LES TRADITIONS ACÉPHALES
Au sens strict, une tradition acéphale serait une tradition dont l'original n'est pas parvenu jusqu'à nous. C'est dans un sens plus large que nous emploierons ici ce terme, entendant par là une tradition dont on ne possède ni l'original ni les copies directes faites sur cet original ou relativement proches de lui; c'est le cas de la Vulgate, dont les plus anciennes copies conservées sont postérieures de trois siècles à Saint Jérôme; trois siècles séparent aussi de Saint Grégoire les plus anciens manuscrits notés.
Il est aisé de se représenter le développement considérable qu'avaient déjà pu prendre des traditions de ce type pendant ces quelques siècles antérieurs à leurs plus anciens témoins connus.
A la réflexion, on ne s'étonne plus des difficultés auxquelles se heurte celui qui cherche à reconstituer dans leur entier ces arbres généalogiques dont on possède seulement quelques rameaux, mais dont le tronc et la naissance des branches maîtresses demeurent cachés. Le problème généalogique devient donc extrêmement ardu, pour ne pas dire insoluble, dès qu'on aborde les traditions acéphales.
Mais s'agit-il uniquement pour nous de retrouver cette généalogie pour la seule satisfaction d'avoir résolu un problème difficile? Si cette reconstitution généalogique nous a paru s'imposer, c'est qu'elle se présentait comme un moyen très sûr, le seul rationnel, pour rétablir un texte aussi voisin que possible de l'original. Par cette méthode la restitution devait s'opérer d'une manière vraiment logique, et comme automatique.
manuscrits, il sera souvent impossible de fixer leur degré réel de parenté. Aussi bien cette connaissance n'estelle pas indispensable, le point important étant bien plutôt de dégager les lignes maîtresses de la tradition Que de se perdre dans des détails d'un intérêt tout secondaire.
La reconstitution du texte, voilà donc le but. Le moyen employé se montre, sinon imparfait, du moins imparfaitement maniable. La question qui se pose maintenant est de savoir comment suppléer à la méthode généalogique, dans la mesure où elle se montre déficiente en son application stricte.
La chose n'est pas impossible si Ton veut bien tenir compte de quelques remarques.
Nous avons donc reconnu et classé un certain nombre de familles de manuscrits entre lesquelles les rapports apparaissent assez lointains : chacune d'elles affecte une allure relativement indépendante.
Or nous disons que, si ces familles sont bien indépendantes l'une de l'autre, elles constituent autant de branches maîtresses de la tradition — ou leur prolongement — et que dans ce cas, la règle s'impose qui doit procéder à la restitution critique du texte : c'est tout simplement le critérium de la majorité.
Cette affirmation peut sembler une gageure. Comment, arrivé à cette phase du classement, peut-on présenter comme acceptable ce critérium de la majorité, alors qu'on en a précédemment reconnu toute l'inconséquence? Il ne s'agit pourtant pas ici d'un expédient qu'on serait réduit à appliquer, en l'absence de tout autre critérium objectif.
Nous avons dit, il est vrai, qu'il fallait absolument rejeter la méthode du suffrage universel, si par là on entendait un appel à la majorité portant indistinctement sur toute la tradition manuscrite. De cette affirmation il n'y a rien à retrancher. Il convient cependant de reconnaître que sous cette forme grossière il y a une idée juste; mais on en use sans discernement.
Considérons en effet un texte dont plusieurs copies ont été faites indépendamment les unes des autres. Chacun des scribes aura par inattention introduit dans sa copie quelques fautes, l'un ici. l'autre là : en cela il n'y a rien que de très normal. Ce qui par contre serait tout-à-fait surprenant, c'est que deux copistes aient fait précisément au même endroit la même faute; non que cette rencontre ne puisse se produire : une même difficulté de lecture aura pu provoquer ce phénomène, anormal en soi ; mais il serait invraisemblable que cette rencontre ait pu être habituelle, ou même fréquente, chez deux scribes indépendants l'un de l'autre.
Dès lors, en admettant que Ton possède ces copies directes de l'original, indépendantes entre elles, la restitution du texte primitif sera un jeu; il suffira de comparer les leçons de toutes ces copies : les leçons fautives se trahiront immédiatement par leur caractère singulier ou rare, tandis que la leçon authentique ralliera nécessairement autour d'elle l'ensemble des manuscrits.
