‹ Paléographie musicale (volume 2)Chapitre 12 sur 157 · JU · texte numérisé non relu

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LA TRADITION BENÉVENTAINE. 65

Par ailleurs, la méthode qui consiste à faire appel, en toutes circonstances, au témoignage de plusieurs centaines de manuscrits, est manifestement impraticable.

On est donc réduit à cette alternative : utiliser toutes les sources, et c'est un travail sans fin; ou bien faire un choix, et la question se pose alors de savoir sur quelle base ce choix s'opérera.

Au premier abord, la méthode qui semble offrir le maximum de garanties, c'est celle qui interroge indistinctement toute la tradition. Ainsi tous les témoins sont entendus et le facteur subjectif semble pratiquement éliminé.

Se trouve-t-on en présence de plusieurs leçons attestées chacune par un certain nombre de manuscrits? il suffit, pour déterminer la leçon critique de se rendre compte de quel côté penche le témoignage de la majorité. Le rôle de l'éditeur est par conséquent purement passif: il se borne à constater l'existence d'une majorité et à enregistrer la version qu'elle impose.

Sous les apparences d'une objectivité scrupuleuse, il n'y a là qu'une absence de méthode. Suivre un tel procédé, c'est poser en principe qu'un témoignage en vaut un autre et que, par conséquent, tous les manuscrits se valent. Non certes, tous les manuscrits ne se valent pas; et il suffit de réfléchir un instant pour comprendre l'inanité de ce postulat qu'inconsciemment l'on admet, quand on en vient à additionner des données aussi diverses tant par la date que par l'origine.

Qu'on veuille bien, d'ailleurs, juger du principe par ses conséquences. Voici deux manuscrits dont, a priori, le témoignage est affecté du même coefficient i. Dans chacune des statistiques relatives aux diverses variantes, la leçon fournie par chacun d'eux comptera donc pour une unité. Mais supposons que, parmi les copies fidèles faites sur ces deux manuscrits, nous en possédions dix du premier et aucune de l'autre; comme le principe de l'égalité des témoignages vaut pour chacun de ces manuscrits, la première des deux leçons jouira au total du coefficient 1 1 , tandis que la seconde comptera toujours pour une simple unité. On en arrive à cette conclusion bien inattendue : un manuscrit est d'autant meilleur qu'il a été plus souvent copié; ou mieux encore : le témoignage d'un manuscrit est d'autant plus important que nous en possédons plus de copies. On voit tout l'arbitraire de ce nouveau postulat, qui, découlant directement du premier, se trouve cependant en contradiction formelle avec lui.

Les divers manuscrits ne sauraient donc en aucune façon être assimilés les uns aux autres quant à l'autorité de leur témoignage qui peut s'échelonner sur toute la gamme des valeurs : du mauvais au médiocre, au bon, et au très bon; et c'est une grave erreur de soumettre les variantes à ces sortes de calcul ; car les témoignages ne doivent pas tant se compter que se peser.

Mais comment connaître ce poids dont chaque témoignage doit peser dans la balance de la critique? En d'autres termes, quels sont les critères de la valeur d'un

corruptions graves remontent à l'antiquité, et les papyrus sont souvent en faute là où les manuscrits du Moyen- Age sont corrects. Il y a des papyrus très inférieurs, dans leur ensemble, aux manuscrits médiévaux correspondants et l'ancienneté n'est pas une garantie d'excellence ». P. Collomp, La critique des textes (Publications de la Faculté des Lettres de l'Université de Strasbourg. 193 1) p. 83.

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manuscrit? Ces critères peuvent se ramener à deux : l'un extrinsèque, l'autre intrinsèque.

Chaque manuscrit n'est pas, dans l'ensemble de la tradition, un isolé. Il n'est le plus souvent que la copie d'un autre manuscrit dont il reproduit plus ou moins la physionomie particulière : son autorité dépend donc avant tout de son ascendant direct. Si cette copie a été fidèle, sa valeur est précisément celle de son modèle. Mais en général le scribe aura apporté deci delà, volontairement ou par inattention, certaines modifications qui ne permettront pas d'assimiler rigoureusement la copie au modèle : c'est dans ce nouveau degré d'altération de la tradition que consiste le facteur intrinsèque de la valeur propre de cette copie relativement à son modèle. Elle lui est d'ordinaire inférieure, encore que, dans certains cas exceptionnels, le scribe ait pu utiliser un manuscrit meilleur pour corriger certaines des fautes de son modèle.

