pausilippe. Pline raconte que le poète Silius Italiens avait acheté , par dévotion à la mémoire des deux grands écrivains, la villa de Virgile et celle de Cicéron', et que ce fut au tombeau de Virgile qu'il alla s'inspirer. Martial a consigné dans ses vers ces pieux hommages du poète historien de la seconde guerre punique. On a néanmoins cherché quelque temps le tombeau de Virgile; il a fallu consulter les notions laissées par Servius Stace, les traditions du monastère de S. Maria Pie-di-Gi olta,y o'xûn des ruines du tombeau, les chroniqueurs de Naples, et c'est Pétrarque qui a fondé la foi commune sur le lieu précis où reposèrent autrefois les cendres de Virgile. Un laurier né spontanément sur ces ruines ne permet plus de doute, et les voyageurs qui viennent y honorer la mémoire du poète respectent traditionnellement ce laurier merveilleux, et n'en prennent les feuilles qu'avec une bien louable parcimonie.

Parmi les divers poèmes qui ont immortalisé le nom de Virgile , \ Enéide n'occupe pas le premier rang, quoique cette épopée soit la plus parfaite que l'on connaisse, après les ouvrages d'Homère, qui n'ont été surpassés par aucune composition du même genre. \J Enéide ressemble à la fois à \ Iliade et à \ Odj^ssée ; mais elle est inférieure à plusieurs égards à \ Iliade. Celle-ci a sur le poème latin l'avantage que tout original a sur ses imitations; toutefois les défauts de la copie sont sensiblement rachetés par un grand nombre de beautés de détail.

' Vjrjçilf po^scdail iui,s>>i a Home uni- iiiaison coiiligiic atix jardins de Mfctnii'

Disons plus , il ne faut pas trop s'appesantir sur la comparaison de deux ouvrages d'une facture si différente et composés pour deux peuples si diversement policés : les grâces mignardes et recherchées de Virgile auraient peu touché les Grecs du dixième siècle avant l'ère vulgaire ; et à des hommes d'une nature approchant de celle des héros du poème , il fallait des pensées plus fortes , et des traits autrement hardis, que pour la bonne compagnie de Rome au siècle d'Auguste. Homère et Virgile diffèrent bien plus pour la grandeur , l'élévation de leurs compositions, pour l'éclat des pensées, la vigueur des opinions, que ne le font Corneille et Racine : chacun d'eux s'inspira aux idées et aux formes sociales de son temps.

On dit que , mécontent de son ouvrage , auquel il ne put pas mettre la dernière main, Virgile, en mourant, en avait ordonné la destruction; mais ses amis obtinrent la révocation de cet ordre. \J Enéide fut donc publiée telle que son auteur l'avait laissée ; Lucius Varius et Pollutius Tucca se conformèrent à la promesse qu'ils avaient faite à Virgile , au moment de sa mort, de ne rien ajouter à ce poème.

Mécène engagea, dit-on, Virgile à composer ses Georgiques ; les quatre livres de ce poème didactique sont les plus accomplis que l'on connaisse : c'est dans cet ouvrage que Virgile montre tout son génie. Il est difficile de traiter avec plus de clarté un pareil sujet, et de l'orner plus heureusement de toutes les beautés et de toutes les grâces de la poésie. Virgile commença cet ouvrage à l'âge de trentequatre ans , et il ne cessa de le corriger pendant tout le reste de sa vie.

La poésie bucolique fut introduite dans la littérature latine par Virgile. Il a cherché à imiter Théocrite dans ce genre de composition ; toutefois les dix églogues qui nous sont parvenues n'ont pas été produites dans l'ordre où elles sont placées dans les copies imprimées. Virgile avait vingt-six ans lorsqu'il les commença ; à cette époque , il était inconnu à Asinius Pollio , ainsi qu'aux autres grands personnages de Rome, et ce fut, dit-on, la solitude de sa demeure champêtre qui lui inspira l'idée d'imiter le poète grec.

La perfection des ouvrages de notre poète les préserva de l'oubli; on les trouve cités sans interruption depuis qu'ils furent rendus publics à Rome; et parmi les plus anciens manuscrits latins venus jusqu'à nous, il y en a plusieurs qui contiennent les ouvrages de Virgile.

