LA CRITIQUE DES TRADITIONS A TÉMOINS MULTIPLES
La plupart du temps un éditeur se trouve en face d'un petit nombre de manuscrits, seuls témoins connus qui soient parvenus jusqu'à nous; la recherche des relations réciproques entre ces divers témoins est alors en général peu compliquée, et le canon se dégage aisément qui doit présider à l'établissement de l'édition critique. Vu le petit nombre des témoins, il sera facile d'indiquer dans l'apparatus toutes les variantes des manuscrits; et l'on aura ainsi sous les yeux, condensée, toute la tradition écrite connue relative au texte restitué.
Il en va différemment s'il s'agit d'une œuvre à témoins très nombreux; il n'est pas nécessaire alors d'avoir recueilli tous les représentants connus pour se rendre compte que l'on perd déjà pied, submergé par l'abondance des documents. Trop de lumière éblouit. Comment se reconnaître dans une telle masse de témoignages? Auxquels s'en remettre? Comment juger objectivement de la valeur de chacun d'eux et préciser leurs degrés de dépendance mutuelle?
Du point de vue de la restitution critique, le problème n'est pas moins complexe. Nous avons là des faits, des faits objectifs, des témoins qui demandent à être entendus, et dont nous n'avons pas le droit, a priori, de discuter le témoignage : il faut prendre celui-ci tel qu'il est, dans toute son objectivité et son intégralité, rien n'autorisant à retenir tel document et à négliger volontairement tel autre, pas même l'argument d'ancienneté qui, on le sait, est loin d'être un critérium infaillible de supériorité (2).
(1) Nous avons été heureux de retrouver cette notion capitale de formes différentes du texte, opposée à celle de bonnes et de mauvaises leçons, développée par Dom Quentin en matière de critique littéraire. Cf. Mémoire sur V Etablissement du texte de la Vulgate ( Collectajiea Biblica Latina Vol. VI), 1922, p. 216 et Essais de critique textuelle (Ecdotique) Paris, Picard, 1926, p. 65. Il faut savoir gré à l'auteur d'avoir fait saisir l'importance de cette notion — absolument indispensable pour nous — dans le domaine de la critique littéraire courante, où les éditeurs, souvent trop prompts à déclarer fautives des leçons qui ne leur paraissent pas devoir figurer dans l'original, en viennent, dans bien des cas, à baser leur critique sur un fondement très fragile pour ne pas dire sur un cercle vicieux.
(2) On sait aujourd'hui que même les papyrus, antérieurs cependant de tant de siècles à nos plus anciens manuscrits, ne donnent pas un texte sensiblement meilleur que ceux-ci; le contraire se constate dans bien des cas. (( Les papyrus donnent parfois, sans doute, de bonnes leçons nouvelles, mais beaucoup de
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