11 n'y a en tout cela rien que de très logique; à une condition toutefois, c'est que l'on raisonne sur des copies indépendantes les unes des autres. C'est le tort de la méthode du suffrage universel d'oublier cette condition capitale, faute de quoi le critérium de majorité n'a plus aucune portée.
LA TRADITION BÉNÉVENTAINE. 71
Cette remarque est de la plus haute importance pour la critique des textes transmis par une tradition acéphale. Si en effet d'une tradition manuscrite on a conservé soit l'original soit une copie relativement proche, il est normal que l'application de la méthode qui a été esquissée conduise tout naturellement à mettre en évidence ce manuscrit important et à grouper d'une manière certaine autour de lui l'ensemble de la tradition postérieure. L'arbre généalogique sera restitué sans solution de continuité.
Dans le cas d'une tradition acéphale, les choses ne vont pas aussi simplement.
Considérons en effet la tradition représentée par la figure i . Une centaine de manuscrits la composent, dont soixante environ antérieurs aux plus anciennes copies conservées; la ligne brisée marque le début de la période historique (i).
De cette tradition on ne possède que douze témoins : les manuscrits B, C, D, E, F, G, H, J, K, L, M, N, qui tous dérivent de l'original O. Pour respecter le cas où les manuscrits conservés ne se rattachent pas tous directement à l'original, nous les avons fait dériver d'un certain manuscrit A, archétype de la tradition. Cet archétype est supposé ici une copie directe de l'original, mais il va de soi que plusieurs intermédiaires pourraient séparer l'un de l'autre. Dans certains cas, au contraire, l'archétype n'est autre que l'original lui-même.
C'est à la reconstitution de cet archétype, il faut bien le remarquer, que tend et que peut tendre seulement la méthode généalogique. 11 ne lui appartient pas de déceler les altérations de l'original que pouvait déjà contenir l'archétype : son seul but est de restituer fidèlement le texte de celui-ci, le plus voisin de l'original qu'il soit possible d'atteindre par une méthode strictement objective (2).
Pour reconstituer cet archétype, nous disposons donc de douze manuscrits, qui se groupent en trois familles, commandées respectivement par trois copies indépendantes V, Y, Z, faites sur l'archétype A.
Notons que cette distinction entre archétype et original vaut non seulement pour l'ensemble de la tradition, mais encore pour chacun des groupes indépendants : ainsi les deux derniers groupes dépendent directement de deux manuscrits Y et Z, copies immédiates
(1) Tel qu'il est, ce schéma peut sembler très chargé. Si l'on veut bien remarquer cependant que la tradition représentée suppose au total l'existence d'une soixantaine de manuscrits antérieurs aux plus anciens témoins connus, on jugera qu'il ne donne qu'une idée bien faible du développement d'une tradition aussi importante que la tradition grégorienne : sans aucun doute c'est par plusieurs centaines que l'on devrait évaluer l'ensemble des copies successives des manuscrits originaux exécutées durant ces trois premiers siècles au cours desquels l'œuvre se répandit. C'est donc, malgré les apparences, sur un cas miniature que l'on raisonne ici : il fallait le figurer avec ce minimum de complexité pour se faire une idée plus exacte de la manière dont les choses se présentent dans la réalité.
Il était d'ailleurs inutile de développer démesurément ce schéma dans sa partie inférieure; aussi nous sommes-nous borné à représenter seulement la partie la plus ancienne de la période historique : un siècle environ si l'on évalue à trois siècles la période antérieure.
(2) Ensuite il pourra être légitime de se demander si telle leçon de l'archétype est bien admissible dans l'original; mais ce sera là, comme on l'a très justement remarqué, de la critique d'original, et nous sommes toujours actuellement dans la critique d'archétype, celle-ci étant ordonnée à celle-là et destinée à en fournir la base la plus solide.
de l'archétype; le premier par contre ne se rattache à la copie V que par l'intermédiaire d'un autre manuscrit X : c'est ce manuscrit qui est ici archétype de groupe.
Cette notion d'archétype n'est pas moins importante dans le groupe que dans l'ensemble de la tradition : la négliger dans l'un ou l'autre cas conduirait pratiquement à des erreurs du même ordre.