Ses contemporains ne manquèrent pas de consacrer quelques lignes à sa juste renommée, et de ce nombre sont Horace et Ovide. Pendant le premier siècle de l'ère chrétienne, les écrits de Virgile ne furent pas moins soigneusement étudiés, et on en trouve des témoignages dans les écrits de Properce, de Velleius Paterculus, de Stace et de Martial. Au comnïencement du siècle suivant, Pline et Juvénal citent également les vers de cet immortel poète.

5o MANUSCRIT DE VIRGILE.

On considère comme antérieur au quatrième siècle de notre ère le célèbre manuscrit de Virgile qui appartient aujourd'hui à la bibliothèque du Vatican, et qui avait autrefois fait partie de la bibliothèque de l'abbaye de Saint-Denis, en France. Un second manuscrit de Virgile, non moins célèbre par l'ancienneté de son écriture, qu'on dit aussi du quatrième siècle, que par les belles peintures dont il est orné ', fait encore partie de la bibliothèque du Vatican, et il atteste par les corrections des réviseurs, écrites sur les marges, avec quels soins on s'appliquait, dès cette époque, à reproduire les œuvres de Virgile dans leur plus parfaite exactitude. Du reste, les citations des textes du poète, qu'on lit dans les écrits d'Ausone et de saint Jérôme, démontrent qu'il ne leur fut pas inconnu.

Il en est de même pour les siècles suivans, et des monumens paléographiques d'un grand intérêt nous montreront que les ouvrages de ce même poète n'ont point cessé de faire partie des collections de livres qui furent formées, en trèspetit nombre, il est vrai, pendant le cinquième siècle. Dès-lors on touche presque à l'époque où les manuscrits de tout genre deviennent si nombreux, que l'on peut considérer la conservation des ouvrages classiques de l'antiquité comme assurée jusqu'au moment où l'imprimerie propagera à tout jamais des chefs-d'œuvre qui attendent encore des rivaux.

Au cinquième siècle, deux très-précieux manuscrits de Virgile occupent la première place au milieu des autres monumens de la même époque. L'un fait aussi partie des collections du Vatican, où il est coté manuscrit Palatin , n° i63i. L'autre , encore plus célèbre , est de la fin du même siècle : c'est le Virgile de Médicis conservé à Florence. Il fut corrigé par le consul Turcius Ruffius Apronianus Asterius, et l'on croit que l'année 498 de l'ère chrétienne fut celle où le consul fit son travail sur ce beau manuscrit.

D'autres témoignages fort nombreux attestent que Virgile fut aussi très-connu pendant le sixième siècle : et tout d'abord Jornandès, qui en affirme l'existence à cette époque dans les bibliothèques des Goths, peuple chez lequel l'étude des lettres ne fleurissait que depuis deux cents ans. Les nombreuses citations de Cassiodorc confirment encore l'existence du poète latin chez le même peuple; enfin, les témoignages de saint Augustin, de Lactance, de Lampride, d'Ammien Marcellin, de Macrobe, etc. , indiquent que les œuvres de Virgile se trouvaient alors partout.

Pendant le septième siècle, les études se ralentirent et furent généralement négligées, jusqu'au moment où la toute-puissance de Charlemagne vint enfin tout ranimer, et favoriser aussi les travaux littéraires. De nombreux monumens, exécutés sous

' Ces peintures ont été gravées à Rome par Pietro Santo-Barloli , publiées en 1742, et dédiées au pape Benoll XIV par Jean Dominique Campiglia. royez sur ce célèbre manuscrit la Préface de Bottari.

MANUSCRIT DE VIRGILE. 5i

ce prince, font encore aujourd'hui l'admiration des savans, et sont étudiés soigneusement comme témoins irrécusables de l'éclat de son règne et de sa munificence envers les lettres.

Toutefois, Virgile n'avait pas été universellement oublié dans le septième siècle; Isidore de Séville le compulse fréquemment , et indique ainsi l'existence de cet auteur dans les bibliothèques d'Espagne avant l'invasion des Maures. On sait encore que, pendant ce même siècle, les commentaires d'Asper sur Virgile étaient communs dans plusieurs collections.

