C. Tradition écrite parfaite
Deux témoins peuvent donc, on le voit, apparaître sous un extérieur identique, qui n'en sont pas moins le terme d'une évolution sensiblement différente.
La critique littéraire se trouve le plus souvent en face de traditions écrites parfaites. Aussi est-ce dans cette hypothèse que le problème de la critique textuelle est généralement abordé. Mais la tradition grégorienne, elle, n'est pas une tradition écrite parfaite. Si le problème critique qu'elle soulève apparait donc sensiblement différent de celui que pose la critique courante, ce n'est pas uniquement parce que les textes sur lesquels elle porte sont d'une nature très spéciale, c'est encore parce que le mode de transmission du texte mélodique n'a pas été le même que pour la plupart des textes littéraires. Il y a donc ici une question de méthode qui n'est pas propre à la tradition grégorienne en tant que tradition mélodique : elle se poserait identiquement de la même manière pour
toute tradition qui se serait transmise dans les mêmes conditions qu'elle : la Bible hébraïque, par exemple, s'il nous en avait été conservé un assez grand nombre de manuscrits, les uns antérieurs, les autres postérieurs à l'époque massorétique.
Quelle est donc la méthode à suivre pour retrouver, dans des traditions de ce type, la leçon originale?
Il serait puéril de négliger les manuscrits anciens sous prétexte qu'ils ne donnent qu'une partie de la vérité; selon toute vraisemblance, leur témoignage est, pour la partie qu'ils transmettent, supérieur à celui des manuscrits plus récents; par contre, l'interprétation ne peut en être donnée que par ces derniers.
Force est donc de diviser le problème en étudiant tout d'abord les éléments qui proviennent de la tradition écrite; après quoi il pourra être question de chercher l'interprétation de cette leçon critique imparfaite.
N'est-il pas évident qu'avant de rechercher le sens d'un signe, il convient de savoir quel est ce signe? Celui-ci retrouvé, il n'y a plus à tenir compte des leçons qui interprètent un signe différent. Ne pas établir cette distinction, ce serait s'embarrasser d'une quantité de variantes parfaitement inutiles.
L'étude d'une tradition mixte doit donc, pour être rationnelle, se diviser en deux phases qui correspondent précisément à son développement historique :
r étude de la tradition écrite proprement dite;
2° recherche de l'interprétation authentique de cette tradition écrite imparfaite, en s'aidant des documents postérieurs où la tradition orale se trouve fixée.
Ce serait, pour la Bible hébraïque : d'abord la critique des manuscrits sans pointsvoyelles, ensuite la recherche de l'interprétation du texte critique rétabli. C'est, pour la tradition grégorienne : d'abord la critique des manuscrits neumatiques, ensuite la recherche de l'interprétation de ce texte critique neumatique (i).
Que sera donc pour nous une bonne leçon mélodique? Celle qui réunira, relativement à la leçon de l'original, les trois conditions suivantes :
i° identité du nombre de notes;
2° identité de leurs situations relatives;
y identité de la position de chacune d'entre elles dans l'échelle des sons.
(i) Nous n'avons pas à revenir ici sur cette distinction entre notations neumatiques et notations diastématiques ; nous ne prétendons pas non plus apporter une solution au problème de la diastématie primitive. Il y a un fait : la tradition grégorienne se présente, dans les monuments les plus anciens de chaque école, comme une tradition écrite imparfaite, complétée, dans la suite, par la codification de l'interprétation reçue.
Du point de vue où nous nous plaçons ici, les notations semi-diastématiques sont à classer parmi les notations non diastématiques : l'imperfection de leur diastématie en fait des témoins incompréhensibles par eux-mêmes et donc inutilisables. Le codex Vat. lat. 10673 est l'un des exemples les plus frappants de notation ancienne à prétention diastématique — on remarquera le guidon à la fin de chaque ligne — et cependant illisibles. On pourra, si l'on veut s'en rendre compte, tenter de restituer telle ou telle mélodie qui ne fait pas partie du répertoire connu : la Communion Videns Dominus, par exemple, page 33.