Tels sont donc les deux facteurs dont la connaissance permettrait de porter sur la valeur d'un manuscrit un jugement fondé : Quels sont ses ascendants directs? Dans quelle mesure la copie a-t-elle été fidèle?

On est ainsi progressivement amené à ne plus considérer chaque témoignage pour lui-même, mais à voir dans les manuscrits les témoins multiples d'une tradition unique dont ils sont les anneaux, liés entre eux d'une façon très certaine quoique plus ou moins évidente.

Une restitution critique ne saurait donc être abordée « ex abrupto »; pour être logique, elle doit être précédée de la recherche du lien de dépendance de ces témoins isolés et de leur intégration dans un tout qui synthétise la tradition entière. Ce travail terminé, on pourra schématiser, sous la forme d'un arbre généalogique, les résultats de l'enquête : ce qui permettra d'embrasser d'un seul regard toute la tradition, à la fois dans son unité et sa multiplicité; et c'est alors seulement qu'établi sur cette base solide, on sera en mesure d'entreprendre une édition vraiment critique.

Une telle méthode, on le voit, repose sur toute la tradition; de parti pris elle n'élimine aucun témoin, mais elle cherche à situer chacun d'eux à la place qui lui revient dans l'ensemble, pour aboutir à l'utilisation rationnelle des témoignages. Deux variantes sontelles en conflit? un simple coup d'œil suffira pour reconnaître la leçon authentique, la mauvaise leçon apparaissant telle, le manuscrit fautif eût-il donné naissance à des centaines de copies où cette altération se sera transmise à la manière d'une tare héréditaire.

La première étape consiste donc à reconstituer schématiquement la tradition toute entière sous la forme d'un arbre généalogique. Selon quelle méthode cette reconstitution pourra-t-elle s'opérer ?

Quand on étudie une tradition de ce genre, on s'aperçoit bientôt que les manuscrits sont entre eux dans des rapports assez différents : depuis les manuscrits les plus sociables dont certains se ressemblent parfois comme des frères, jusqu'aux isolés qui semblent se suffire à eux-mêmes et repousser toute tentative de rapprochement.

Utiliser pour l'ébauche d'un classement ces témoins d'allure un peu singulière, ce serait compliquer à plaisir un problème assez ardu déjà par lui-même.

Un classement ne saurait être basé sur cet élément d'appréciation purement négatif qu'est la dissemblance : c'est avant tout sur les affinités réelles qu'il doit reposer. Ainsi donc, dans la première phase de la reconstitution, les témoins isolés devront être laissés de côté, chacun d'eux étant, au moins provisoirement, « testis unus, testis nullus ». Une fois la tradition rétablie dans son ensemble, il pourra être question de déterminer avec quelque certitude la place qui leur revient.

Pour atteindre ce résultat la seule méthode logique consiste à aller du connu à l'inconnu, ou simplement du mieux connu au moins connu.

Pour amorcer le classement il faut s'adresser aux manuscrits qui laissent entrevoir des affinités bien caractérisées. C'est donc tout d'abord sur les groupes que doit se porter l'attention : l'accord qui règne entre leurs membres n'est-il pas déjà quelque chose de cette unité que nous cherchons à retrouver entre tous les témoins de la tradition? unité partielle, sans doute, mais unité réelle, indice que nous sommes là en présence de fragments plus ou moins importants de cette grande chaîne que nous voudrions reconstituer. En réalisant, indépendamment les unes des autres, la série de ces reconstitutions partielles, nous amassons les matériaux les plus solides de la synthèse finale.

Pratiquement, la réalisation de ce plan se dessine donc de la façon suivante : Première phase : reconnaissance des groupes homogènes; Deuxième phase : classement indépendant de chacun de ces groupes; Troisième phase : synthèse de ces groupes;

Quatrième phase : essai de rattachement des manuscrits indépendants à cette synthèse des groupes.

Sans nous étendre longuement sur l'application de ces principes ni sur les précisions d'ordre théorique que devrait comporter le développement de chaque phase, il faut du moins nous arrêter à quelques remarques.

La reconnaissance des groupes homogènes ne présente pas de grandes difficultés : elle peut être basée sur l'observation d'un canon de variantes rares, communes à plusieurs manuscrits : c'est le mode habituellement préconisé. Le procédé est à retenir; mais il faut bien avouer qu'il n'est pas entièrement efficace. S'il permet de reconnaître un certain nombre de groupes, il ne les atteint pas tous. L'expérience montre qu'un dépouillement des manuscrits sur un canon assez étendu de bonnes variantes, conduit à des groupements que n'aurait pas décelés le critère des variantes rares, si, dans les limites de l'enquête, les manuscrits en question n'en possèdent pas. Dans le second cas au contraire, c'est la loi des grands nombres qui joue, rapprochant les manuscrits qui se trouvent d'accord sur une quantité assez considérable de variantes communes. Les deux procédés se complètent d'ailleurs de façon très heureuse.