Nous n'insisterons pas sur la reconnaissance des groupes homogènes : BCD, EF, JK, LMN, qui s'opérera, comme il a été dit, par l'étude comparée des manuscrits pris deux à deux, non plus que sur leur classement. Ce qui nous intéresse actuellement, c'est la question de l'indépendance mutuelle de ces groupes ainsi que des manuscrits isolés; mais la vérification n'en est pas toujours très facile.
Pour retrouver l'ancêtre commun de deux familles de manuscrits, il faut en effet remonter parfois très haut. Chacune des deux familles ayant évolué pour son compte et pris à la longue un caractère particulier de plus en plus marqué, il n'y a rien d'étonnant à ce que les représentants postérieurs qui nous en ont été conservés apparaissent indépendants les uns des autres : en fait ils le sont bien; mais à quel degré? La seule indépendance qui soit en jeu, c'est celle qui consiste, pour deux manuscrits ou groupes de manuscrits, à n'avoir pas d'ancêtre commun plus proche que l'archétype lui-même. Or c'est à un moment quelconque de son évolution qu'une branche de la tradition peut donner naissance à plusieurs rameaux distincts. Ceux qui nous intéressent ici, ce sont uniquement ceux qui se divisent à partir de l'archétype, c'est à dire au sommet de la tradition conservée.
LA TRADITION BENÉVENTAINE. 73
Parmi les groupes identifiés il en est sans doute qui répondent à cette condition d'avoir l'archétype pour ancêtre commun le plus proche; mais toute la question est précisément de savoir quels sont ces groupes réellement indépendants et quels sont ceux qui, admettant un ancêtre commun moins éloigné que l'archétype, ne sont indépendants qu'en apparence, et se ramènent en fait à un seul groupe.
Deux manuscrits ou groupes de manuscrits ne sont donc indépendants, au sens strict où nous entendons ce terme, que si, pour aller de l'un à l'autre, on doit nécessairement passer par l'archétype. La tradition supposée connue, nous voyons bien, par exemple, que le groupe J K et le groupe L M N dépendent d'un même manuscrit Z qui n'est pas l'archétype; mais cela n'apparaîtra pas aussitôt avec la même évidence, si, dans l'ignorance où l'on est des relations exactes qui existent entre ces manuscrits, on en est encore à les rechercher : deux groupes pourront alors apparaître indépendants dont l'ancêtre commun, bien qu'assez éloigné, n'est cependant pas l'archétype lui-même. Une analyse minutieuse sera donc nécessaire pour être à même de décider si un groupe donné est bien indépendant de tout le reste de la tradition.
Il faut en dire autant des manuscrits isolés; le problème se pose pour eux de la même manière que pour les groupes : le manuscrit H, par exemple, qui dérive, comme les deux groupes dont nous venons de parler, du manuscrit Z; ou encore le manuscrit G qui, comme le groupe E F, dérive du manuscrit Y.
Les témoins conservés d'un même groupe peuvent parfois se trouver si éloignés qu'il soit très difficile de juger de leur parenté réelle. A supposer qu'on ne reconnaisse pas la dépendance entre le manuscrit G et le groupe E F, on serait conduit à en faire deux groupes indépendants, et par suite à admettre que l'archétype A a donné naissance à quatre branches. Il faut donc éviter toute erreur dans l'appréciation de cette indépendance des manuscrits ou des groupes de manuscrits, sous peine de fausser le classement et par suite la restitution du texte.
Heureusement ici encore la méthode de comparaison des manuscrits par groupes de trois garde toute sa valeur. Elle consiste, on le sait, à étudier les concordances de deux d'entre eux contre le troisième : elle est donc pleinement efficace pour découvrir les intermédaires. Dans ces groupes de trois manuscrits, on aura reconnu l'intermédiaire entre les deux autres, lorsqu'on aura trouvé un manuscrit contre lequel les deux autres ne sont jamais d'accord. Cette méthode n'implique donc pour son application aucune condition de similitude ou de dissemblance entre les termes de comparaison. Les groupes étudiés pourront comprendre indifféremment des manuscrits voisins ou très éloignés : son efficacité sera la même. Il suffira par suite de l'appliquer aux manuscrits ou aux groupes dont un premier examen aura fait pressentir l'indépendance.
Paléographie XIV.