CONCLUSION
Entre tous les témoins de la tradition grégorienne, les manuscrits bénéventains sont, sans conteste, les plus déconcertants. Malgré le soin extrême avec lequel ils ont été généralement copiés, leur écriture aux formes si pleines et si bien proportionnées tranche nettement sur les écritures de la même époque, et demeure toujours d'un déchiffrement assez pénible. Leur notation musicale aussi, bien qu'elle se rattache à la grande famille des neumes-accents, se présente toujours, à partir du XIIe siècle, sous une forme très stylisée qu'on ne saurait confondre avec aucune autre. Mais l'originalité de ces manuscrits apparaît plus frappante encore lorqu'on les étudie du double point de vue liturgique et mélodique : ils se révèlent alors singulièrement plus éloignés des témoins des autres écoles que ceux-ci ne le sont entre eux; et il n'est pas rare de les voir en conflit avec l'immense majorité, parfois même l'unanimité de la tradition.
Est-ce là une raison pour laisser de côté des témoins aussi singuliers? Il faut bien avouer que l'attitude est assez commode lorsque, plus pressé de faire œuvre hâtive que critique, on ne prend pas la peine d'analyser en quoi consiste précisément cette originalité du groupe bénéventain. Aussi, avant d'entreprendre l'étude proprement dite de cette tradition particulière, était-il opportun de rappeler les principes fondamentaux sur lesquels doit reposer toute saine critique, et le mode particulier sous lequel ils doivent s'appliquer lorsqu'on veut restituer d'une manière vraiment objective les mélodies grégoriennes. C'est là l'objet de Y Introduction au présent volume.
Après nous être élevé contre les procédés un peu trop simplistes en matière de critique, et en particulier contre celui qui repose sur le critère de majorité — procédé qu'on est trop spontanément porté à appliquer, en jugeant de l'autorité d'une leçon d'après la quantité des témoins qui nous l'ont transmise, — nous avons essayé de montrer :
i° comment les différents représentants d'une tradition ne doivent pas être traités en témoins isolés, mais groupés en familles ;
et 2° comment ces familles n'ont d'intérêt, du point de vue critique, que dans la mesure où elles dérivent d'un même archétype, indépendamment les unes des autres.
Si donc l'intérêt critique d'une école particulière est mesuré par son degré d'indépendance vis-à-vis des autres représentants de la tradition, on doit avoir, dans les manuscrits bénéventains, des témoins dont l'importance est mise en relief par leur originalité même.
Conclusion un peu paradoxale au premier abord, logique cependant, et qui, si elle ne crée pas positivement une présomption d'authenticité en faveur de la tradition bénéventaine, invite du moins à l'étudier de plus près.
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Mais, avant d'aborder cette étude, il était nécessaire de situer dans l'espace et dans le temps cette tradition particulière; c'est l'objet du Chapitre Ier : coup d'œil rapide sur le cadre où évolua durant le Moyen-Age la tradition bénéventaine, et qui conduit tout naturellement à rappeler le phénomène bien connu de l'existence de textes simples, dont la persistance au cours des siècles s'explique par leur isolement au sein d'une région géographiquement et politiquement fermée à toutes sortes d'influences extérieures. Ces circonstances exceptionnelles rendent compte à la fois des originalités d'une semblable tradition, vivant en quelque sorte repliée sur elle-même en marge de l'évolution générale, et du caractère souvent très traditionnel, pour l'ensemble, d'un texte ainsi soustrait aux influences corruptrices qui ont entouré l'éclosion de tant de textes mêlés, si difficilement accessibles à la critique, en raison même de la complexité et de la confusion de leur origine.
Or, parmi tous les témoins de la tradition grégorienne, les manuscrits bénéventains sont certainement ceux qui présentent de la manière la plus frappante les traits distinctifs d'un groupe simple et homogène; à tel point qu'on peut ramener toutes ces caractéristiques à une seule : Y archaïsme . C'est à l'étude de cette note d'archaïsme, sous le quadruple point de vue p aie o graphique, liturgique, sèméiographique et mélodique qu'a été consacré le Chapitre IIe.
Du point de vue graphique, il n'a pas été difficile de montrer que la plupart des particularités qui nous apparaissent comme caractéristiques de l'écriture bénéventaine sont tout simplement d'origine cursive; et l'on ne saurait, par suite, s'étonner d'en retrouver les traits principaux dans tous les types d'écriture qui, au même titre qu'elle, dérivent de l'ancienne cursive : la wisigothique notamment, ou bien la mérovingienne, pour ne parler que d'elles. Mais, tandis que, petit à petit, celles-ci disparaissaient toutes, sous la poussée envahissante de la minuscule Caroline, il vint un temps où la vieille tradition cursive ne fut plus représentée que par un seul des rameaux auxquels elle avait donné naissance : le rameau bénéventain. Loin d'être une écriture purement nationale, ou même barbare comme on l'a parfois avancé, l'écriture bénéventaine est donc au contraire le type même de la graphique traditionnelle et conservatrice qui, refusant de s'incliner devant les innovations partout triomphantes de la réforme carolingienne, devait maintenir fidèlement, pendant des siècles encore, les principes essentiels de l'ancienne cursive romaine.
