TRADITION BÉNÉVENTAINE ET TRADITION ROMAINE
Nous parlons de tradition unique; cette expression demande à être précisée quand on traite de la tradition bénéventaine.
On sait plus ou moins, en effet, qu'il a existé dans l'Italie Méridionale, et d'une façon plus précise dans l'ancien duché de Bénévent. une liturgie qui présentait, tant du point de vue des rites que du point de vue des textes et des mélodies, une organisation assez particulière et dont on ne saisit pas bien les rapports avec ce que l'on connaît des autres liturgies contemporaines, notamment avec la liturgie romaine et la liturgie milanaise.
Aussi a-t-on pu s'étonner de voir consacrer un volume de la Paléographie Musicale à un manuscrit de l'Italie Méridionale dont l'intérêt, très réel peut-être pour l'étude de la liturgie locale, peut sembler bien limité du point de vue général.
A cette objection il est trop aisé de répondre.
Et tout d'abord, la Paléographie Musicale a-t-elle jamais entendu borner ses publications et ses études aux seuls documents grégoriens, aux seuls témoins du chant romain? Certes non. Le domaine propre de la Paléographie Musicale, celui que dès son origine elle a prétendu embrasser, c'est le chant de l'Eglise sans aucune restriction : tout le chant de l'Eglise et le chant de toutes les églises, du moins de toutes les églises latines. « La science des cantilènes liturgiques », disait Dom Mocquereau dès les premières pages de la nouvelle publication, «ne saurait être complète si, à l'étude des mélodies romaines, le musicien n'ajoutait celle des chants ambrosien, mozarabe, gallican, et ne s'attachait à rechercher leur source commune possible, à retrouver leur filiation, à étudier leurs affinités; » c'est ce qu'il explicitait en annonçant dans le sous-titre de la nouvelle publication que la Paléographie Musicale reproduirait successivement « les principaux manuscrits de chant grégorien, ambrosien, mozarabe, gallican » (i).
Cette promesse a été tenue, au moins en ce qui concerne le chant ambrosien; car on connaît toujours fort peu de chose du chant gallican, et si le chant mozarabe nous a été conservé dans un assez grand nombre de manuscrits, tous ces documents demeurent pour nous, faute de témoins diastématiques, des livres scellés.
Si l'espoir qu'on pouvait nourrir de déchiffrer un jour les monuments du chant mozarabe et de découvrir quelque manuscrit de chant gallican a été jusqu'ici déçu, d'autres documents, ignorés il y a quarante ans, ont révélé par contre, en matière de chant, l'existence de traditions particulières alors insoupçonnées. La tradition bénéventaine est du nombre.
(i) Paléographie Musicale, t. I, pp. 29-30.
A vrai dire nous n'avons pas, comme pour les liturgies ambrosienne et mozarabe, des monuments complets de cette ancienne tradition bénéventaine ; de tels témoins n'existent plus, ou du moins ne sont pas connus. Ce qui subsiste, et sous une forme où leur restitution peut être opérée avec le maximum de certitude et d'objectivité, c'est toute une série de pièces de l'ancien répertoire bénéventain qui ont survécu à l'abandon de la liturgie locale, et nous ont été conservées dans des manuscrits postérieurs à l'adoption de la liturgie et du chant romains.
C'est donc à un double titre que nous intéressent ces documents : en tant que témoins bénéventains, mais aussi et surtout en tant que témoins romains.
S'il était parvenu jusqu'à nous quelque représentant intégral de l'ancienne tradition bénéventaine, sa publication se serait un jour ou l'autre imposée à la Paléographie Musicale. Il est superflu d'insister en effet sur l'intérêt qu'aurait eu, pour l'histoire du chant sacré, l'étude d'un document de cette importance. Malheureusement, nous l'avons dit, de ce chant bénéventain il ne subsiste aucun témoin homogène, pur de tout mélange. Il n'y a pas lieu de s'en étonner, car les plus anciens manuscrits notés de l'Ecole bénéventaine datent seulement de la fin du Xe siècle, c'est-à-dire d'une époque où, depuis longtemps déjà, la liturgie locale avait cédé devant l'envahissement de la liturgie romaine. Tous ceux de ces documents qui nous ont conservé quelques traces de l'ancien répertoire bénéventain sont des documents mixtes où, dans un cadre grégorien, ont été insérées certaines fonctions — faisant parfois double emploi avec les pièces romaines correspondantes — maintenues par le désir bien compréhensible de ne pas rompre entièrement avec des rites vénérables consacrés par l'usage, et que peut-être il y aurait eu scandale à supprimer, aux yeux des fidèles dont ils avaient nourri pendant longtemps la dévotion. Certains d'entre eux survécurent de la sorte jusqu'au XIIe et même jusqu'au XIIIe siècle. Conservés ainsi jusqu'à une époque assez tardive dans la tradition diastématique, la restitution mélodique en est possible avec toute la précision désirable. Nous ne manquerons pas d'en relever quelques types caractéristiques, dans la mesure où l'étendue de la présente étude le permettra.
Quoi qu'il en soit, les monuments de l'école bénéventaine qui sont parvenus jusqu'à nous sont essentiellement des témoins de la liturgie et du chant romains, tels qu'ils furent adoptés dans l'Italie Méridionale à l'époque où la liturgie et le chant bénéventains durent leur céder la place. L'étude de la tradition bénéventaine s'impose donc du point de vue grégorien au même titre que l'étude des traditions sangallienne. messine, chartraine ou aquitaine, qui toutes représentent, sous des formes extérieures assez variées, cette même et unique tradition grégorienne.
Ici se pose une question assez délicate.