Au huitième siècle, parmi les témoignages qu'invoque fréquemment le saint apôtre des Saxons occidentaux, Aldhelme, on remarque celui de Virgile et de plusieurs autres auteurs de l'antiquité profane : on trouvait alors dans Virgile des prophéties favorables au christianisme. Un manuscrit de ses poèmes, estimé du huitième siècle, existe aussi dans la bibliothèque du Vatican.

Pendant le siècle suivant, le neuvième, Loup, abbé de Ferrière, si soigneux à rechercher les bons livres et à les introduire en France, possédait aussi un Virgile; enfin, c'est à ce même siècle que l'on fixe l'âge de deux manuscrits du Cygne de Mantoue, conservés à la Bibliothèque royale de Paris. Cette même bibliothèque en possède huit autres du siècl'e suivant, le dixième; et c'est au onzième siècle qu'appartient le genre d'écriture du manuscrit qui a fourni le fac-similé de notre planche VI ; il y en a trois autres du même temps dans la même bibliothèque.

C'est pendant les siècles suivans, que les manuscrits de Virgile paraissent s'être le plus multipliés : dans le courant du douzième siècle, la bibliothèque du monastère de Corbie en possédait Sept exemplaires; plusieurs manuscrits de ce même siècle se reconnaissent aussi parmi ceux de la Bibliothèque royale; on compte également, dans cette dernière collection, sept volumes du treizième siècle et une dizaine du siècle suivant. Le nombre total des manuscrits de Virgile appartenant a la Bibliothèque royale est de plus de quatre-vingts.

\je fac-similé figuré sur notre planche VI est tiré du manuscrit n" 7930 de l'ancien fonds latin (feuillet loi, verso). Ce manuscrit est de format in-folio, sur beau vélin; on y trouve quelques lettres capitales ornées, et il contient :

I '. P. Firgilii Maronis Eclogœ , Géorgien et /Eneis ;

•>.\ Vita Firgilii;

Y. Moretuni , carmen quod Firgilio trihuitur;

4". P- Ovidii Nasonis Somniuni ;

5". Altereatio nani et leporis ;

6*. Explicationes quarunidam vocum grœcarum;

7*. Fragmentum de Talento.

De nombreux commentaires surchargent les pages de ce texte de Virgile, et les titres des pièces y sont écrits en encre rouge. Deux espèces de mappemondes sont figurées au verso du feuillet 28; et l'on remarque surtout au feuillet 264, verso , les deux vers suivans inscrits en tête de ce feuillet, d'une encre plus noire et d'un caractère plus gros que ceux du reste du volume, et qui sont évidemment d'une main étrangère :

Gerberti laudem replicat liber iste per orbem, Quem solum iiostiis contulit aniiariis.

Ces mêmes vers se trouvent répétés à la fin du dernier feuillet de notre manuscrit. Enfin, on lit aussi sur le feuillet qui sert de garde : Karolus dux Aquitaniœ, 1 469 ; et au dessous , avec une signature , K. dux Frariciœ.

L'état du manuscrit, comme aussi les caractères de son écriture, indiquent qu'il fut écrit vers le onzième siècle.

Quant aux deux vers que nous venons de rapporter, ils pourront peut-être servir à donnera l'origine de notre manuscrit une certaine illustration dont il nous parait digne à tous égards.

Le nom de Gerbert, qui se trouve dans les vers précités, rappelle un des personnages les plus illustres dans la littérature des dixième et onzième siècles.

Ce fut Gerbert, moine d'Aurillac, qui, par son puissant génie, renouvela l'étude des lettres; l'école qu'il avait fondée à Reims n'est pas moins restée célèbre pour l'admirable talent du professeur que pour les élèves renommés que Gerbert y forma ; et son érudition dans la connaissance des auteurs profanes n'a pas moins illustré son nom, que celle qu'il a montrée dans les lettres sacrées. Ce savant prélat serait-il pour quelque chose dans l'exécution de notre manuscrit, et pourquoi son nom se trouve-t-il sur un des feuillets de ce précieux volume?