Archaïque par sa graphique, l'Italie du Sud l'est encore par sa liturgie : non seulement par sa liturgie propre — dont nous savons maintenant qu'elle se rattache, elle aussi, au noyau primitif des liturgies latines, — mais aussi comme représentant de la liturgie romano-grégorienne. Et c'est surtout à ce second aspect de la question que nous nous sommes attaché tout d'abord, montrant comment, même en tant que témoin romain, le groupe bénéventain se trouvait être plus archaïque que tout le reste de la tradition, fidèle qu'il était resté à des traits dont le caractère authentiquement romain ne saurait être contesté.
En ce qui concerne la notation musicale, nous ne voulions pas anticiper sur l'étude d'ensemble qui paraîtra dans le tome XVe de la Paléographie musicale, suite et complément du présent volume. Aussi bien, il suffisait, pour le but que nous nous proposions ici, de rappeler quelques remarques de dom Mocquereau relatives au caractère éminemment traditionnel de la séméiographie bénéventaine.
Archaïque par son écriture, archaïque par maints traits de sa liturgie, archaïque par sa notation musicale, la tradition bénéventaine l'est encore au double point de vue mélodique et modal. Et, ici encore, nous entendons bien parler, non de la cantilène locale qui accompagnait les fonctions de l'ancien rit bénéventain, mais bien du chant romain en tant qu'il est attesté par des témoins bénéventains. On comprend maintenant que nous ayons tenu à développer comme il convenait cet aspect de la question, tant sont importantes les conclusions qui en découlent pour la restitution critique des mélodies grégoriennes sous leur forme primitive.
Par une voie — un peu détournée, c'est vrai, — nous avons été amené à mettre en évidence la valeur hors pair de la tradition bénéventaine qui, dans bien des cas difficiles, est seule à rendre compte des indications mélodiques fournies par les représentants les plus dignes de foi de la tradition non-diastématique.
Et, ce disant, nous ne prétendons pas du tout revendiquer pour elle le privilège de l'infaillibilité; nous ne faisons qu'exprimer en langage ordinaire les conclusions de notre double classement. Du point de vue mélodique et modal, la supériorité des manuscrits bénéventains est absolument incontestable, leur autorité vraiment unique; et le moins qu'on puisse dire, c'est que leur témoignage doit peser d'un très grand poids dans la balance de la critique.
Ainsi se trouve mise en pleine lumière cette remarque que nous formulions déjà dans Y introduction : à savoir qu'il faut soigneusement éviter, en cette matière de critique textuelle, de se faire d'une tradition manuscrite quelconque une conception linéaire, qui conduit comme fatalement à ce classement si commode des manuscrits en bons, en médiocres et en mauvais. En réalité — et nous croyons l'avoir suffisamment montré, au moins pour ce qui concerne la tradition mélodique grégorienne, — s'il existe bien des manuscrits radicalement mauvais et dont on peut taire abstraction une fois pour toutes, il n'en est pas qu'on puisse dire bons purement et simplement, au point qu'en toutes circonstances leur témoignage doive être préféré systématiquement à celui de tous les autres. Ce que l'on trouve, quand on étudie une tradition manuscrite, ce sont les extrémités plus ou moins nombreuses de rameaux, dont on sait seulement qu'ils se rattachent tous au même tronc. Chacun ayant évolué pour son compte personnel et indépendamment des autres, des altérations de la tradition primitive se seront donc nécessairement produites, ici sur un point, là sur un autre. C'est tout l'art de la critique de retrouver, au milieu de cette confusion, sur lesquels de ces points et dans quelle mesure tel de ces rameaux, ou même
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tel manuscrit, est demeuré plus intégralement fidèle que les autres à la leçon primitive. C'est alors seulement, sur ces points-là, et précisément dans cette mesure, que son témoignage, non seulement pourra, mais devra être préféré aux autres. Bref, le rameau ou le manuscrit en question ne seront pas considérés comme bons purement et simplement, mais uniquement dans la mesure où, sur tels points particuliers, ils se seront montrés plus aptes à fournir habituellement la leçon de l'archétype.
C'est dans cet esprit que nous sommes désormais autorisé à affirmer la valeur absolument hors pair de la tradition bénéventaine du point de vue mélodique et modal.
Et si, dans le Chapitre IIIe, nous nous sommes étendu un peu longuement sur l'étude de cette tradition particulière afin d'en bien caractériser les différents éléments : romains, bénéventains, romano-bénéventains ou grecs, il reste que la conclusion la plus pratique du présent volume consiste dans la reconnaissance du rôle de premier plan qui revient de droit aux manuscrits bénéventains pour la restitution critique des mélodies grégoriennes; conclusion si importante qu'elle justifie à elle seule la publication intégrale d'un nouveau manuscrit bénéventain dans le tome XV de la Paléographie musicale. Le codex lat. ioôjj de la Bibliothèque Vaticane, très incomplet, présentait surtout un intérêt séméiographique et liturgique. Le Graduel VI. 34 de Bénévent a, lui, l'avantage d'être complet, parfaitement diastématique, et de contenir, dans le cadre de X Anliphonale Missarum romain, tout un Prosaire, un Tropaire et un Kyriale également tropé, les premiers qui figureront dans la collection de la Paléographie Musicale.
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