N'aurait-on pas dans cette dualité de tradition la clé des particularités que nous avons déjà signalées, et qui donnent à tout ce groupe bénéventain — considéré en tant que témoin romain — une physionomie si caractéristique?
LA TRADITION BÉNÉVENTAINE. 95
Deux choses, en effet, sont indiscutables :
i° Pour être substantiellement la même que dans les autres écoles, la tradition romaine transmise par les manuscrits bénéventains s'y rencontre avec des notes qu'on ne retrouve nulle part ailleurs ;
2° Dans l'Italie Méridionale, la liturgie et le chant romains ne sont pas primitifs : ils n'ont remplacé qu'assez tardivement la liturgie et le chant bénéventains. demeurés en usage, au moins pour certaines fonctions, longtemps après l'abandon de la tradition locale.
Le rapprochement de ces deux faits ne suggère-t-il pas spontanément qu'il pourrait y avoir entre eux une relation de cause à effet?
Il subsiste, avons-nous dit, dans ces manuscrits, quelques pièces qui proviennent directement de l'ancien répertoire bénéventain. Le maintien côte-à-côte de ces deux usages d'origine différente ne devait-il pas nécessairement, à la longue, se traduire par une réaction de l'un sur l'autre? Comment en particulier cette influence ne se serait-elle pas exercée du point de vue mélodique? L'oreille bénéventaine, faite à des mélodies traditionnelles, pouvait-elle s'habituer spontanément aux mélodies romaines d'un style si différent? Il semble bien que non. Une adaptation s'imposait qui devait conduire insensiblement à interpréter les mélodies nouvelles à la manière de Bénévent.
Bref, puisque la liturgie romaine n'est, dans l'Italie Méridionale, qu'une liturgie de substitution, puisque la mélodie romaine n'est qu'une mélodie empruntée, il paraît logique d'expliquer par une influence de l'ancienne liturgie et l'ancien chant bénéventains les particularités de la tradition romaine transmise par les manuscrits bénéventains. S'il en était ainsi dans la réalité, les témoins en face desquels nous nous trouvons seraient vraiment sujets à caution, puisque la tradition romaine qu'ils représentent ne serait pas pure, mais fortement influencée par l'ancienne tradition locale.
11 est inutile d'insister sur les conséquences immédiates d'une semblable interprétation des faits, en particulier du point de vue de l'autorité à accorder aux manuscrits bénéventains en matière de restitution de la mélodie grégorienne. Si réellement ils sont les témoins d'une tradition bâtarde, le recours à leur témoignage n'aurait d'autre résultat que d'encombrer un travail d'édition d'un nombre considérable de variantes inutiles. Dans la pratique il semblerait donc qu'on n'ait rien à perdre en laissant de côté purement et simplement ce groupe de manuscrits par trop originaux.
L'explication séduit en effet par sa simplicité; mais on ne doit pas perdre de vue que, comme toute hypothèse, elle est affaire d'intuition plus que de raisonnement, et ne saurait être tenue pour démonstrative que dans la mesure où elle résiste à l'épreuve des faits. Or il faut bien reconnaître qu'elle est plutôt suggérée par l'histoire que réellement basée sur une étude sérieuse des manuscrits. On ne saurait se contenter ici d'une explication d'allure historique : c'est à eux, ces « faits toujours présents » (i), qu'il convient d'en demander la justification.
(i) Emile Eertaux a fort bien marqué, en traitant précisément de l'histoire de l'art dans l'Italie Méridionale, l'avantage que confère à certaines branches de l'histoire la nature même des faits qu'elles étudient : « Pour
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Or cette justification, on la chercherait en vain dans les manuscrits. Non seulement l'étude des mélodies authentiquement bénéventaines n'apporte aucune lumière pour éclairer les particularités de la mélodie romano-bénéventaine (i), mais encore un examen plus approfondi de la question conduit à reconnaître pour des archaïsmes authentiquement romains un grand nombre de particularités qu'on aurait été légitimement porté à considérer comme des altérations de la tradition propres aux manuscrits de l'Italie Méridionale. La remarque est d'autant plus intéressante à souligner que la tradition bénéventaine est un bloc compact où tout se tient. Si cette note d'archaïsme est vraiment foncière, on doit donc s'attendre à la retrouver sur toute la ligne. On l'y retrouve en effet ; et sous quelque point de vue qu'on étudie cette tradition bénéventaine. on est conduit à cette conclusion uniforme que l'Italie Méridionale a conservé et conservé seule pendant plusieurs siècles des éléments traditionnels qui partout ailleurs avaient disparu.
l'histoire politique » note-t-il « il subsiste seulement des documents et des témoignages, qui ne sont que les >iynes des faits : les faits eux-mêmes ne sont plus. L'histoire de l'art — et nous pouvons dire ici : l'histoire delà liturgie comme l'histoire de la musique — se trouve en présence de faits qui, au lieu d'être abolis à jamais, sont présents et visibles comme des êtres vivants. Ces faits sont les monuments et les œuvres. Il y a entre eux et les faits qu'étudie l'histoire politique toute la différence qui sépare la réalité d'un souvenir. >> E. Bertaux, loc. cit., p. 17. C'est, sous une autre forme, la vérité si fortement affirmée par D0111 Mocquereau lorsqu'il revendiquait pour les manuscrits la supériorité sur toutes les autres sources d'information, et tout particulièrement sur les traités des auteurs du Moyen- Age. Cf. Pal. Mus., t. I, pp. 18-26 et t. XI, pp. 16-20.
(1) Nous désignons ainsi, pour simplifier, la forme particulière sous laquelle les manuscrits bénéventaine présentent la mélodie romaine traditionnelle.
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