Faisons remarquer d'abord que l'ancienneté de notre manuscrit s'accorde tout-àfait avec l'époque de la vie de Gerbert. On sait qu'il fut archevêque de Reims en 992 , déposé de cet archevêché en 995 par le pape Jean XVI, et transféré, l'an 998, par la faveur d'Othon III, sur le siège de Ra venue, d'où, enfin, il parvint à la papauté en 999, par la protection du même personnage. Ce fut le premier Français qui occupa le siège pontifical de Rome , et une origine italienne se révèle uniformément dans notre manuscrit par la beauté du vélin, l'élégance de l'écriture et le style de ses lettres capitales. Dans les deux vers déjà rapportés, on chante les louanges de Gerbert , et on proclame que ce fut lui qui donna ce précieux manuscrit au monastère dont il enrichissait la bibliothèque.

N'aurions-nous pas sous les yeux un manuscrit exécuté en Italie , envoyé en

présent à un monastère de France par le savant Gerbert? Et comme notre prélat n'est désigné que sous son nom de Gerbert, n'en résulte-t-il pas que cette inscription aurait été tracée sur le manuscrit avant que Gerbert fût élu pape en 999, sous le nom de Silvestre II? L'époque de l'exécution du volume pourrait ainsi être celle de l'épiscopat de Gerbert à Ravenne, c'est-à-dire de l'année 998, et cette date n'est nullement en contradiction avec aucun des caractères paléographiques du manuscrit. Enfin, lorsque l'on se rappelle l'affection toute filiale de Gerbert pour le monastère où il avait fait ses premières études , affection mémorable que les savans bénédictins ont rappelée en ces termes : « Ni le grand personnage qu'on va bientôt voir faire à Gerbert sur le théâtre des savans, ni les premières dignités de l'Eglise auxquelles il fut élevé, jusqu'à se voir pape sous le nom de Silvestre II , ne furent point capables de lui faire oublier Aurillac ' ; » ne peut-on pas conjecturer que ce volume fut un présent, envoyé au monastère d' Aurillac par Gerbert, éVéque de Ravenne, et qu'un tel présent, de la part d'un personnage comme Gerbert, devait faire assez de sensation sur les religieux d'un monastère, pour qu'ils fussent très-empressés d'en constater l'origine par l'inscription que nous venons de transcrire ?

Il parait aussi que plus tard, au quinzième siècle , ce volume, ayant conservé toute sa célébrité, fut offert en présent au duc d'Aquitaine. Ce duc y inscrivit, en effet, son noin, comme cela se pratique assez fréquemment; de là les mots Karolus diix Aquitaniœ , 1449? t[ui sont écrits sur le feuillet qui sert de garde à notre manuscrit.

Ce précieux volume pourrait donc bien être un manuscrit exécuté par les ordres et par les soins de Gerbert, évéque de Ravenne, qui enrichit de commentaires et de variantes les œuvres de Virgile , et qui envoya le volume en présent à l'abbaye d'Aurillac, pour laquelle ce savant prélat conserva toujours une grande affection.

Une autre particularité paraîtrait encore indiquer que Gerbert ne fut pas étranger à la confection de ce volume; car l'on remarque, au verso du feuillet 28, deux mappemondes soigneusement dessinées à l'époque même où le manuscrit a été écrit, et elles indiquent la division de la terre en terra hahitahilis et tenu iiihahitabilis; on y a tracé aussi quelques signes du zodiaque. Les connaissances (juc Gerbert possédait en géométrie, en astronomie, et dans les autres sciences, expli- (jueraient tout naturellement les traces qu'on trouve dans notre volume de la pratifjue de ces sciences.

Ce manuscrit peut donc être regardé comme un des plus précieux parmi ceux

' Hitloirc littéraire de France, t. vi, p. 23.

des auteurs classiques du onzième siècle, que possède la Bibliothèque royale de Paris.

Les oeuvres de Virgile ne furent pas inconnues aux poètes du moyen âge, et l'on pourrait sans doute en reconnaître quelques citations ou des imitations dans certains écrivains de cette période. Les différens dialectes nous en ont au moins conservé des traductions : c'est ainsi que la Bibliothèque royale en possède une qui est toute en patois bourguignon; on y voit aussi la traduction en vers français, faite en i5oo, [)ar Octavien de Saint-Gelais, en deux beaux volumes manuscrits : l'un des deux est enrichi de miniatures.