Une fois ces groupes homogènes isolés, on passera au classement individuel de chacun d'eux. Une méthode excellente sera alors l'application du procédé fort ingénieux

mis au point par Dom Quentin et qui consiste à comparer les manuscrits par groupes de trois (i).

Bien qu'en théorie l'ordre dans lequel ces classements partiels doivent être entrepris soit indifférent, il est préférable dans la pratique de respecter le principe de la méthode : aller du mieux connu au moins connu. On commencera donc par les groupes les plus homogènes, pour épuiser progressivement ceux qui le sont de moins en moins. Ainsi seront dégagés les éléments les plus fermes du classement d'ensemble.

Quelques chaînons isolés sont donc reconstitués. La question se pose ensuite de savoir quelle place chacun d'eux occupe dans l'ensemble de la tradition. C'est l'objet de la troisième phase du classement : comment ces fragments disjoints se raccordent-ils entre eux?

11 n'est pas très aisé de s'en rendre compte. Les affinités profondes entre manuscrits ayant été décelées et mises en oeuvre dans les deux premières phases, les rapprochements que l'on tentera désormais ne pourront nécessairement donner que des conclusions d'une fermeté beaucoup moins absolue.

Aucune relation n'apparaît en effet entre ces différents groupes avec une évidence telle qu'on puisse espérer pousser plus loin la synthèse entrevue; des discontinuités se trahissent au contraire, qui rendent très problématiques les rapprochements que l'on pourrait tenter entre ces fragments d'une tradition dont l'unité ne fait cependant aucun doute : discontinuités très réelles et dont il faut presque toujours chercher la cause dans l'insuffisance de la documentation. Sans doute on pourrait donner des exemples d'altérations graves apportées dans une tradition par quelque scribe dont l'intervention active était parfaitement consciente et voulue : c'est là l'exception. En règle générale, l'expérience le montre, les scribes reproduisaient leur modèle avec une fidélité toute matérielle, souvent même inintelligente, et les altérations qu'ils introduisaient dans leurs copies étaient non pas des corrections volontaires, mais bien des fautes d'inattention. Autrement dit, le mode normal de transmission d'un texte, c'est la tradition mécanique. Aussi est-ce dans cette hypothèse qu'une tradition doit toujours être d'abord étudiée : c'est ce que, sans le dire, nous avons fait jusqu'ici.

Dans cette hypothèse de la tradition mécanique, en faisant abstraction par conséquent des cas d'altération systématique, on devrait pouvoir reconstituer toute la chaîne de la tradition anneau par anneau, sans aucune discontinuité; mais pour cela, il faudrait posséder tous ces anneaux. Or, quelque soin qu'on ait pu mettre à rechercher et à recueillir les documents, il est impossible que cette enquête ait permis d'atteindre la totalité des manuscrits; il manquera toujours au moins le nombre considérable de ceux qui ont disparu à jamais.

En fait il est excessivement rare que l'on possède deux manuscrits dont on puisse affirmer et démontrer que l'un est la copie directe de l'autre (2). Il n'est d'ailleurs pas

(1) Cf. Mémoire, p. 210; Essais, p. 74.

(2) Cette remarque vaut même à l'intérieur des groupes homogènes dont il a été question précédemment; dé telle sorte que, tout en ayant la possibilité de reconnaître les affinités profondes qui existent entre deux

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impossible de retrouver parfois l'enchaînement d'un certain nombre de manuscrits, malgré l'absence de quelques intermédiaires; mais il n'en va plus de la sorte quand ces lacunes atteignent des proportions trop considérables. En admettant même que les fautes commises aient été minimes d'une copie à l'autre, il est normal que, ces altérations de détail s'ajoutant les unes aux autres, on aboutisse à un état du texte sensiblement différent de celui d'un autre manuscrit dont il dérive cependant en ligne directe. Possible à suivre si l'on possédait quelques intermédiaires, l'évolution du texte n'est plus perceptible en l'absence de ceux-ci : l'insuffisance de la documentation se traduit en fin de compte par une unique déformation importante donnant l'impression d'une discontinuité qui n'existait pas en réalité entre les deux termes.

Parmi ces discontinuités apparentes, il en est qui présentent, pour la reconstitution d'une tradition, une gravité tout à fait exceptionnelle : celles qui portent sur la partie ancienne de la tradition.

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