LA TRADITION BÉNEVENTAINE. 63
Les deux premières conditions relèvent de toute la tradition écrite. la dernière à peu près exclusivement de la seule tradition diastématique postérieure.
Réservant donc, pour le moment, le point de vue mélodique, on est logiquement tenu d'entreprendre l'étude critique des manuscrits d'abord du point de vue purement
neumatique ( i ).
Envisagé du point de vue purement neumatique, le problème se présente comme l'étude critique d'une tradition écrite parfaite, puisque, négligeant systématiquement tout l'apport de la tradition orale, on s'attache à ce qui, dans la tradition, a toujours été écrit.
On pourrait donc, semble-t-il, se contenter de renvoyer ici aux méthodes courantes de critique textuelle. Ce ne serait pas suffisant, et pour deux raisons.
C'est qu'en effet, les auteurs qui traitent de critique textuelle le font, habituellement, en vue de la restitution d'une œuvre bien déterminée. Aussi, lors même qu'ils abordent le problème d'une manière générale, ils se contentent le plus souvent d'exposer les principes essentiels, dans la mesure où ils sont indispensables à la solution du cas particulier qui les intéresse. Les choses sont souvent d'ailleurs si complexes qu'il n'y a pas lieu d'accumuler à plaisir les difficultés en cherchant à embrasser des cas plus généraux qui pourraient n'être que purement hypothétiques. Mais lorsque ces problèmes plus complexes se présentent, — et c'est le cas pour la tradition grégorienne — il est clair que l'analyse de la question doit être reprise par la base et poussée aussi loin que les faits à éclaircir l'exigeront.
La seconde raison, c'est que la nature du texte neumatique répugne à l'application de certaines de ces méthodes couramment utilisées en critique littéraire : celle des fautes communes, tout particulièrement.
La notion de faute peut se défendre, jusqu'à un certain point, lorsqu'on étudie un texte qui doit être par lui-même compréhensible, et donner un sens satisfaisant. Mais il ne faut plus songer à s'en servir pour juger de la valeur d'une leçon qui, de soi, n'est pas et ne peut pas être intelligible. Se demander alors, de plusieurs variantes, quelle est la bonne, c'est une question qui n'a aucun sens, la signification de chacune d'entre elles n'étant pas entièrement déterminée.
Le témoignage de la tradition consiste uniquement en une suite de formes très précises, quoique de signification incertaine; et c'est sur cette base très objective que devra s'établir la critique, les différentes leçons ne pouvant pas être envisagées sous
(i) Nous ne disons pas que, de cette première phase du classement, les manuscrits diastématiques doivent être exclus. Un manuscrit diastématique est avant tout un manuscrit neumatique : c'est un manuscrit neumatique dont la diastématie a été précisée. Il est loisible de négliger, dans cette première phase du classement, ce perfectionnement postérieur, pour ne tenir compte que des formes neumatiques elles-mêmes. — On pourrait en dire autant des manuscrits hébraïques avec points-voyelles dont le fonds ancien devrait être étudié tout d'abord en faisant abstraction des points-voyelles ajoutés postérieurement.
l'aspect de leçons bonnes et de leçons mauvaises, mais seulement sous celui de leçons différentes, aptes à renseigner sur le degré d'affinité des manuscrits entre eux (i).
Nous avons ici le type de la critique pure à laquelle tout éditeur devrait s'astreindre, et qu'il devrait pousser jusqu'à ce qu'elle ait rendu tout ce qu'on est légitimement en droit d'en attendre. Ensuite, et ensuite seulement, il y aurait lieu de faire appel, dans la mesure où la critique pure se serait montrée déficiente, à d'autres arguments, très utiles sans doute, mais qui ont beaucoup plus la valeur d'un complément d'information que celle d'une base critique proprement dite.