Bien avant ce dernier traducteur, l'imprimerie avait reproduit les œuvres de Virgile. On considère généralement, comme la première édition de cet auteur, celle de l'année 1470, Venetiis ,per Vindelinum de Spira, in-folio. Les exemplaires en sont des plus rares, et celui que la Bibliothèque royale possède réunit au mérite de la rareté celui d'être imprimé sur vélin. Après cette édition on peut citer aussi celle de 1471 •> per Adam Rot; une autre de la même date, mais sans nom de lieu ni d'imprimeur, et que l'on attribue aussi à Adam Rot : toutes deux, quoique extrêmement rares, existent à la Bibliothèque royale. Parmi celles qui furent publiées en 147*^ 7 on distingue surtout celle de Venise,/?^/' Bartholomœum Cremonensem , in-folio, que la Bibliothèque royale possède également. Du reste, le nombre des éditions de Virgile est fort considérable; mais j'ai dû me borner à ne citer que lés plus anciennes , qui sont aussi les plus recherchées.

Une tradition de l'antiquité nous a conservé le souvenir d'une scène profondément touchante dont les admirables vers de Virgile furent l'occasion, et qui fut aussi pour le poète celle d'un bien rare triomphe. Virgile, sur l'invitation d'Auguste , lut en présence de ce prince et de sa sœur Octavie , le deuxième , le quatrième et le sixième livre de X Enéide , et ce sixième avec un accent particulier, bien sûr d'intéresser vivement Octavie. Lorsqu'elle entendit les vers du poète sur son fils, sur ce fils enlevé si jeune, pleuré si long-temps, et ces mots : Tu Marcellus eris, elle s'évanouit. Auguste et Octavie fondirent en larmes, et ils auraient fait interrompre cette lecture, si Virgile n'avait averti qu'elle était près de finir. La poésie et la peinture ont reproduit à l'envi cette scène si dramatique, et qui plait tant au cœur et à l'imagination. Une critique fâcheuse a voulu nous dire que cette antique tradition était une fable; mais il y a des fables qu'on doit préférer à la vérité, quand elles émeuvent vraiment notre âme, et qu'elles honorent l'humanité. Laissez-nous donc ce séduisant mensonge de l'antiquité : n'y a-t-il pas assez de hideuses réalités.»*

Le fragment en français du quatorzième siècle, tiré de la traduction de Tite- Live, par P. Berchoire, que nous avons donné, page 27, fournit un exemple de

la manière des traducteurs de ce temps. Il n'est donc pas moins curieux d'étudier dans Octavien de Saint-Gelais le progrès de la langue et le poète du seizième siècle, dont la verve s'appliquait à reproduire les beautés de la littérature romaine. On pourra juger du mérite de sa traduction par le fragment suivant, tiré du manuscrit français de la Bibliothèque du Roi, n" 7129 :

Pendant ce temps Énée bien certain J)e son allée , tenoit chemin loingtain Dedans la mer et détranchoil les undes, Par acquiUon obscures et parfondes.

Kn regardant les murs de la cité Lujre de flammes par l'infélicité De Dido roj ne , combien qu'ilz ignoroyent Cause ponrquoy ticulx feux lors se faisoyent , Jacoit pourtant que les douleurs extresmes, D'amour trop grande et les plainctes mesmes Sachans aussi que femme furieuse Est de mal faire trop duytc et curieuse. Tieulx peucemens et telles conjectures Tenoyent lors en moult tristes augures Les poictraincs d'iceulx pouures Troyens , Par moult diuers et estranges moyens ; Et quant leurs nefz par leurs longues venues Eurent tantost eu plaine mer tenues, Si que desja ny eut deuant leurs yeulx Plus terre aulcune fors la mer et les cieuk : Soudainement sur leur chief fut poussée; Obscure nue a pluye dispousée; Pourtant hyuer et dangereuse nuyt Qui trop a coup a leur emprise nuyt, Par tieulx téuèbi-es la mer deuant troublée De meiates vagues mesiée et assemblée, Palynurus mesme gubernateur Du nauigaige et le vray directeur, Dist lors : helas! ciculx, pluycs ou toimerres Nous font hores tempestueuses guerres.

Et toy Neptune que vcuix or ou que faiz Dont nous prépares vng si pénible faix!

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